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Rennes le Chateau, Alfred Saunière

Le Carré des Douves
 

Fred Bourguignon ©

Faut toujours se méfier dit le bonhomme d'à côté. Et le bon sens de chacun a fait fortune, la fortune de qui n'a rien à gagner. Nous, nous n'avons rien à perdre puisqu'il s'agit de savoir la vérité. Et je ne joue point avec les paroles et pas davantage avec la confusion et la monnaie de singe. Depuis peu nous avons les indices. C'est Monsieur Colle, pro¬fesseur à Royan qui nous les a donnés. « Votre carré est à J arnac-Champagne ». Alors, je vais le chercher. Tout en prenant le chemin des Templiers, comme s'il n'était pas possible d'en trouver un autre. Après Genté-du-Temple, passé Salles-d'Angles c'est le coteau des moulins sur la butte qui sépare la vallée de la Cha¬rente du pays plat de Seugne et de Seudre. La Champagne quoi, pouilleuse, agricole, sèche, à l'aise certes. mais point rentière avec chais à cognacs comme dans l'autre pays cham¬pagnou d'à côté. En Charente les grandes portes, les longs toits noirs en romaines ondulées. Ici nous sommes en Charente-Inférieure. Cette Charente des marais, des marées, des arênes, des quatre sergents de La Rochelle, de Bernard Palissy, de Pierre Loti, de Vauban et de ma soeur, est devenue Maritime. A la manière des balayeurs qui changent leur carte de visite. Un peu comme les préposés facteurs. Soit. J'arrive. Il y a toutes ces routes qui se croisent venant de la Pou¬yade, de Saint-Martial-de-Coculet, d'Echebrune, de Chade¬nac, de Jonzac en passant par Saint-Maurice-de-Tavernolle, et je n'oublie pas la Nationale 700 qui vient d'Archiac. Mais nous sommes loin d'un Saint-Germain-de-Lusignan qui pour-rait convenir à certaines complaisances truqueuses. Au croisement de toutes ces routes se sont bâties des maisons. Bien sûr, autour de l'église, une église un tantinet romane et trop bien restaurée. Il y a aussi les inévitables bis-trots et commerçants d'usage. Mais un dimanche personne dans les rues. Ils sont au foot-bail.

Je pose tout de même la question : — Où se trouve l'ancien château ?

Un mécano en bleu de messe me répond :
— C'est en face, là, derrière ces monuments (des batteuses grandeur nature, bleues, avec des roues, des poulies, des chaî¬nes, et tout un système de systèmes qui font de ces engins de somptueuses mécaniques savantes, mais aussi des mobiles iner¬tes qui, dans un Salon 64 auraient de la gueule et occuperaient vraiment de la place), cette chaume buissonneuse, c'était ça le château !
Je repose la question devant ce désert :
— Avez-vous entendu parler des Templiers, de signes écrits sur les murs, sur des pierres qui, utilisées ailleurs, pour-raient être visibles ? Avez-vous vu le carré Rotas ?
— Ouat.., répond-il.
Poussant une brouette immense, vide, bleue (tout ici est bleu, les charrons passent le bleu charrette partout, c'est une manie, faut s'y faire, comme à la dentelle), un serrurier qui ne sait foutre rien, a tout de même découvert des souterrains, des murs enfouis.
— Qui sait, il y a peut-être une ville là-dessous. insinue-t-il. Il en sait tout de même davantage, puisqu'il ajoute :
— Allez donc chez Bouchard, à la forge.
C'est alors qu'intervient la femme du garde-champêtre :
— Alors, vous venez pour ce trésor ? C'est dans les douves. On en a remué des tonnes de terre. Rien. A ce qu'on dit. Mais depuis le temps, qui sait ? Dans le.., dans les douves
Et elle aussi me pousse du côté de la forge. J'y vais. Je traverse le hangar qui sent la corne froide et la bonne odeur de vieux purin de cheval. Une odeur à se souvenir, les chevaux deviennent rares à présent. Je frappe à la porte vitrée, là, dans le fond, à gauche, après avoir descendu trois marches. J'entre dans le sombre et je devine une table, des cartes et les quatre personnages qui me regardent moins surpris que je ne le suis.
J'ai devant moi les petits enfants en cheveux blancs des Templiers qui jouent depuis des siècles encore aux tarots le dimanche pour passer le temps. Et ne venez pas me dire que le jeu n'est pas une discipline sérieuse. Je redis mon boniment. Et j'en arrive à :
— Je cherche le carré Rotas. Une femme se lève, petite, grise, chiffonnée comme en sortant de sa chrysalide et me dit : — Je vais vous le montrer.
Je l'ai vu. Enfin.
Dans mon imagination c'était autre chose. Mais l'imagination ne copie jamais la réalité, elle s'amuse, elle fabrique, elle arrange, elle rend toutes les confusions possibles et les contradictions stériles, l'imagination. La réalité est en pierres ; les unes sont usées, les autres le sont moins, comme si elles étaient posées là de la semaine dernière et pourtant le carré rotas est écrit sur le montant de la porte de cette étable, à deux mètres de haut face à l'est, à l'abri de la pluie et du soleil. La charpente est vieille et la propriétaire veut me faire apprécier le grand âge de son architecture. Puis elle me donne la définition de son trésor qui pour elle ne vaut pas cher :
« C'est là que tu dois apporter le fruit de ton travail ».
— Faut dire, ajoute-t-elle qu'autrefois le pressoir à vin était à côté. C'était comme un ordre, quoi, du seigneur aux manants. Mais c'est déjà loin tout ça. Comme dans la chanson, pardi.
Je lui parle enfin des Templiers.
Connais pas.
Bien sûr, pas une pierre ici ne rappelle toutes les bâtisses que j'avais déjà vues et qui portaient le nom de Temple ou de Templier.
De Jarnac-Charente à Jarnac-Champagne, il n'y a que trente kilomètres (23 à vol d'oiseau). Cela suffit-il à brouiller toutes les cartes et à ne plus entendre le cri de nos mandragores dans l'opacité profitable aux faiseurs ? Quand j'ai repris mes esprits, la femme du garde-champêtre m'attendait sur le pas de ,sa porte.
— Alors, l'avez-vous trouvé le trésor ? C'est pourtant là qu'est le veau d'or, dans les douves du carré.
 

