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Rennes le Chateau, Alfred Saunière

Conclusions du Professeur Baratollo

RELATION SCIENTIFIQUE JOINTE A LA DEMANDE DE FOUILLE ARCHAEOLOGIQUE
DE L’EGLISE DE RENNES-LE-CHATEAU

Le site de Rennes-Le-Château est, sans nul doute, l'un des plus intéressants du Languedoc au point de vue orographique et géographique. Protégé de toutes parts par des abrupts escarpés, le lieu est pratiquement inaccessible. Pourtant, en son sommet, il présente une surface remarquablement bien aménageable où l'on a pu bâtir d'abord le village médiéval et le château, puis les édifices du bourg moderne.

La géologie de la région est essentiellement calcaire et structurée en failles. C'est la raison pour laquelle, sous l'action des agents hydro-atmosphériques, elle se caractérise aujourd'hui par la présence de ravins et de couloirs profonds, ainsi que de bas plateaux en "jarres" à déclivités abruptes. Situé sur une hauteur des Corbières, Rennes offre donc une vue d'une ampleur exceptionnelle sur le territoire et sa position lui permet de dominer et, le cas échéant, de contrôler aussi bien la seule voie d'accès que les pistes de communication et de transit situées au-dessous. Le site permet donc de contrôler les vallées des derniers contreforts des Pyrénées qui se tournent vers la vallée de l'Aude, tout de suite à l'arrière de la confluence avec la Sals (Cuiza), près d'un très important carrefour de vallées et de routes, et puis de la vallée de l'Atax (Canal du Midi) où, à l'époque romaine, une artère extrêmement importante reliait Toulouse à la colonie de Narbo Martius et à la mer Méditerranée (Gallicum Mare). Vers le sud, la côte est jalonnée de centres comme Emporiae (Emporion-Ampurias), Barcino (Barcelone), Tarraco (Terragone). Vers l'est, le long de la Via Aurelia, on trouve des villes comme Nemausus (Nîmes), Arelate (Arles), sur le delta du Rhône, Massalia (Marseille). La région était occupée par la tribu gauloise des Tectosages, qui dominaient une région s'étendant de Toulouse jusqu'au littoral audois, et le centre le plus important de la vallée était la ville de Carcas, oppidum gaulois qui devint la colonie Julia Carca(s) (o), la Carcassonne d'aujourd'hui.

Aussi courte et concise qu'elle soit, cette analyse de la situation souligne bien les particularités de Rennes, inévitablement destiné non seulement à une occupation humaine stable (qui, en effet, remonte au néolithique, cf. FAGES, in Bull. Soc. Etudes Scient. de l'Aude : 16, 1905 ; 18, 1908), mais également à toutes les vicissitudes que sa position géographique pouvait entraîner. L'importance et l'intérêt du site n'avaient pas échappé à A. Grenier qui, dans sa Carte archéologique de la Gaule Romaine (Paris 1959, XII, Aude, p. 184) le met explicitement en évidence, tout en signalant les restes des structures antiques du village et en estimant que la partie supérieure du plateau recouvrait les restes de substructions et de murailles d'édifices.

Le toponyme "Rennes" semble être l'un des très rares toponymes audois attribuables avec certitude à la période préromaine ; Reda proviendrait de Reida/Reidha, une racine germanique qui se serait transformée en Redae, Reddes, Redesium, Rennes et Razès (SABARTHES (Abbé), Etude sur la toponomastique de l'Aude, B.C.A.N., IX, 1907, 1, pp. 288 et suiv.). Un autre élément digne d'intérêt et, à mon avis, particulièrement révélateur, repose sur le fait que, généralement, les sites comme celui-ci furent abandonnés à l'époque romaine. En effet, les Romains préféraient s'établir dans les plaines ou au fond des vallées et cette habitude est pratiquement devenue une règle fixe. En revanche, comme le montrera l'analyse des pièces archéologiques découvertes à Rennes, le site ne fut jamais abandonné et, au contraire, il semble même constituer un établissement fort remarquable!

