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Rennes le Chateau, Alfred Saunière

MEURTRE AU PRESBYTERE
 

Une conférence holmésienne de Jean-Paul Cabot ©

(extrait d'un document confié par Yves Lignon)

"Une fois, pourtant, les festivités de la villa Bethania furent endeuillées par un drame survenu à moins de trois kilomètres à vol d1oiseau de Rennes-le-Château.

Le matin du 1er novembre 1897, en effet, Antoine Gélis, soixante-dix ans, curé de Coustaussa, fut trouvé occis dans son presbytère.

Voici comment Le Courrier de l'Aude relata cette macabre découverte :

"Couchée dans une mare de sang dont sa soutane est largement souillée, la victime a les mains ramenées sur sa poitrine et l'une de ses jambes repliée est ramenée au-dedans. L'abbé Gélis, frappé par son meurtrier avec une violence et un acharnement inouïs, ne porte pas moins de quatorze blessures horribles à la tête, un peu au-dessus de la nuque. En plusieurs endroits, le crâne est fracturé et le cerveau mis à nu. Trois blessures de moindre importance s'étalent sur la face même du cadavre. Les cloisons et le plafond de la cuisine sont souillés de larges taches de sang. Tandis que quelques blessures paraissent avoir été faites à l'aide d'un instrument contondant, certaines autres paraissent l'avoir été avec un instrument tran­chant. La victime, tout le laisse supposer, n'a pas succombé sans opposer une résistance désespérée.
Une somme de 500 F a été trouvée intacte, cepen­dant les tiroirs étaient ouverts et on avait fouillé tous les meubles. Pourquoi ? Si ce n'est pas pour voler de l'argent, des actions ou des valeurs quelconques, l'as­sassin, qui a Si minutieusement fureté partout, n'avait-il pas, par hasard, à faire disparaître un papier ? C'est une simple supposition. Il y a quelques années, des hommes masqués avaient pénétré dans le presbytère. On n'a jamais connu les auteurs de cette effraction. Le plus grand mystère continue à régner sur cet horrible drame. Aucun témoin, aucun soupçon, aucune piste à suivre. Dieu seul connaît le coupable."

L'assassin du curé Gélis ne devait jamais être décou­vert.