Fred BOURGUIGNON.

QUELQUES PRÉCISIONS SUR JARNAC-CHAMPAGNE ET SON CARRÉ SATOR.

Les Templiers de l'Aunis et Saintonge avaient établi leur Q. G. à La Rochelle (à l'emplacement de l'actuelle rue du Temple) et ils possédaient, en outre des terres disséminées dans la province, quelques petits châteaux peu importants. Mais rien à Jarnac-Champagne dont l'église en partie restaurée conserve encore abside et transept du Xllème siècle et dont le château, rasé, ne devait être qu'une grande demeure bourgeoise. Dans « Les études historiques de l'arrondissement de Jonzac » (1864), on parle des habitants de ce modeste château, tous petits nobles campagnards. Seule subsiste actuellement une grange de ce château avec, sur un mur de la porte, la fameuse inscription SATOR - AREPO - TENET - OPERA - ROTAS dont le même livre donne, sans explication de provenance, la traduction :
« Le semeur — ou le laboureur — rassemble ici le fruit de son travail », ce qui conviendrait très bien à une grange !

LA TOUR DE FEU

J'ai trouvé deux autres renseignements dans le « Bulletin de la société des archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis » :
1° Année 1888, p. 260-261 : « Nous demandons à visiter les ruines du château mentionné dans la Géographie de Jeanne. On nous montre un pré verdoyant et, tout auprès, une fraîche fontaine ; puis rien, periere ruinae ! Quelques fûts de colonnes épars çà et là et des chapiteaux ioniques ayant appartenu à un péristyle ne permettant pas de faire re¬monter bien haut le château de Jarnac-Champagne. Sur un des jambages de la porte d'un des bâtiments de servitude, on lit, gravé par une main plus savante qu'habile, ce boustrophédon bien connu : SATOR... Le président nous explique que cette inscription, oeuvre récente d'un lapicide qui a bien voulu s'amuser, existe sur un manuscrit grec du Xème siècle de la Bibliothèque Nationale, sur un marbre de Roche-maure (Ardèche), au musée du Puy ; et il lit de huit ou dix manières ces cinq lignes qui n'en forment que trois, les deux autres étant répétées ; on lit toujours SATOR - OPERA - TENET ».
2° Année 1899, p. 254-255 : Le 13ème volume du « Corpus Inscriptionum Latinarum » publié par l'académie de Berlin a paru. Il contient 3250 textes qui appartiennent à l'Aquitaine et à la Lyonnaise. Sa publication est dûe à l'éminent professeur Otto Hirschfeld qui deux fois est venu en Saintonge, ne se contentant pas d'une première ni même d'une seconde lecture, sachant bien que ces inscriptions mutilées, incomplètes, rongées par le salpêtre, doivent être examinées plus d'une fois à diverses époques, à diverses heures de la journée même... Il y a un chapitre des apocryphes. Le Périgord y figure pour une douzaine ; la Saintonge pour sept. Parmi ces dernières, je ne vois pas bien à quel titre peut être citée la pierre qui est dans un mur de grange à Jarnac-Champagne.» * Ma conviction est faite — vous en tirerez ce que vous voudrez — il n'y a rien de magique dans ce carré et dans tous les carrés Sator ou Rotas quels qu'ils soient. Cela me fait penser au vers de Charles Cros qui peut se lire dans un sens comme dans l'autre : « Léon émir cornu d'un roc rime noël » Jeu de l'esprit, sans plus, le boustrophédon qui nous occupe est analogue à tous les autres, analogue aux rébus qu'on avait coutume de graver sur les cadrans solaires et bien proche en somme des mots carrés dont voici un exemple connu : Mon premier vit jadis triompher les Français. Mon deux peut être doux mais plus souvent vous glace. Mon trois près des enfants a toujours grand succès. Grâce au quatre l'oiseau dans les airs se prélasse.

= 1 E N A

E M O 1

N O E L

AILE

Le Sator est un peu mieux réussi, c'est tout. Et la poésie y trouve son compte. N'est-ce pas l'essentiel pour nous ?

(numéro 82 la Tour de Feu - Juin 1964, droits réservés)

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