Le simple fait que, au VIIIe siècle apr. J.-C., Rennes soit encore évoquée, et seulement Rennes, avec Narbonne et Carcassonne, dans un vers de Théodulfe, révèle toute son importance ("Mox sedes Barbona tuas urbemque decoratam tangimus, lnde revisentes te, Carcassona, Rhedasque, moenibus, inferimus nos cito, Narbo tuis", in Theodulfi, Carmina. Mon. Germ. Hist., Poetae Latini aevi karolini, I. 1880 ; cf. "Paraenensis ad judices" de G. Monod. Les mœurs judiciaires au VIIIe siècle, in Rev. Hist. 3, 1887).

Il me faut avouer que lorsque j'ai été contacté par mon ami Robert Eisenman à propos de Rennes, malgré mes quelque quarante ans d'exploration et de connaissance du monde antique, je n'avais qu'une très vague idée de la situation, basée essentiellement sur la connaissance de la viabilité et de la topographie de la région et de sa remarquable tradition médiévale. Ce sont l'étude topographique et l'analyse autoptique du site et des matériaux, associables aujourd'hui de façon sûre, dans la mesure où leur origine est certaine, qui m'ont convaincu de son intérêt exceptionnel. Il suffit de songer que la voie provenant de Carcassonne, par Limoux et Couiza, et conduisant à St-Just et le Bézu, passait juste sous Rennes. En outre, outre les matériaux découverts à Rennes, l'on a également retrouvé des pièces de monnaies romaines, des ruines antiques, des restes de mosaïque, ainsi que des céramiques et des amphores entre Couiza et Rennes (cf. P. COURRENT - P. ELENA, Répertoire archéologique du département de l'Aude, p. 79 ; A. FAGES, Scories en bronze, tessons de Rennes-le-Château, B.S.E.S.A XXXIX, 1935, p. LIX.).

Sur une bonne partie de son pourtour, le sommet de la hauteur est entouré d'une formation calcaire à strates verticales qui, s'étalant en forme de peigne vers l'extérieur, constitue un formidable rempart naturel extrêmement difficile à attaquer et à franchir, surtout si l'on munit son couronnement d'un valium et d'une solide palissade en bois. Cette situation géologique tout à fait particulière empêche d'utiliser tout engin d'assaut quel qu'il soit, comme les béliers, les tours mobiles etc. En outre, l'éloignement d'autres hauteurs rivales qui, par ailleurs, sont beaucoup moins élevées, exclut l'utilisation de machines de bombardement lourdes telles les catapultes, les balistes etc. Il découle de tout cela que Rennes avait une vocation inéluctable, celle de constituer une formidable place forte. Ce caractère intrinsèque est évidemment valable pour toutes les époques qui précédèrent l'introduction, dans la panoplie des instruments de guerre de l'homme, des armes à feu.

Il est donc maintenant nécessaire d'examiner rapidement les données certaines dont nous disposons.

Elles ne sont malheureusement pas très nombreuses. En effet, seules des fouilles menées de façon scientifique et systématique (qui n'ont jamais été effectuées à Rennes) pourraient éclaircir définitivement la situation et permettre de répondre à toutes les questions qui se posent. Jusqu'à présent, la seule exploration menée sur le site est représentée par les fouilles qui ont été exécutées à plusieurs reprises entre 1939 et 1959 par J. Cholet, lequel en a rédigé un très bref rapport (25 avril 1967). Ce rapport montre, de façon extrêmement confuse et peu claire, qu'il existait sans l'ombre d'un doute des structures (par exemple des escaliers) ou du moins des passages et des galeries sous l'église Ste-Marie-Madeleine. Pourtant, Cholet n'est ni un spécialiste ni un véritable archéologue. Ses recherches ne sont pas scientifiques et elles ignorent tout de la stratigraphie et de toute autre forme de documentation.