Bien que l'assassinat d'un prêtre, surtout dans de telles conditions, fasse date, il semble que celui-ci ait été rayé des mémoires. En effet, lorsque, commençant mon enquête en 1962, j'eus connaissance par un vieux prêtre, l'abbé Courtauly, du crime de Coustaussa, je m'adressai à l'évêché de Carcassonne pour tâcher d'obtenir quelques précisions. Or, à ma profonde sur­prise, il me fut répondu, ce qui était difficile à croire, qu'il n'y avait aucune trace de ce crime dans les archives.
Des précisions, on devait toutefois en avoir quelques-unes treize ans plus tard. En 1975, en effet, deux juristes, Me Julien Coudy, avocat à la Cour d'appel de Paris, et Me Maurice Nogué, un de ses confrères de Carcassonne, réussirent à exhumer des archives judiciaires le dossier d'instruction. Ils l'analysèrent de façon détaillée dans les numéros des 3, 4 et 5 octobre 1975 du journal Midi Libre. Voici les principaux extraits de cette fort intéressante série d'articles."
Vivant seul, ne fréquentant personne, Gélis est incontestablement méfiant, dort toute l'année volets clos -ce qui étonne, surtout l'été- et a fait poser sur la porte d'entrée du presbytère une clochette pour signaler tout éventuel visiteur. Mais comment entre­rait-on à son insu ? Sa porte est constamment ver­rouillée, ce qui est rarissime dans nos villages en ce temps-là (...)
"L'assassin, comme au cours d'une conversation, s'approche du prêtre, se glisse par le dos du fauteuil et le grand paravent qui le borde, et brusquement, Sauvagement, frappe avec les pincettes à feu sur la tête, par-derrière, plusieurs fois. Le malheureux vieil­lard a la force de se lever, de contourner une table qui le sépare de la fenêtre donnant sur la rue. Là est le salut mais l'assassin le poursuit, cette fois avec une hachette et l'achève. Le crime est apparemment bes­tial, irréfléchi, commis sous l'empire de la colère. Mais ce qui va suivre dément l'apparente folie de cet acte.
"Les précautions prises démontrent une présence d'esprit incroyable", note le juge dans son procès-verbal du 2 novembre 1897. La cuisine, après un tel saccage, est retrouvée dans un ordre parfait. Aucun meuble n'est renversé. Dans la maison, aucune empreinte de pas : le meurtrier a su éviter les trois grandes flaques de sang. Aucune trace à l'extérieur. A l'étage, dans la chambre de l'abbé Gélis, deux gouttelettes minuscules attestent le passage de l'as­sassin qui a, sans laisser la moindre empreinte san­glante, forcé la serrure d'un sac de voyage qui contient divers papiers et documents appartenant au prêtre.
"L'assassin a ouvert le sac non pour voler mais pour chercher quelque chose", indique le juge. En effet, dans le bureau du prêtre, on retrouve 683 F en or et en billets ; dans sa commode, 106,90 F, le boni de l'année 1897, le carnet de comptes, dont nous reparlerons, le démontrera.
"Plus curieux encore, le cadavre a été rangé vers le centre de la pièce, sur le dos, la tête et la figure dans une position normale, les mains ramenées sur la poitrine, comme un gisant"
"De ce drame sanglant commis sans motif appa­rent, nous n'avons qu'un témoin muet", observe le juge. L'indice est sérieux : alors que l'abbé Gélis ne fume pas et déteste les fumeurs, flotte dans la deuxième flaque de sang, celle de l'hallali, un carnet entier de papier à cigarettes de marque "Le Tzar", presque intact, sur l'une des feuilles duquel une main « peu habituée à écrire" a tracé au crayon : "Viva Angelina!"
L'enquête montre qu'aucun débitant du département ne vend de papier à cigarettes de cette marque. Quant à Angelina, on la cherche jusque dans les maisons closes. Dans l'une d'elles, à Narbonne, on trouve bien une Angelina, mais elle peut prouver qu'elle est hors de cause. "D'ailleurs, dit-elle non sans humour, dans mon métier personne ne me connaît sous mon nom; on me surnomme Henri IV et Si l'on avait voulu m'acclamer, c'est " Viva Henri IV " qu'on aurait écrit." La piste de la fille de joie se révèle ainsi être une fausse piste. Dans un livre récent sur Rennes-­le-Château, M. Jacques Rivière écrit, on ne peut plus mystérieusement : "Viva Angelina traduit le cri d'une idéologie particulière. Cette mention est peut-être même la solution de cette ténébreuse affaire."

Un neveu de la victime, Joseph, passe pour un mauvais sujet; le juge d'instruction, Raymond Jean, l'interroge, l'inculpe et le fait même écrouer dans l'espoir de le faire parler. Peine perdue : Joseph a des alibis irréfutables et c'est bientôt le non-lieu.
Dix-huit jours avant sa fin tragique, l'abbé Gélis, si peu sociable, avait reçu une bien singulière visite. Entrant dans la sacristie à l'improviste, sa nièce l'avait trouvé en compagnie d'un homme assis sur une chaise et qu'elle n'avait pu distinguer. Gélis avait aussitôt refermé la porte pour empêcher sa nièce d'identifier le visiteur. Plus tard, questionné par la jeune femme, il lui avait répondu laconiquement : "C'est un ami." L'ami d'un prêtre qui n'en a guère est souvent un autre prêtre…
L'abbé Gélis, poursuivent les auteurs des articles, a ouvert à quelqu'un tard dans la nuit. En effet, l'autopsie révéla que le décès se situait quatre à cinq heures près le dernier repas. A qui donc ce prêtre si méfiant a-t-il ouvert ? Et pourquoi a-t-il pris la précaution, sou­lignée par les procès-verbaux, de neutraliser la clochette d'alarme qui ne sonna pas cette nuit-là? (...) "Comme curé sous régime concordataire, il perc­evait de l'Etat environ 900 F par an. Ce n'était pas le Pérou. Ses comptes des années 1895 à 1897, qui sont au dossier, le prouvent il vivait avec 700 F dépensés dans l'année. Même Si une partie de ses ouailles lui apportait des victuailles, ce qui est douteux Ca raison de son isolement volontaire, cela ne faisait pas des espèces sonnantes. Or un de ses vieux amis, le curé-doyen de Trèbes, dira au juge que, depuis trois années environ, Gélis lui confie 1000 F par an à placer pour lui en obligations du chemin de fer Le doyen l'a reçu en visite le 24 septembre 1897; à cette occa­sion, Gélis lui a remis encore 1200 F aux mêmes fins, ajoutant "de ne jamais lui écrire à ce sujet".

