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Je viens d'achever la lecture du "Testament du Prieuré de Sion" de Jean-Luc Chaumeil, que je remercie au passage pour son aimable dédicace.
Pour plat de résistance, l'auteur nous sert l'intégrale du fac-similé de "Pierre et Papier", un manuscrit autographe de Philippe de Chérisey, dont on n'avait jusqu'ici goûté que quelques amuse-gueule.
Le marquis avait en partie découvert la couronne dans une correspondance qu'il avait adressée à Franck Marie en 1974: "Savez-vous que les fameux manuscrits prétendument découverts par l'abbé Saunière ont été composés en 1965 ? Et que je pourrais bien en être l'auteur ?".
Dans "Pierre et Papier", Chérisey passe de la confidence à la confession. Voici enfin noir sur blanc ce que nous soupçonnions depuis longtemps: les fameux petit et grand parchemins soi-disant trouvés par l'abbé Saunière dans le prétendu pilier wisigothique sont des faux entièrement fabriqués par Philippe de Chérisey, comme l'est aussi le décodage "Bergère pas de tentation…" qui a fourni la matière à une surabondante glose littéraire.
Faux également, bien entendu, les "Dossiers Secrets" déposés à la Bibliothèque Nationale, avec leurs généalogies mérovingiennes trafiquées et leur liste fantasmagorique de grands-maîtres d'un Prieuré de Sion qui n'a bien entendu jamais existé, sauf comme association loi 1901.
Jean-Luc Chaumeil sous-titre son ouvrage "Le crépuscule d'une ténébreuse affaire". C'est peu dire, car un pan entier de la mythographie castelrennaise vient de s'effondrer. La douche doit être particulièrement glacée pour nos amis anglo-saxons pour qui, en majorité, l'affaire de Rennes a été définitivement écrite par Baigent, Leigh & Lincoln , Andrews & Schellenberger et Dan Brown, qui ont tous fait leurs choux gras de cette sublime supercherie.
REPERE PAR PITIE
Le propos de mon intervention concerne le décodage de l'épitaphe de Marie de Nègre "CT GIT NOBLE M…" en "BERGERE PAS DE TENTATION…", qui occupe plusieurs pages de "Pierre et Papier".
Alain Féral et Henry Lincoln en avaient donné chacun une démonstration légèrement différente, le premier dans "Clef du royaume des morts" et le second dans "Le temple retrouvé".
Chérisey nous fait savoir que "L'art de l'anagramme tient des mathématiques où la perfection d'un (*) anagramme donné est proportionnel au nombre de lettres qui y entrent en composition… celui que nous avons exposé, portant sur 128 lettres, dépasse de très loin tout ce qui s'est fait dans le genre... L'auteur entre d'emblée dans la catégorie des génies, et il y entre surtout pour ce fait qu'à la différence de tous ses congénères, notre anagramme se déchiffre par ses propres moyens."
(*) Anagramme est du genre féminin, mais je respecte le texte.
Qu'il me soit permis de contester ces affirmations avec la plus extrême vigueur par quelques exemples et considérations.
Je suis d'accord avec Chérisey que faire GRELE avec LEGER (on pourrait encore faire REGLE et GELER) est simple. Faire VIRGO SERENA PIA MUNDA ET IMMACULATA avec AVE MARIA GRATIA PLENA DOMINUS TECUM est nettement plus difficile. Chérisey et moi avons dû fréquenter les mêmes bahuts, car cette célèbre anagramme mariale m'avait déjà été servie chez les jésuites.
En revanche, au-delà d'un certain nombre de lettres, les choses redeviennent plus aisées. C'est comme si on disposait de toutes les lettres d'un jeu de Scrabble (il y en a 100, plus 2 jokers) pour composer quelques courtes phrases. C'est à la portée du premier venu.
Dans le cas de l'épitaphe, on dispose de 128 lettres. C'est à priori mieux qu'un jeu de Scrabble, mais on objectera que la distribution des lettres n'est pas en proportion de leur occurrence dans la langue française, comme dans le jeu. En compensation, les lettres I, V, X, L, C, D et M peuvent être employées comme chiffres romains pour former des nombres ou des dates.
On observera que l'épitaphe comprend 4 alinéas qui forment un texte intelligible, hors PS PRAECUM:
1. CT GIT NOBLE MARIE DE NEGRE DARLES DAME DHAUPOUL DE BLANCHEFORT
2. AGEE DE SOIXANTE SEPT ANS
3. DECEDEE LE XVII JANVIER MDCOLXXXI
4. REQUIESCAT IN PACE
La transcription de Chérisey compte 7 alinéas sans liens apparents, aboutissant à un texte abscons:
1. BERGERE PAS DE TENTATION
2. QUE POUSSIN TENIERS GARDENT LA CLEF
3. PAX DCXXXI
4. PAR LA CROIX ET CE CHEVAL DE DIEU
5. J ACHEVE CE DAEMON DE GARDIEN
6. A MIDI
7. POMMES BLEUES
Le texte décodé est plus impénétrable que le texte codé, ce qui est un comble. Mais c'est précisément ce qui a fait le succès de la recette. Entre-temps, force est de constater qu'au plan de l'anagramme pure, Chérisey s'est quelque peu simplifié la tâche. Il nous aurait beaucoup plus impressionné avec trois ou quatre phrases sujet-verbe-complément qui aient du sens.
