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Conclusions du Professeur Baratollo

RELATION SCIENTIFIQUE JOINTE A LA DEMANDE
DE FOUILLE ARCHAEOLOGIQUE
DE L’EGLISE DE RENNES-LE-CHATEAU
Le site de
Rennes-Le-Château est, sans nul doute, l'un des plus intéressants du
Languedoc au point de vue orographique et géographique. Protégé de
toutes parts par des abrupts escarpés, le lieu est pratiquement
inaccessible. Pourtant, en son sommet, il présente une surface
remarquablement bien aménageable où l'on a pu bâtir d'abord le village
médiéval et le château, puis les édifices du bourg moderne.
La géologie de la
région est essentiellement calcaire et structurée en failles. C'est la
raison pour laquelle, sous l'action des agents hydro-atmosphériques,
elle se caractérise aujourd'hui par la présence de ravins et de
couloirs profonds, ainsi que de bas plateaux en "jarres" à déclivités
abruptes. Situé sur une hauteur des Corbières, Rennes offre donc une
vue d'une ampleur exceptionnelle sur le territoire et sa position lui
permet de dominer et, le cas échéant, de contrôler aussi bien la seule
voie d'accès que les pistes de communication et de transit situées
au-dessous. Le site permet donc de contrôler les vallées des derniers
contreforts des Pyrénées qui se tournent vers la vallée de l'Aude,
tout de suite à l'arrière de la confluence avec la Sals (Cuiza), près
d'un très important carrefour de vallées et de routes, et puis de la
vallée de l'Atax (Canal du Midi) où, à l'époque romaine, une artère
extrêmement importante reliait Toulouse à la colonie de Narbo Martius
et à la mer Méditerranée (Gallicum Mare). Vers le sud, la côte est
jalonnée de centres comme Emporiae (Emporion-Ampurias), Barcino
(Barcelone), Tarraco (Terragone). Vers l'est, le long de la Via
Aurelia, on trouve des villes comme Nemausus (Nîmes), Arelate (Arles),
sur le delta du Rhône, Massalia (Marseille). La région était occupée
par la tribu gauloise des Tectosages, qui dominaient une région
s'étendant de Toulouse jusqu'au littoral audois, et le centre le plus
important de la vallée était la ville de Carcas, oppidum gaulois qui
devint la colonie Julia Carca(s) (o), la Carcassonne d'aujourd'hui.
Aussi courte et concise
qu'elle soit, cette analyse de la situation souligne bien les
particularités de Rennes, inévitablement destiné non seulement à une
occupation humaine stable (qui, en effet, remonte au néolithique, cf.
FAGES, in Bull. Soc. Etudes Scient. de l'Aude : 16, 1905 ; 18, 1908),
mais également à toutes les vicissitudes que sa position géographique
pouvait entraîner. L'importance et l'intérêt du site n'avaient pas
échappé à A. Grenier qui, dans sa Carte archéologique de la Gaule
Romaine (Paris 1959, XII, Aude, p. 184) le met explicitement en
évidence, tout en signalant les restes des structures antiques du
village et en estimant que la partie supérieure du plateau recouvrait
les restes de substructions et de murailles d'édifices.
Le toponyme "Rennes"
semble être l'un des très rares toponymes audois attribuables avec
certitude à la période préromaine ; Reda proviendrait de Reida/Reidha,
une racine germanique qui se serait transformée en Redae, Reddes,
Redesium, Rennes et Razès (SABARTHES (Abbé), Etude sur la
toponomastique de l'Aude, B.C.A.N., IX, 1907, 1, pp. 288 et suiv.). Un
autre élément digne d'intérêt et, à mon avis, particulièrement
révélateur, repose sur le fait que, généralement, les sites comme
celui-ci furent abandonnés à l'époque romaine. En effet, les Romains
préféraient s'établir dans les plaines ou au fond des vallées et cette
habitude est pratiquement devenue une règle fixe. En revanche, comme
le montrera l'analyse des pièces archéologiques découvertes à Rennes,
le site ne fut jamais abandonné et, au contraire, il semble même
constituer un établissement fort remarquable!