"D'où proviennent ces recettes ? Le juge a trouvé un écrit de l'abbé, épinglé à une note de dépenses du 24 septembre 1897, le jour même de sa visite au doyen. Cet écrit révèle que l'abbé a caché 13.000 F de pièces d'or en divers endroits de sa maison et de la sacristie.
Après de longues recherches, note le juge, nous avons trouvé, conformément aux indications données mais comprises seulement alors, 4000 F sons un taber­nacle et 2000 F sous un rocher. Cela pour la sacristie, enfoncée dans la terre au deuxième sous-sol. Puis, au presbytère, on découvrira pour 1000 F de jaunets dans le chambranle de la cheminée de la chambre; autant "sous une pierre des lieux d'aisance"; autant dans une dépendance, sans parler de diverses sommes dans les livres de la bibliothèque. il y en avait partout, pour 11440 F en napoléons de 20 et 10F renfermés dans de vieux morceaux de tuyaux de poêle ou des tubes en fer-blanc. Seuls les 1 000 F signalés dans la cave ne furent pas retrouvés. Sans doute y sont-ils encore. Avis aux amateurs !
"Depuis quand ce trésor ? Pourquoi ? Comment ? Quel langage dissimulé avait utilisé le prêtre pour que le juge ne comprenne les lieux signalés des caches qu'après leur découverte ? N'est-elle pas vraie, la réflexion que nous a faite un ecclésiastique et éminent historien : " Le mystère est à chaque page de nos histoires de curés du Razès. " Gélis n'était pas Saunière, le fameux curé de Rennes-le-Château. Pourtant, il a su enfouir dans la tombe la vérité sur sa mort.
Les deux maîtres du barreau ne croient sans doute pas si bien dire. La tombe de l'abbé Gélis, assaillie par les ronces, est toujours visible dans l'antique cimetière de Coustaussa. A la différence de toutes les autres, elle n'est pas orientée au couchant mais au sud, faisant ainsi face à Rennes-le-Château. Et elle est surmontée de l'emblème de la Rose-Croix...

" Méfiez-vous de l'assassinat; il conduit au vol et, de là, à la dissimulation. "
( Alphonse Allais.)

 

Enquête en chambre

Un des intérêts de la méthode de Monsieur Sherlock Holmes réside dans ses nombreuses références à l'Histoire du Crime grâce à son classement des affaires passées, élucidées ou non.
C'est le véritable travail du Profileur tel qu'on le définit aujourd'hui, mais sans ordinateur pour rester en cette fin du XIXème siècle.
Examinons avec Sherlock Holmes à quelles affaires de la même époque s'apparente le meurtre de l'Abbé Gélis.

On élimine d'emblée l'hypothèse Valjean. La méfiance de l'abbé va à l'encontre de la générosité et de l'accueil que l'évêque fit à Jean Valjean, ce bagnard qui lui déroba ses couverts et en signe de miséricorde de sa victime se vit octroyer les 2 chandeliers qu'il avait négligés, lorsqu'on le confronta à son larcin.
D'autres cas de la collection de Sherlock Holmes offrent davantage de similitudes.

Commençons par les affaires dans lesquelles intervient un personnage surgi du passé de la victime :
Dans Etude en Rouge1, Jefferson Hope poursuit les deux Mormons responsables de la mort de sa fiancée et du père de celle-ci. Lorsqu'il les retrouve quelques années plus tard, il les confronte à leur histoire avant de les exécuter, puis brouille les pistes en traçant en lettres de sang l'inscription "Rache" (Vengeance en allemand) sur le mur de la pièce.


Dans diverses enquêtes, c'est l'appartenance à une société secrète, au sein desquelles il était courant de se faire justice soi-même, au siècle précédent, qui donne le fil conducteur au détective.
Ainsi, pour l'épisode de la Vallée de la Peur2, un vengeur décide d'avoir la peau de Douglas, un ancien détective de Pinkerton qui avait démasqué une bande armée au fin fond d'une vallée des Etats-Unis. Le tatouage sur le bras de l'assassin se confondait à celui du bras de la victime et le papier mentionnant « Vermissa Valley » était la piste sérieuse permettant de reconstituer le passé.
"Viva Angelina" serait-il un slogan signature d'un Cercle auquel notre vieux curé aurait pu être confronté durant ses jeunes années ?