Relevant donc le défi, je vous livre ci-dessous le résultat de quelques heures de récréation:
1. VOICI LE SECRET DE L EPITAPHE
2. JESUS ET MARIE DE MAGDALA DORMAIENT EN PAIX AU TOMBEAU DE RENNES
3. QUE SAUNIERE VIOLA
4. SION LE FIT CHANGER DE PLACE
5. PS DDDCCCXXXX
Pour le même prix, je vous en fais un second, moins révérencieux, mais en 3 alinéas seulement:
1. ON DIT QUE BERENGER EMPAILLA ET EXHIBA LES CORPS DE JESUS ET MARIE DE MAGDALA
2. CE CHENAPAN LES VENDIT A LA TAVERNE DE DUN POUR MDCCXXXXII PIECES D OR
3. EGO FECIT
Observez qu'à l'instar de Chérisey qui signe son anagramme "A MIDI" par assonance avec son nom de scène "Amédée", j'ai moi aussi signé les miennes !
J'en viens à l'objection de fond dont j'entends d'ici se lever la clameur: tout cela est amusant, me direz-vous, mais n'aurais-je pas escamoté le pénible processus de décryptage ?
Pour rappel, ce processus s'inspire d'un système de chiffrement mis au point par le cryptographe et diplomate Blaise de Vigenère au XVI° siècle. La grille du chiffre est constituée par un tableau où les lettres de l'alphabet sont disposées en abscisses et en ordonnées. Chaque lettre du tableau est donc au croisement d'une lettre en abscisse et d'une lettre en ordonnée. On associe ensuite chaque lettre du texte à chiffrer à la lettre du mot-clef qui lui correspond. Par exemple, si le mot à chiffrer est DEBARQUEMENT et le mot-clef VICTOIRE, on recherche dans le tableau la lettre au croisement de la paire DV, puis de la paire EI, puis de la paire BC, et ainsi de suite. On obtient ainsi le chiffre ZMDTGZMIIMON.
Le système de Vigenère s'arrête là, mais Cherisey l'a singulièrement compliqué, on verra pourquoi.
En effet, il part des 128 lettres parasites du grand parchemin, soit VCPSJQ… etc. et opère une première substitution avec la clef MORTEPEE sur un tableau de Vigenère comportant 25 x 25 cases seulement, la lettre W de l'alphabet ayant été omise. On obtient IQHMNG… etc. Puis il décale ces lettres d'un rang dans l'alphabet pour obtenir JRINOH… etc. Ensuite une seconde substitution à la Vigenère avec la clef CTGITNOBLEMARIE… etc, mais employée à l'envers ! On obtient VMKROZ… etc. Ces lettres sont à nouveau décalées d'un rang dans l'alphabet pour obtenir XNLSPA… etc. Ces lettres sont enfin disposées sur deux échiquiers de 64 cases chacun. L'ultime opération consiste à prendre ces lettres une par une selon la progression normale d'un cavalier au jeu d'échecs, chaque case n'étant parcourue qu'une seule fois. Le résultat donne, en effet, BERGERE PAS DE TENTATION…etc.
Cette complexité n'est qu'une apparence, car Chérisey a bien évidemment procédé à reculons.
Il compose d'abord l'anagramme BERGERE PAS DE TENTATION… à partir de l'épitaphe CT GIT NOBLE MARIE…, tout comme je l'ai fait. Il dispose ensuite ces lettres sur les échiquiers dans l'ordre où le cavalier doit les prendre. Chérisey fait alors surgir un brouillard pour masquer la supercherie. A rebours, il effectue deux substitutions successives avec deux textes-clefs différents en s'inspirant du sytème de Vigenère, ce qui aboutit aux 128 lettres VCPSJQ… Il ne lui reste plus qu'à disséminer ces lettres comme parasites dans le grand parchemin.
Comme on le voit, toutes ces opérations ne sont en réalité qu'un leurre. Chérisey s'est payé notre tête.
Par ailleurs, le chiffre de Vigenère a un point faible.
Il suffit en effet d'utiliser autant de lettres-clefs différentes que nécessaire et de multiplier les opérations successives de substitution pour composer n'importe quel texte au départ de n'importe quel autre.
Le mécanisme du chiffre de Vigenère s'apparente à celui du Rubik's Cube. De quelque manière que l'on brouille les cubes, il y a toujours un chemin plus ou moins long qui permette de rétablir la configuration originelle par une succession d'itérations. C'est ce qu'on appelle un algorithme.
Donc, plus de complexes !
Le concours de la meilleure anagramme castelrennaise est lancé !
Paul J. SAUSSEZ
Juillet 2006
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