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Le Carré des Douves
Fred Bourguignon ©

Faut toujours se méfier dit le bonhomme
d'à côté. Et le bon sens de chacun a fait fortune, la fortune de qui
n'a rien à gagner. Nous, nous n'avons rien à perdre puisqu'il s'agit
de savoir la vérité. Et je ne joue point avec les paroles et pas
davantage avec la confusion et la monnaie de singe. Depuis peu nous
avons les indices. C'est Monsieur Colle, pro¬fesseur à Royan qui
nous les a donnés. « Votre carré est à J arnac-Champagne ». Alors,
je vais le chercher. Tout en prenant le chemin des Templiers, comme
s'il n'était pas possible d'en trouver un autre. Après
Genté-du-Temple, passé Salles-d'Angles c'est le coteau des moulins
sur la butte qui sépare la vallée de la Cha¬rente du pays plat de
Seugne et de Seudre. La Champagne quoi, pouilleuse, agricole, sèche,
à l'aise certes. mais point rentière avec chais à cognacs comme dans
l'autre pays cham¬pagnou d'à côté. En Charente les grandes portes,
les longs toits noirs en romaines ondulées. Ici nous sommes en
Charente-Inférieure. Cette Charente des marais, des marées, des
arênes, des quatre sergents de La Rochelle, de Bernard Palissy, de
Pierre Loti, de Vauban et de ma soeur, est devenue Maritime. A la
manière des balayeurs qui changent leur carte de visite. Un peu
comme les préposés facteurs. Soit. J'arrive. Il y a toutes ces
routes qui se croisent venant de la Pou¬yade, de
Saint-Martial-de-Coculet, d'Echebrune, de Chade¬nac, de Jonzac en
passant par Saint-Maurice-de-Tavernolle, et je n'oublie pas la
Nationale 700 qui vient d'Archiac. Mais nous sommes loin d'un
Saint-Germain-de-Lusignan qui pour-rait convenir à certaines
complaisances truqueuses. Au croisement de toutes ces routes se sont
bâties des maisons. Bien sûr, autour de l'église, une église un
tantinet romane et trop bien restaurée. Il y a aussi les inévitables
bis-trots et commerçants d'usage. Mais un dimanche personne dans les
rues. Ils sont au foot-bail.
Je pose tout de même la question : — Où
se trouve l'ancien château ?
Un mécano en bleu de messe me répond : —
C'est en face, là, derrière ces monuments (des batteuses grandeur
nature, bleues, avec des roues, des poulies, des chaî¬nes, et tout
un système de systèmes qui font de ces engins de somptueuses
mécaniques savantes, mais aussi des mobiles iner¬tes qui, dans un
Salon 64 auraient de la gueule et occuperaient vraiment de la
place), cette chaume buissonneuse, c'était ça le château ! Je repose
la question devant ce désert : — Avez-vous entendu parler des
Templiers, de signes écrits sur les murs, sur des pierres qui,
utilisées ailleurs, pour-raient être visibles ? Avez-vous vu le
carré Rotas ? — Ouat.., répond-il. Poussant une brouette immense,
vide, bleue (tout ici est bleu, les charrons passent le bleu
charrette partout, c'est une manie, faut s'y faire, comme à la
dentelle), un serrurier qui ne sait foutre rien, a tout de même
découvert des souterrains, des murs enfouis. — Qui sait, il y a
peut-être une ville là-dessous. insinue-t-il. Il en sait tout de
même davantage, puisqu'il ajoute : — Allez donc chez Bouchard, à la
forge. C'est alors qu'intervient la femme du garde-champêtre :
— Alors, vous venez pour ce trésor ? C'est dans les douves. On en a
remué des tonnes de terre. Rien. A ce qu'on dit. Mais depuis le
temps, qui sait ? Dans le.., dans les douves Et elle aussi me pousse
du côté de la forge. J'y vais. Je traverse le hangar qui sent la
corne froide et la bonne odeur de vieux purin de cheval. Une odeur à
se souvenir, les chevaux deviennent rares à présent. Je frappe à la
porte vitrée, là, dans le fond, à gauche, après avoir descendu trois
marches. J'entre dans le sombre et je devine une table, des cartes
et les quatre personnages qui me regardent moins surpris que je ne
le suis. J'ai devant moi les petits enfants en cheveux blancs des
Templiers qui jouent depuis des siècles encore aux tarots le
dimanche pour passer le temps. Et ne venez pas me dire que le jeu
n'est pas une discipline sérieuse. Je redis mon boniment. Et j'en
arrive à : — Je cherche le carré Rotas. Une femme se lève, petite,
grise, chiffonnée comme en sortant de sa chrysalide et me dit : —
Je vais vous le montrer. Je l'ai vu. Enfin. Dans mon
imagination c'était autre chose. Mais l'imagination ne copie jamais
la réalité, elle s'amuse, elle fabrique, elle arrange, elle rend
toutes les confusions possibles et les contradictions stériles, l'imagination.
La réalité est en pierres ; les unes sont usées, les autres le sont
moins, comme si elles étaient posées là de la semaine dernière et
pourtant le carré rotas est écrit sur le montant de la porte de
cette étable, à deux mètres de haut face à l'est, à l'abri de la
pluie et du soleil. La charpente est vieille et la propriétaire
veut me faire apprécier le grand âge de son architecture. Puis elle
me donne la définition de son trésor qui pour elle ne vaut pas cher
: « C'est là que tu dois apporter le fruit de ton travail ». — Faut
dire, ajoute-t-elle qu'autrefois le pressoir à vin était à côté.