Dans l'affaire des 5 pépins d'orange3 et celle du Gloria Scott4, la victime était prévenue par courrier de sa future exécution.
Ne pourrait-on trouver là un prétexte pour justifier la méfiance et les précautions de sécurité de l'abbé Gélis ?Mais, pourquoi aurait-il alors introduit avec autant de complaisance son exécuteur ?
Dans l'affaire des 5 pépins3, le Klu-Klux-Klan retrouvait un de ses anciens complices. C'est peu compatible avec le charisme d'un ecclésiastique.
Pour le Gloria Scott4 ou pour Peter le Noir5, une mutinerie ou un acte de piraterie aurait pu croiser la route de notre abbé. Il était d'usage d'embarquer un prêtre pour les longs cours des goélettes ou pour le salut des galériens embarqués de force.
L'abbé aurait accueilli avec chaleur un ancien compagnon de misère sans imaginer que ce dernier puisse nourrir une vengeance à son encontre ?
Dans l'affaire du Tordu6, c'est un soldat sacrifié par son commandant, trop heureux d'éliminer son rival en amour, qui retrouve bien des années après celui qui était sur de l'avoir envoyé à la mort en premières lignes. Dans le cas d'une affaire amoureuse, Angelina serait la femme, bien que Viva ne s'applique pas vraiment à un objet de cœur.
Le temps écoulé offre un sérieux handicap à ces hypothèses de vengeance refoulée.

Dans le récit du Signe des Quatre7, la spoliation d'un trésor et les retrouvailles inattendues d'anciens complices peuvent se terminer dans la plus sanglante des luttes. Le major Sholto évoqué dans ce dernier cas était lui aussi sur le qui-vive, même avec des océans et tant d'années qui le séparaient de son souvenir délictueux.
Mais oserions-nous suspecter un brave curé d'avoir trempé en de telles vilenies ?
Remarquez, cependant que l'engagement religieux peut offrir une solution apaisante au souvenir d'une première vie dépravée et dissolue.
Mais, alors pourquoi conserver dans son repentir une telle crainte et au delà de cette crainte, continuer à dissimuler une petite fortune en pièces d'or ?

Notre prêtre aurait-il été impliqué dans le cadre de son apostolat dans une œuvre parjure, tel un faux certificat de baptême, de décès, ou comme dans le cas de la Cycliste Solitaire8, été ce Williamson, l'officiant d'un mariage forcé contre une juteuse rémunération, prix de son silence?
Cela ne peut justifier une telle crainte de l'étranger et va même à l'encontre de l'accueil fait à son dernier visiteur.
Sherlock Holmes retrouverait facilement dans ses archives la trace du Révérend Schlessinger9 qui sous diverses identités obtint la confiance de riches héritières et détourna quelques fortunes familiales en ayant bien soin de ne laisser personne lui qui puisse témoigner contre lui, le meurtre étant un de ses moyens. Schlessinger ne fut jamais rattrapé.
Une victime qui aurait échappé au sort funeste que lui réservait ce doux homme d'église aurait retrouvé dans les traits de l'abbé Gélis, le sinistre exécuteur de ses biens familiaux et sombré dans la plus sanglante des vengeances ?

Ce concours de coïncidences est très improbable, même si l'Europe entière fut le théâtre des diverses identités du révérend et ne cadre absolument pas avec le portrait retiré et fuyant de notre abbé de Coustaussa.
La proximité du mystérieux Béranger Saunière nous permet d'envisager d'autres types de pistes.

Sur le plan local, tout d'abord :


Les deux prêtres se connaissaient et leurs échanges auraient pu permettre à l'abbé Gélis soit de devenir dépendant financièrement du curé de Rennes-le-Château, soit de tirer, en toute discrétion, un avantage sur son voisin.
La première et la seconde de ces hypothèses s'accommoderaient très bien de la petite fortune cachée par l'abbé Gélis. Mais en aucun cas, cette sonnante opportunité ne peut justifier à elle seule le meurtre.

A moins que la restitution d'un document dangereux ne soit l'objet d'un conflit :
- Soit un document dont l'importance est ignorée du vieux curé, alors pourquoi l'assassiner ?
- Soit, et dans ce cas, il en tire déjà des subsides, la valeur de ce document est une garantie de prospérité pour le père, et menacé, il se méfie d'autant plus et multiplie les dispositifs de protection autour de son presbytère.
Détenteur d'un objet ou d'un document, il est le maître du jeu et amasse peu à peu sa propre fortune.