Le simple fait que, au
VIIIe siècle apr. J.-C., Rennes soit encore évoquée, et seulement
Rennes, avec Narbonne et Carcassonne, dans un vers de Théodulfe,
révèle toute son importance ("Mox sedes Barbona tuas urbemque
decoratam tangimus, lnde revisentes te, Carcassona, Rhedasque,
moenibus, inferimus nos cito, Narbo tuis", in Theodulfi, Carmina. Mon.
Germ. Hist., Poetae Latini aevi karolini, I. 1880 ; cf. "Paraenensis
ad judices" de G. Monod. Les mœurs judiciaires au VIIIe siècle, in
Rev. Hist. 3, 1887).
Il me faut avouer que
lorsque j'ai été contacté par mon ami Robert Eisenman à propos de
Rennes, malgré mes quelque quarante ans d'exploration et de
connaissance du monde antique, je n'avais qu'une très vague idée de la
situation, basée essentiellement sur la connaissance de la viabilité
et de la topographie de la région et de sa remarquable tradition
médiévale. Ce sont l'étude topographique et l'analyse autoptique du
site et des matériaux, associables aujourd'hui de façon sûre, dans la
mesure où leur origine est certaine, qui m'ont convaincu de son
intérêt exceptionnel. Il suffit de songer que la voie provenant de
Carcassonne, par Limoux et Couiza, et conduisant à St-Just et le Bézu,
passait juste sous Rennes. En outre, outre les matériaux découverts à
Rennes, l'on a également retrouvé des pièces de monnaies romaines, des
ruines antiques, des restes de mosaïque, ainsi que des céramiques et
des amphores entre Couiza et Rennes (cf. P. COURRENT - P. ELENA,
Répertoire archéologique du département de l'Aude, p. 79 ; A. FAGES,
Scories en bronze, tessons de Rennes-le-Château, B.S.E.S.A XXXIX,
1935, p. LIX.).
Sur une bonne partie de
son pourtour, le sommet de la hauteur est entouré d'une formation
calcaire à strates verticales qui, s'étalant en forme de peigne vers
l'extérieur, constitue un formidable rempart naturel extrêmement
difficile à attaquer et à franchir, surtout si l'on munit son
couronnement d'un valium et d'une solide palissade en bois. Cette
situation géologique tout à fait particulière empêche d'utiliser tout
engin d'assaut quel qu'il soit, comme les béliers, les tours mobiles
etc. En outre, l'éloignement d'autres hauteurs rivales qui, par
ailleurs, sont beaucoup moins élevées, exclut l'utilisation de
machines de bombardement lourdes telles les catapultes, les balistes
etc. Il découle de tout cela que Rennes avait une vocation
inéluctable, celle de constituer une formidable place forte. Ce
caractère intrinsèque est évidemment valable pour toutes les époques
qui précédèrent l'introduction, dans la panoplie des instruments de
guerre de l'homme, des armes à feu.
Il est donc maintenant
nécessaire d'examiner rapidement les données certaines dont nous
disposons.
Elles ne sont
malheureusement pas très nombreuses. En effet, seules des fouilles
menées de façon scientifique et systématique (qui n'ont jamais été
effectuées à Rennes) pourraient éclaircir définitivement la situation
et permettre de répondre à toutes les questions qui se posent. Jusqu'à
présent, la seule exploration menée sur le site est représentée par
les fouilles qui ont été exécutées à plusieurs reprises entre 1939 et
1959 par J. Cholet, lequel en a rédigé un très bref rapport (25 avril
1967). Ce rapport montre, de façon extrêmement confuse et peu claire,
qu'il existait sans l'ombre d'un doute des structures (par exemple des
escaliers) ou du moins des passages et des galeries sous l'église
Ste-Marie-Madeleine. Pourtant, Cholet n'est ni un spécialiste ni un
véritable archéologue. Ses recherches ne sont pas scientifiques et
elles ignorent tout de la stratigraphie et de toute autre forme de
documentation.
Ayant appris que,
auprès de l'université de Toulouse, Brigitte Lescure a soutenu en 1978
une thèse ayant pour titre : "Recherches archéologiques à
Rennes-le-Château du VIIIe au XVIe siècles" (la première fois que des
institutions universitaires s'intéressent à Rennes), j'ai pu
finalement consulter cet ouvrage important, qui fait partie du présent
dossier. Nous disposons donc de suffisamment d'éléments pour nous
livrer d'ores et déjà à des déductions de la plus grande importance.