Ayant appris que, auprès de l'université de Toulouse, Brigitte Lescure a soutenu en 1978 une thèse ayant pour titre : "Recherches archéologiques à Rennes-le-Château du VIIIe au XVIe siècles" (la première fois que des institutions universitaires s'intéressent à Rennes), j'ai pu finalement consulter cet ouvrage important, qui fait partie du présent dossier. Nous disposons donc de suffisamment d'éléments pour nous livrer d'ores et déjà à des déductions de la plus grande importance. En premier lieu, nous avons les résultats des recherches qui ont été menées à l'intérieur de l'église et dans les jardins situés au sud de cette dernière (cf. plan 2, n° 5, 8), avec le très sophistiqué système de détection souterraine non invasive "GPR" (High Resolution Ground Penetrating Radar), effectuées à deux reprises, en avril 2001 et en mars 2002 (dont je joins le rapport scientifique). Ces travaux montrent la présence, sous le sol de l'église et dans les jardins (partie sous le jardin de l'église Notre-Dame de Lourdes, cf. plan 2, 5), d'anomalies qui ne sont pas dues à des faits géologiques et naturels mais doivent sans doute être interprétées comme étant des structures dues à une intervention de l'homme. Les "conclusions" de la recherche précisent textuellement : "GPR data ... reveal the internal structure of the church floor and a possibile burial crypt(s)...".

Passons maintenant à l'examen des pièces qui sont conservées dans le musée local. Pour comprendre ce qui suit, l'élément fondamental est la certitude que, comme nous l'avons déjà dit, ces pièces proviennent de façon sûre de la zone située tout à côté de l'église, et plus précisément du jardin (plan 2, 5), presque à la surface, dans la mesure où ils ont, à plusieurs reprises, été découverts pendant des travaux de jardinage. Les deux pièces les plus significatives sont deux fragments de céramique attique à figures noires datant de façon sûre du Ve siècle av. J.-C. Cela semble indiquer que les habitants du site avaient, à cette époque, des rapports commerciaux avec les colonies grecques du littoral, et que la céramique grecque d'importation "circulait" et était connue à Rhedae. Chronologiquement parlant, les pièces suivantes sont :

A) des fragments de céramique vernie noire de type C, datant du Ier siècle av. J.-C. ;

B) un bord et une bonne partie d'une urne en biscuit et à armature grise peinte sur toute sa surface de bandes gris foncé. Au musée, elle est cataloguée en tant que pièce celtique, mais sa forme est typiquement romaine et elle date du Ier siècle av. J.-C. ;

C) de nombreux fragments d'urnes de pâte brute, grise, avec ou sans armature ; d'urnes en céramique fine, épurée ou à armature, toutes réalisées avec un matériau ordinaire (common ware ou utilitarian ware) ;

D) trois pièces de monnaie romaines en bronze, difficilement lisibles dans leur état actuel, mais récupérables grâce à la restauration ;

E) une pièce de monnaie gauloise représentant un taureau en course et datant du IIe ou du Ier siècle ;

F) un fragment de céramique sigillée arétine et de nombreux fragments de céramique sigillée italique, ainsi que de nombreux fragments de bords, de parois, de pieds, de céramique sigillée du sud de la Gaule (La Grafesenque) dont l'un, décoré d'un rinceau de facture très fine, date de l'époque de Domitien, et un autre, toujours très richement décoré, date des premières décennies du IIe siècle ;

G) de nombreux fragments de fonds et d'un bord d'amphores romaines d'importation;

H) deux fragments de tuyaux en terre cuite presque entiers, qui prouvent qu'il existait un remarquable système hydraulique ;

I) de nombreux tessons de mosaïque en pierres blanches, marrons, rougeâtres et noires provenant d'un dallage ;

J) deux couvercles d'urnes médiévales ;

L) un chapiteau du Haut Moyen Age de petites dimensions, à feuilles lisses et à grappes de raisin, de toute évidence chrétien ; cf. à ce sujet Venanzio Fortunato (VIIe siècle) "la vita da cui scorre copioso il rosso vino, rosso del sangue di Cristo....". Plus tard, il a été creusé pour en faire un bénitier, mais il est toutefois possible de le dater de la fin du Ve siècle. Ses dimensions réduites et sa typologie indiquent clairement qu'il ne peut provenir que d'un petit tabernacle. Cela constitue la preuve qu'il existait sur le site d'une église beaucoup plus ancienne que celle d'aujourd'hui (XIe siècle ?) ;

M) une splendide plaque sculptée représentant deux cavaliers, dont celui de gauche porte une lance et un objet étrange qui ressemble à une coupe.