Dans l'affaire du Rituel des Musgrave10, le document permet d'accéder à un trésor royal.
Ceci paraît bien peu digne d'un prêtre, me direz-vous, mais en 1897, entre le Concordat et l'exil de 1929, la prêtrise avait des attraits parfois bien étrangers à la morale.
Dans les dossiers de Sherlock Holmes, outre l'enlèvement de Lady Frances Carfax9 par le Révérend Schlessinger, on découvre aussi les affaires de parfaits gentlemen trempant dans de sordides affaires de chantage, ainsi Charles Auguste Milverton11 ou l'odieux baron Grüner (affaire relatée sous le titre du Client Célèbre12).


Sur le plan international, maintenant :


Un document ou un objet convoité peut-être convoité par diverses forces extérieures nous amènent à un petit inventaire : diverses sociétés secrètes sont florissantes en cette fin du XIXè, certaines plus maffieuses prennent pied en Italie (ainsi le Cercle Rouge13) et le mystère de la fortune soudaine de Rennes-le-Château, s'il a attiré bien des aventuriers n'a certes pas laissé indifférentes ces associations du crime organisé.
Certains Services Secrets de nations européennes ont même été dépêchés dans le Razès pour comprendre ou détourner les avantages amassés par l'abbé Saunière. (Divers ouvrages ont argumenté à tort ou à raison à ce même sujet).
Le crime organisé et prémédité s'explique. La qualité double des blessures et le soin à dissimuler toute trace identificatrice peuvent valider l'hypothèse de deux tueurs cohérents et entraînés. La plus fine des ruses étant d'endormir la méfiance du prêtre en se faisant reconnaître par lui. La plus souple des précautions de brouiller toutes les pistes en quittant le théâtre du crime. On trempe alors en pleine affaire d'espionnage. L'abbé Gélis aurait pu y trouver un rôle soit actif, quoique à 70 ans on se démarque un peu de ces choses, soit passif, comme relai ou couverture, soit totalement étranger à tout cela, ce qui permettrait de conclure par un erreur sur la personne lors des circonstances de son assassinat, ainsi les affaires du Traité Naval14 ou des plans du Bruce-Partington15 où les pistes internationales empêchaient notre détective d'imaginer les ressorts familiaux qui conduisaient l'intrigue.
On se retrouve bien loin maintenant du petit crime crapuleux d'arrière province mais dans les arcanes troubles des pouvoirs politiques, maffieux ou religieux de l'époque.

Revenons à des explications plus terre à terre.
Les dossiers d'archives de Sherlock Holmes ayant épuisé le sujet, il reste aux lecteurs de littérature populaire la possibilité de se tourner vers une autre source pour les classiques intrigues familiales : le petit monde d'Agatha Christie.
Un curé de village est encore mieux placé que Miss Marple pour surprendre les petits secrets de ses paroissiens ou compatriotes. Pourquoi ne tirerait-il pas un avantage pécuniaire de ceux-ci, au mépris de toute morale chrétienne, cela va de soi.
Quel énorme secret, quel document compromettant, serait parvenu entre ses mains pour motiver la main d'un assassin parmi ses proches les plus familiers ? N'oublions pas que même la clochette avait été désamorcée. Mais un assassin, victime d'un chantage n'aurait-il pas cédé à la tentation de rentrer dans ses frais en doublant un crime mûri mais sanglant d'une recherche plus fructueuses des bénéfices supposés de son maître-chanteur ?Cette perspectives offre peu de cas de référence et ne fait en tout cas pas loi en matière de criminalité.


L'impasse de Baker Street


Laissons converger les diverses hypothèses que nous venons de parcourir et offrons à Sherlock Holmes lui-même le soin de nous donner sa conclusion.
"Et bien, mon cher Watson, vous avez tout sous les yeux et pourtant vous ne voyez pas.
Ce crime offre des particularités hors du commun. Tous nos rapprochements d'affaires nous permettent, certes, d'éliminer tout ce qui est logiquement impossible. Ce qui reste entre nos mains, même très improbable contient forcément une part de vérité.

Que trouvons-nous ?