En premier lieu, nous avons les résultats des recherches qui ont été
menées à l'intérieur de l'église et dans les jardins situés au sud de
cette dernière (cf. plan 2, n° 5, 8), avec le très sophistiqué système
de détection souterraine non invasive "GPR" (High Resolution Ground
Penetrating Radar), effectuées à deux reprises, en avril 2001 et en
mars 2002 (dont je joins le rapport scientifique). Ces travaux
montrent la présence, sous le sol de l'église et dans les jardins
(partie sous le jardin de l'église Notre-Dame de Lourdes, cf. plan 2,
5), d'anomalies qui ne sont pas dues à des faits géologiques et
naturels mais doivent sans doute être interprétées comme étant des
structures dues à une intervention de l'homme. Les "conclusions" de la
recherche précisent textuellement : "GPR data ... reveal the internal
structure of the church floor and a possibile burial crypt(s)...".
Passons maintenant à
l'examen des pièces qui sont conservées dans le musée local. Pour
comprendre ce qui suit, l'élément fondamental est la certitude que,
comme nous l'avons déjà dit, ces pièces proviennent de façon sûre de
la zone située tout à côté de l'église, et plus précisément du jardin
(plan 2, 5), presque à la surface, dans la mesure où ils ont, à
plusieurs reprises, été découverts pendant des travaux de jardinage.
Les deux pièces les plus significatives sont deux fragments de
céramique attique à figures noires datant de façon sûre du Ve siècle
av. J.-C. Cela semble indiquer que les habitants du site avaient, à
cette époque, des rapports commerciaux avec les colonies grecques du
littoral, et que la céramique grecque d'importation "circulait" et
était connue à Rhedae. Chronologiquement parlant, les pièces suivantes
sont :
A) des fragments de
céramique vernie noire de type C, datant du Ier siècle av. J.-C. ;
B) un bord et une bonne
partie d'une urne en biscuit et à armature grise peinte sur toute sa
surface de bandes gris foncé. Au musée, elle est cataloguée en tant
que pièce celtique, mais sa forme est typiquement romaine et elle date
du Ier siècle av. J.-C. ;
C) de nombreux
fragments d'urnes de pâte brute, grise, avec ou sans armature ;
d'urnes en céramique fine, épurée ou à armature, toutes réalisées avec
un matériau ordinaire (common ware ou utilitarian ware) ;
D) trois pièces de
monnaie romaines en bronze, difficilement lisibles dans leur état
actuel, mais récupérables grâce à la restauration ;
E) une pièce de monnaie
gauloise représentant un taureau en course et datant du IIe ou du Ier
siècle ;
F) un fragment de
céramique sigillée arétine et de nombreux fragments de céramique
sigillée italique, ainsi que de nombreux fragments de bords, de
parois, de pieds, de céramique sigillée du sud de la Gaule (La
Grafesenque) dont l'un, décoré d'un rinceau de facture très fine, date
de l'époque de Domitien, et un autre, toujours très richement décoré,
date des premières décennies du IIe siècle ;
G) de nombreux
fragments de fonds et d'un bord d'amphores romaines d'importation;
H) deux fragments de
tuyaux en terre cuite presque entiers, qui prouvent qu'il existait un
remarquable système hydraulique ;
I) de nombreux tessons
de mosaïque en pierres blanches, marrons, rougeâtres et noires
provenant d'un dallage ;
J) deux couvercles
d'urnes médiévales ;
L) un chapiteau du Haut
Moyen Age de petites dimensions, à feuilles lisses et à grappes de
raisin, de toute évidence chrétien ; cf. à ce sujet Venanzio Fortunato
(VIIe siècle) "la vita da cui scorre copioso il rosso vino, rosso del
sangue di Cristo....". Plus tard, il a été creusé pour en faire un
bénitier, mais il est toutefois possible de le dater de la fin du Ve
siècle. Ses dimensions réduites et sa typologie indiquent clairement
qu'il ne peut provenir que d'un petit tabernacle. Cela constitue la
preuve qu'il existait sur le site d'une église beaucoup plus ancienne
que celle d'aujourd'hui (XIe siècle ?) ;
M) une splendide plaque
sculptée représentant deux cavaliers, dont celui de gauche porte une
lance et un objet étrange qui ressemble à une coupe.