Toutes ces données permettent d'affirmer, sans un grand risque d'erreur, que le cadre historico-archéologique est le suivant :

Rennes-le-Château est un site archéologique de première importance dont l'occupation est attestée sans interruption, au moins du Ve siècle av. J.-C. jusqu'à nos jours. Il s'agissait probablement à l'origine d'un oppidum gaulois qui fut ensuite romanisé, mais, bien qu'ils ne se présentent pour l'heure que sous forme de fragments, de remarquables témoignages indiquent qu'il s'agissait d'un foyer culturel de premier ordre. Il y a pourtant même la possibilité que la sixième colonie grecque dont parle Herodotus (le premiers cinq étant Toulouse, Marseille, Sète, Latta et Agde) puisse se trouver dans les environs.

Au moins pendant le Haut Moyen Age et époque romane, de nombreuses sources historiques et d'archives attestent qu'il s'est agi d'un centre important. En outre, l'existence même de l'église de Ste-Marie-Madeleine le démontre, surtout si l'on tient compte du fait (que seules des recherches archéologiques pourront confirmer) qu'elle a été précédée d'une phase encore plus ancienne. En effet, on ne bâtit pas d'églises sur des hauteurs isolées sans une bonne raison. D'autre part, il est clair que des églises de ce genre naissaient également en tant qu'églises de cimetière. Encore au XVIIe et au XVIIIe siècle, les registres paroissiaux tenus de 1694 à 1726 attestent explicitement qu'il existait à l'intérieur de l'église un ‘tombeau des seigneurs de Rennes’. Cette constatation rend encore plus évident le besoin d'exploration illustré ci-dessous.

Etant donné que, de toute évidence, les fouilles seront effectuées selon la méthode stratigraphique et sur la base de documents et qu’elles supposent que l'on restaurera et complètera tant les structures altérées au cours des opérations que les pièces de toute nature qui seront éventuellement récupérées, nous proposons les interventions suivantes qui, bien entendu, pourront s'articuler en plusieurs campagnes de fouilles :

Pour ce qui est du plan 2, la première campagne devrait permettre d'explorer la zone A, à l'intérieur de l'église, là où le Radar Scan a détecté les "anomalies". Le plan 3 montre clairement les zones intéressantes à fouiller : anomaly 1 et anomaly 2. Si l'exploration réserve des surprises intéressantes et permet de découvrir des structures dignes d'être approfondies, les fouilles devront éventuellement être étendues en fonction de la situation. Il faut également envisager d'effectuer un autre sondage dans la zone du jardin de Notre-Dame de Lourdes (plan 2,5) dans le sens nord-sud, comme l'indique le surligneur, afin de retrouver d’éventuelles structures situées en dehors de l'église, comme le suggère l'étude faite dans cette zone avec le Radar Scan. Si les résultats sont, comme je le pense, positifs, il faudra envisager à l'avenir d'étendre les explorations aux zones C et B du plan 2, ou, en alternative, au jardin 8 (possibilité de mettre en évidence les structures de l'oppidum et des édifices du Haut Moyen Age), pour mettre au jour d’éventuelles phases plus anciennes de l'église.

Méthodologiquement parlant, les fouilles seront effectuées avec les techniques actuelles de la stratigraphie archéologique, élaborées en particulier par l'école britannique et diffusées en Italie au cours des 35 dernières années par l'école d'Andrea Carandini dont, comme l'indique le curriculum vitæ que je joins, je fais partie. A cet effet, voir P. BAKER, Techniques of Archaeological Excavation, London 1977; A Carandini. Storie dalla terra. Manuale di scavo archeologico, Torino 1991, avec toute la bibliographie.

Rome, le 29 Janvier 2003

Andrea Barattolo

Université de Macerata,

Département de Sciences Archéologiques et Historiques de l'Antiquité.

 


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