- Un personnage inquiet et vigilant, mais qui n'hésite pas à introduire son ou ses visiteurs (en qui, il aurait confiance).
- Cet homme dissimule une petite fortune hors de toutes proportions ecclésiale, (donc d'origine douteuse).
- Cet argent n'est pas le mobile du crime (donc il y a un autre motif caché, passé ou présent).
- Le ou les assassins (plusieurs armes sont utilisées) bien que très violents prennent soin de masquer leurs traces mais laissent un indice "Viva Angelina" sur un papier non vendu dans la région, sens obscur que n'importe qui ne peut interpréter, (mais quelqu'un s'y reconnaîtra peut-être?)

Deux fils subsistent. Voulez-vous que les prenant par un bout nous tentions de dérouler l'écheveau ?
Premièrement, la méthodique société retrouve un de ses membres ou un de ses ennemis pour lui administrer la punition et laisser la marque "Viva Angelina" qui marquera les esprits des initiés.

Deuxièmement, la victime d'un sordide chantage exercé par le curé méfiant décide de mettre une fin définitive à ses agissements. Prétextant un nouveau versement pour être bien accueillie, elle met en œuvre et en scène la suppression sauvage de son créditeur avec hargne, mais avec soin.
L'importance et la provenance des subsides retrouvés ultérieurement, les fréquentations dépassant le cadre de la région autour de la cure voisine, le partage possible du secret de la fortune font obliquer nos regards vers les occupants bruyants mais accordés d'une tour orgueilleuse d'un village voisin. De là, tout est possible.
- Notre curé Gélis aurait surpris l’un des secrets de Bérenger Saunière ? Peut-on rendre crédible un meurtre de la main de ce dernier ? Thèse plutôt fantaisiste, mais que l’on hésitera à réfuter totalement.
- Les intérêts auraient-ils pu être communs entre les deux hommes ? La présence d’une tierce partie et son action pouvait avoir valeur d’intimidation sur le dernier détenteur du secret. L’abbé Saunière deviendrait-il plus contrôlable (et par qui ?) à la suite de la liquidation de Gélis ? Aucun changement notable n’a été constaté, à ma connaissance, dans sa biographie à la suite de ce crime. Ce qui n’exclut rien dans ce cas encore.
Tant de chercheurs, mais aussi de charlatans, ou de journalistes à sensation ont déjà trop parlé et trop déliré, avant nous, sur les mystères du Château.
Devrions-nous prendre le risque, avec d'aussi minces raisonnements et aucune preuves, à affronter un possible procès en diffamation ?

Vous me connaissez bien Watson et vous connaissez mes méthodes. Je ne puis explorer ce sujet plus loin à défaut de nouveaux éléments sans courir le risque de tomber dans le travers romantique que vous vous plaisez à entretenir dans vos écrits.

Laissons aux historiens et aux archivistes le soin d'exhumer un jour, le témoignage ou le document qui reliera tous nos fils entre eux et reprenons nos cannes et nos chapeaux pour arpenter avec plus de succès les pavés humides de notre cher vieux Londres."

jpaul.cabot@wanadoo.fr

Cercle Littéraire de l’Escarboucle Bleue

Récits du Docteur Watson publiés sous la signature de Sir Arthur Conan Doyle

1 - Etude en rouge roman paru en 1887
2 - La vallée de la peur roman paru en 1915
3 - Les Cinq pépins d'orange, nouvelle du recueil Les aventures de Sherlock Holmes paru en 1892
4 - Le "Gloria Scott", nouvelle du recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes paru en 1894
5 - Peter le Noir, nouvelle du recueil Résurrection de Sherlock Holmes paru en 1905
6- Le tordu, nouvelle du recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes paru en 1894
7 - Le signe des quatre roman paru en 1890
8 - La Cycliste solitaire, nouvelle du recueil Résurrection de Sherlock Holmes
9 - La disparition de Lady Carfax, nouvelle du recueil Son dernier coup d'archet paru en 1917
10 - Le rituel des Musgrave, nouvelle du recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes
11 - Charles Auguste Milverton, nouvelle du recueil Résurrection de Sherlock Holmes
12 - Le client célèbre, nouvelle du recueil Les archives de Sherlock Holmes paru en 1927
13 - Le Cercle Rouge, nouvelle du recueil Son dernier coup d'archet
14 - Le traité naval, nouvelle du recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes
15 - Les plans du Bruce Partington, nouvelle du recueil Son dernier coup d'archet

Les traductions françaises de ces textes sont disponibles dans la collection Bouquins (Rober Laffont) ou dans le Livre de Poche.

© Oeil du Sphinx

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