Toutes ces données
permettent d'affirmer, sans un grand risque d'erreur, que le cadre
historico-archéologique est le suivant :
Rennes-le-Château est
un site archéologique de première importance dont l'occupation est
attestée sans interruption, au moins du Ve siècle av. J.-C. jusqu'à
nos jours. Il s'agissait probablement à l'origine d'un oppidum gaulois
qui fut ensuite romanisé, mais, bien qu'ils ne se présentent pour
l'heure que sous forme de fragments, de remarquables témoignages
indiquent qu'il s'agissait d'un foyer culturel de premier ordre. Il y
a pourtant même la possibilité que la sixième colonie grecque dont
parle Herodotus (le premiers cinq étant Toulouse, Marseille, Sète,
Latta et Agde) puisse se trouver dans les environs.
Au moins pendant le
Haut Moyen Age et époque romane, de nombreuses sources historiques et
d'archives attestent qu'il s'est agi d'un centre important. En outre,
l'existence même de l'église de Ste-Marie-Madeleine le démontre,
surtout si l'on tient compte du fait (que seules des recherches
archéologiques pourront confirmer) qu'elle a été précédée d'une phase
encore plus ancienne. En effet, on ne bâtit pas d'églises sur des
hauteurs isolées sans une bonne raison. D'autre part, il est clair que
des églises de ce genre naissaient également en tant qu'églises de
cimetière. Encore au XVIIe et au XVIIIe siècle, les registres
paroissiaux tenus de 1694 à 1726 attestent explicitement qu'il
existait à l'intérieur de l'église un ‘tombeau des seigneurs de
Rennes’. Cette constatation rend encore plus évident le besoin
d'exploration illustré ci-dessous.
Etant donné que, de
toute évidence, les fouilles seront effectuées selon la méthode
stratigraphique et sur la base de documents et qu’elles supposent que
l'on restaurera et complètera tant les structures altérées au cours
des opérations que les pièces de toute nature qui seront
éventuellement récupérées, nous proposons les interventions suivantes
qui, bien entendu, pourront s'articuler en plusieurs campagnes de
fouilles :
Pour ce qui est du plan
2, la première campagne devrait permettre d'explorer la zone A, à
l'intérieur de l'église, là où le Radar Scan a détecté les
"anomalies". Le plan 3 montre clairement les zones intéressantes à
fouiller : anomaly 1 et anomaly 2. Si l'exploration réserve des
surprises intéressantes et permet de découvrir des structures dignes
d'être approfondies, les fouilles devront éventuellement être étendues
en fonction de la situation. Il faut également envisager d'effectuer
un autre sondage dans la zone du jardin de Notre-Dame de Lourdes (plan
2,5) dans le sens nord-sud, comme l'indique le surligneur, afin de
retrouver d’éventuelles structures situées en dehors de l'église,
comme le suggère l'étude faite dans cette zone avec le Radar Scan. Si
les résultats sont, comme je le pense, positifs, il faudra envisager à
l'avenir d'étendre les explorations aux zones C et B du plan 2, ou, en
alternative, au jardin 8 (possibilité de mettre en évidence les
structures de l'oppidum et des édifices du Haut Moyen Age), pour
mettre au jour d’éventuelles phases plus anciennes de l'église.
Méthodologiquement
parlant, les fouilles seront effectuées avec les techniques actuelles
de la stratigraphie archéologique, élaborées en particulier par
l'école britannique et diffusées en Italie au cours des 35 dernières
années par l'école d'Andrea Carandini dont, comme l'indique le
curriculum vitæ que je joins, je fais partie. A cet effet, voir P.
BAKER, Techniques of Archaeological Excavation, London 1977; A
Carandini. Storie dalla terra. Manuale di scavo archeologico, Torino
1991, avec toute la bibliographie.
Rome, le 29 Janvier 2003
Andrea Barattolo
Université de Macerata,
Département de Sciences
Archéologiques et Historiques de l'Antiquité.
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