Quand j'essaie de faire oeuvre d'historienne sur les débuts du christianisme, je suis extrêmement prudente. Nous sommes sur un terrain où le mythe interfère constamment : pas seulement le légendaire antique, la mythopoièse de notre temps aussi.
A l'époque de Cyrille, les querelles christologiques battent encore leur plein et, d'autre part, l'Eglise est polycéphale. Il y a les 5 patriarcats plus une série d'eglises autocéphales. Le patriarcat romain n'a qu'un privilège : si le pape est présent, il préside la liturgie d'ouverture d'un concile impérial (dit oecuménique par la suite). Supposer un "secret d'Eglise" dans ces conditions, ça ne tient pas une seconde.
Attention, car beaucoup d'anachronismes sur le rôle de la papauté romaine, anachronismes encouragés au XIXe siècle voire au XXe par cette même papauté, sont repris sur ce forum sans critique historique. L'Eglise du premier millénaire est unie par la communion, par le minimum dogmatique issu des conciles oecuméniques mais plurielle dans sa structure, dans ses théologoumènes (opinions théologiques), dans ses interrogations, dans ses hiérarchies, dans son calendrier liturgique, dans ses langues, dans ses liturgies, etc., et... dans sa mythopoièse ! Si un groupe avait voulu garder un secret, il y aurait toujours eu un petit malin pour le révéler haut et clair. Ne serait-ce que pour embêter le métropolite voisin... ou l'higoumène du monastère d'à côté !
Par contre, entre le IVe et le VIe siècle, alors que le christianisme se répandait de plus en plus mais que la mémoire s'effilochait de par le passage des générations, les silences des Evangiles sont devenus insupportables à certains. Donc ils les ont remplis. Par exemple, ils ont donné à la Samaritaine anonyme le nom gréco-latin de Clara Photiné. Superbe ! "Lumineuse lumineuse", en bon français. Si des parents ont réellement appelé leur fille comme ça, ça méritait les 40 coups de bâton moins un !
Appeler Philémon le garçon aux pains et aux poissons de la multiplication des pains, pourquoi pas ? L'ennui, c'est que c'est aussi le nom d'un correspondant de Paul de Tarse. cette façon de reboucler est typique du cycle romancé de Pilate-Hérode.
Cette homélie de Cyrille est bourrée d'éléments contradictoires qui doivent être ceux du texte source. Si ce n'était que du légendaire bouchant les trous du récit évangélique, il n'y aurait aucun moyen d'identification des personnages avec des figures historiques -- sauf Joseph d'Arimathie et Nicodème, connus par ailleurs. Clara Photiné n'a laissé aucune trace dans l'histoire réelle et pour cause ! Le fait que tu puisses identifier Aminadab et Simon suggère une vraie tradition en amont de ce texte source.
Reste à démêler ce qui vient de cette tradition et ce qui n'est que remplissage tardif...
Luc (8,2) est à ma connaissance celui qui nomme Marie de Magdala dans un entourage hérodien.
Citation:
καὶ γυναῖκές τινες αἳ ἦσαν τεθεραπευμέναι ἀπὸ πνευμάτων πονηρῶν καὶ ἀσθενειῶν, Μαρία ἡ καλουμένη Μαγδαληνή, ἀφ’ ἧς δαιμόνια ἑπτὰ ἐξεληλύθει, καὶ Ἰωάννα γυνὴ Χουζᾶ ἐπιτρόπου Ἡρῴδου καὶ Σουσάννα καὶ ἕτεραι πολλαί, αἵτινες διηκόνουν αὐτοῖς ἐκ τῶν ὑπαρχόντων αὐταῖς.
En français
Citation:
et quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits malins et de maladies : Marie, dite de Magdala, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chuza, intendant d'Hérode, Susanne, et plusieurs autres, qui l'assistaient de leurs biens.
On la retrouve chez Marc au moment de la crucifixion et de la résurrection
Mc 15,40-41
Citation:
Ἦσαν δὲ καὶ γυναῖκες ἀπὸ μακρόθεν θεωροῦσαι, ἐν αἷς καὶ Μαρία ἡ Μαγδαληνὴ καὶ Μαρία ἡ Ἰακώβου τοῦ μικροῦ καὶ Ἰωσῆτος μήτηρ καὶ Σαλώμη, vαἳ ὅτε ἦν ἐν τῇ Γαλιλαίᾳ ἠκολούθουν αὐτῷ καὶ διηκόνουν αὐτῷ, καὶ ἄλλαι πολλαὶ αἱ συναναβᾶσαι αὐτῷ εἰς Ἱεροσόλυμα.
Traduction
Citation:
Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin. Parmi elles étaient Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques le mineur et de Joses, et Salomé, qui le suivaient et le servaient lorsqu'il était en Galilée, et plusieurs autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem.
Intéressant, Marc, car il cite Joseph d'A dans la foulée :
Citation:
ἐλθὼν Ἰωσὴφ [ὁ] ἀπὸ Ἁριμαθαίας εὐσχήμων βουλευτής, ὃς καὶ αὐτὸς ἦν προσδεχόμενος τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ, τολμήσας εἰσῆλθεν πρὸς τὸν Πιλᾶτον καὶ ᾐτήσατο τὸ σῶμα τοῦ Ἰησοῦ. -- arriva Joseph d'Arimathée, conseiller de distinction, qui lui-même attendait aussi le royaume de Dieu. Il osa se rendre vers Pilate, pour demander le corps de Jésus.
La traduction que je pique sur ce site :
http://ba.21.free.fr/ntgf/marc/marc_15_gf.html
a comme un défaut, là...
Joseph est décrit dans le texte grec comme εὐσχήμων βουλευτής, c'est nettement plus précis ! Cela signifie qu'il siège à la Boulè, l'assemblée dirigeante de la cité. En d'autres termes, c'est un archonte de Jérusalem. Mais la Boulè, sorte de "conseil général" de la Judée, à ne pas confondre avec le Sanhédrin qui est le tribunal religieux, est une institution due aux rois hellénistiques et maintenue par Rome pour avoir une administration locale sous la main.
Il a donc une possibilité légale de réclamer le corps de Jésus à Pilate, soit en prétextant le risque de trouble à l'ordre public, soit si Jésus est considéré comme relevant juridiquement de Jérusalem, si c'est l'un de ses administré. Il n'a pas besoin d'être son proche parent.
Le détail qui sonne vrai dans l'homélie de Cyrille, c'est lorsque MM lui donne de l'argent pour graisser la patte d'un Pilate dont la vénalité semble réelle.