C'était comme un ordre, quoi, du seigneur aux manants. Mais c'est
déjà loin tout ça. Comme dans la chanson, pardi. Je lui parle enfin
des Templiers. Connais pas. Bien sûr, pas une pierre ici ne rappelle
toutes les bâtisses que j'avais déjà vues et qui portaient le nom de
Temple ou de Templier. De Jarnac-Charente à Jarnac-Champagne, il n'y
a que trente kilomètres (23 à vol d'oiseau). Cela suffit-il à
brouiller toutes les cartes et à ne plus entendre le cri de nos
mandragores dans l'opacité profitable aux faiseurs ? Quand j'ai
repris mes esprits, la femme du garde-champêtre m'attendait sur le
pas de ,sa porte. — Alors, l'avez-vous trouvé le trésor ? C'est
pourtant là qu'est le veau d'or, dans les douves du carré.
Fred
BOURGUIGNON.
QUELQUES PRÉCISIONS SUR JARNAC-CHAMPAGNE ET SON CARRÉ
SATOR.
Les Templiers de l'Aunis et Saintonge avaient établi leur Q.
G. à La Rochelle (à l'emplacement de l'actuelle rue du Temple) et
ils possédaient, en outre des terres disséminées dans la province,
quelques petits châteaux peu importants. Mais rien à Jarnac-Champagne dont l'église en partie restaurée conserve encore
abside et transept du Xllème siècle et dont le château, rasé, ne
devait être qu'une grande demeure bourgeoise. Dans « Les études
historiques de l'arrondissement de Jonzac » (1864), on parle des
habitants de ce modeste château, tous petits nobles campagnards.
Seule subsiste actuellement une grange de ce château avec, sur un
mur de la porte, la fameuse inscription SATOR - AREPO - TENET -
OPERA - ROTAS dont le même livre donne, sans explication de
provenance, la traduction : « Le semeur — ou le laboureur —
rassemble ici le fruit de son travail », ce qui conviendrait très
bien à une grange !
LA TOUR DE FEU
J'ai trouvé deux
autres renseignements dans le « Bulletin de la société des archives
historiques de la Saintonge et de l'Aunis » : 1° Année 1888, p.
260-261 : « Nous demandons à visiter les ruines du château mentionné
dans la Géographie de Jeanne. On nous montre un pré verdoyant et,
tout auprès, une fraîche fontaine ; puis rien, periere ruinae !
Quelques fûts de colonnes épars çà et là et des chapiteaux ioniques
ayant appartenu à un péristyle ne permettant pas de faire re¬monter
bien haut le château de Jarnac-Champagne. Sur un des jambages de la
porte d'un des bâtiments de servitude, on lit, gravé par une main
plus savante qu'habile, ce boustrophédon bien connu : SATOR... Le
président nous explique que cette inscription, oeuvre récente d'un
lapicide qui a bien voulu s'amuser, existe sur un manuscrit grec du
Xème siècle de la Bibliothèque Nationale, sur un marbre de
Roche-maure (Ardèche), au musée du Puy ; et il lit de huit ou dix
manières ces cinq lignes qui n'en forment que trois, les deux autres
étant répétées ; on lit toujours SATOR - OPERA - TENET ». 2° Année
1899, p. 254-255 : Le 13ème volume du « Corpus Inscriptionum
Latinarum » publié par l'académie de Berlin a paru. Il contient 3250
textes qui appartiennent à l'Aquitaine et à la Lyonnaise. Sa publication
est dûe à l'éminent professeur Otto Hirschfeld qui deux fois est
venu en Saintonge, ne se contentant pas d'une première ni même d'une
seconde lecture, sachant bien que ces inscriptions mutilées,
incomplètes, rongées par le salpêtre, doivent être examinées plus
d'une fois à diverses époques, à diverses heures de la journée
même... Il y a un chapitre des apocryphes. Le Périgord y figure pour
une douzaine ; la Saintonge pour sept. Parmi ces dernières, je ne
vois pas bien à quel titre peut être citée la pierre qui est dans un
mur de grange à Jarnac-Champagne.» * Ma conviction est faite — vous
en tirerez ce que vous voudrez — il n'y a rien de magique dans ce
carré et dans tous les carrés Sator ou Rotas quels qu'ils soient.
Cela me fait penser au vers de Charles Cros qui peut se lire dans un
sens comme dans l'autre : « Léon émir cornu d'un roc rime noël » Jeu
de l'esprit, sans plus, le boustrophédon qui nous occupe est
analogue à tous les autres, analogue aux rébus qu'on avait coutume
de graver sur les cadrans solaires et bien proche en somme des mots
carrés dont voici un exemple connu : Mon premier vit jadis triompher
les Français. Mon deux peut être doux mais plus souvent vous glace.
Mon trois près des enfants a toujours grand succès. Grâce au quatre
l'oiseau dans les airs se prélasse.
= 1 E N A
E M O 1
N
O E L
AILE
Le Sator est un peu mieux réussi, c'est tout. Et la poésie y trouve
son compte. N'est-ce pas l'essentiel pour nous ?
(numéro 82 la Tour
de Feu - Juin 1964, droits réservés) |