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MEURTRE AU PRESBYTERE
Une conférence holmésienne
de Jean-Paul Cabot ©
(extrait d'un document confié par Yves
Lignon)
"Une fois, pourtant, les festivités de
la villa Bethania furent endeuillées par un drame survenu à moins de
trois kilomètres à vol d1oiseau de Rennes-le-Château.
Le matin du 1er novembre 1897, en
effet, Antoine Gélis, soixante-dix ans, curé de Coustaussa, fut
trouvé occis dans son presbytère.
Voici comment Le Courrier de l'Aude
relata cette macabre découverte :
"Couchée dans une mare de sang dont
sa soutane est largement souillée, la victime a les mains ramenées
sur sa poitrine et l'une de ses jambes repliée est ramenée
au-dedans. L'abbé Gélis, frappé par son meurtrier avec une violence
et un acharnement inouïs, ne porte pas moins de quatorze blessures
horribles à la tête, un peu au-dessus de la nuque. En plusieurs
endroits, le crâne est fracturé et le cerveau mis à nu. Trois
blessures de moindre importance s'étalent sur la face même du
cadavre. Les cloisons et le plafond de la cuisine sont souillés de
larges taches de sang. Tandis que quelques blessures paraissent
avoir été faites à l'aide d'un instrument contondant, certaines
autres paraissent l'avoir été avec un instrument tranchant. La
victime, tout le laisse supposer, n'a pas succombé sans opposer une
résistance désespérée. Une somme de 500 F a été trouvée
intacte, cependant les tiroirs étaient ouverts et on avait fouillé
tous les meubles. Pourquoi ? Si ce n'est pas pour voler de l'argent,
des actions ou des valeurs quelconques, l'assassin, qui a Si
minutieusement fureté partout, n'avait-il pas, par hasard, à faire
disparaître un papier ? C'est une simple supposition. Il y a
quelques années, des hommes masqués avaient pénétré dans le
presbytère. On n'a jamais connu les auteurs de cette effraction. Le
plus grand mystère continue à régner sur cet horrible drame. Aucun
témoin, aucun soupçon, aucune piste à suivre. Dieu seul connaît le
coupable."
L'assassin du curé Gélis ne devait
jamais être découvert.
Bien que l'assassinat d'un prêtre,
surtout dans de telles conditions, fasse date, il semble que
celui-ci ait été rayé des mémoires. En effet, lorsque, commençant
mon enquête en 1962, j'eus connaissance par un vieux prêtre, l'abbé
Courtauly, du crime de Coustaussa, je m'adressai à l'évêché de
Carcassonne pour tâcher d'obtenir quelques précisions. Or, à ma
profonde surprise, il me fut répondu, ce qui était difficile à
croire, qu'il n'y avait aucune trace de ce crime dans les archives. Des précisions, on devait toutefois en
avoir quelques-unes treize ans plus tard. En 1975, en effet, deux
juristes, Me Julien Coudy, avocat à la Cour d'appel de Paris, et Me
Maurice Nogué, un de ses confrères de Carcassonne, réussirent à
exhumer des archives judiciaires le dossier d'instruction. Ils
l'analysèrent de façon détaillée dans les numéros des 3, 4 et 5
octobre 1975 du journal Midi Libre. Voici les principaux
extraits de cette fort intéressante série d'articles." Vivant seul, ne fréquentant
personne, Gélis est incontestablement méfiant, dort toute l'année
volets clos -ce qui étonne, surtout l'été- et a fait poser sur la
porte d'entrée du presbytère une clochette pour signaler tout
éventuel visiteur. Mais comment entrerait-on à son insu ? Sa porte
est constamment verrouillée, ce qui est rarissime dans nos villages
en ce temps-là (...) "L'assassin, comme au cours d'une
conversation, s'approche du prêtre, se glisse par le dos du fauteuil
et le grand paravent qui le borde, et brusquement, Sauvagement,
frappe avec les pincettes à feu sur la tête, par-derrière, plusieurs
fois. Le malheureux vieillard a la force de se lever, de contourner
une table qui le sépare de la fenêtre donnant sur la rue. Là est le
salut mais l'assassin le poursuit, cette fois avec une hachette et
l'achève. Le crime est apparemment bestial, irréfléchi, commis sous
l'empire de la colère. Mais ce qui va suivre dément l'apparente
folie de cet acte. "Les précautions prises démontrent
une présence d'esprit incroyable", note le juge dans son
procès-verbal du 2 novembre 1897. La cuisine, après un tel saccage,
est retrouvée dans un ordre parfait. Aucun meuble n'est renversé.
Dans la maison, aucune empreinte de pas : le meurtrier a su éviter
les trois grandes flaques de sang. Aucune trace à l'extérieur. A
l'étage, dans la chambre de l'abbé Gélis, deux gouttelettes
minuscules attestent le passage de l'assassin qui a, sans laisser
la moindre empreinte sanglante, forcé la serrure d'un sac de voyage
qui contient divers papiers et documents appartenant au prêtre. "L'assassin a ouvert le sac non pour
voler mais pour chercher quelque chose", indique le juge. En effet,
dans le bureau du prêtre, on retrouve 683 F en or et en billets ;
dans sa commode, 106,90 F, le boni de l'année 1897, le carnet de
comptes, dont nous reparlerons, le démontrera. "Plus curieux encore, le cadavre a
été rangé vers le centre de la pièce, sur le dos, la tête et la
figure dans une position normale, les mains ramenées sur la
poitrine, comme un gisant" "De ce drame sanglant commis sans
motif apparent, nous n'avons qu'un témoin muet", observe le juge.
L'indice est sérieux : alors que l'abbé Gélis ne fume pas et déteste
les fumeurs, flotte dans la deuxième flaque de sang, celle de
l'hallali, un carnet entier de papier à cigarettes de marque "Le
Tzar", presque intact, sur l'une des feuilles duquel une main « peu
habituée à écrire" a tracé au crayon : "Viva Angelina!" L'enquête montre qu'aucun débitant du
département ne vend de papier à cigarettes de cette marque. Quant à
Angelina, on la cherche jusque dans les maisons closes. Dans l'une
d'elles, à Narbonne, on trouve bien une Angelina, mais elle peut
prouver qu'elle est hors de cause. "D'ailleurs, dit-elle non sans
humour, dans mon métier personne ne me connaît sous mon nom; on me
surnomme Henri IV et Si l'on avait voulu m'acclamer, c'est " Viva
Henri IV " qu'on aurait écrit." La piste de la fille de joie se
révèle ainsi être une fausse piste. Dans un livre récent sur
Rennes-le-Château, M. Jacques Rivière écrit, on ne peut plus
mystérieusement : "Viva Angelina traduit le cri d'une idéologie
particulière. Cette mention est peut-être même la solution de cette
ténébreuse affaire."

Un neveu de la victime, Joseph, passe
pour un mauvais sujet; le juge d'instruction, Raymond Jean,
l'interroge, l'inculpe et le fait même écrouer dans l'espoir de le
faire parler. Peine perdue : Joseph a des alibis irréfutables et
c'est bientôt le non-lieu. Dix-huit jours avant sa fin tragique,
l'abbé Gélis, si peu sociable, avait reçu une bien singulière
visite. Entrant dans la sacristie à l'improviste, sa nièce l'avait
trouvé en compagnie d'un homme assis sur une chaise et qu'elle
n'avait pu distinguer. Gélis avait aussitôt refermé la porte pour
empêcher sa nièce d'identifier le visiteur. Plus tard, questionné
par la jeune femme, il lui avait répondu laconiquement : "C'est un
ami." L'ami d'un prêtre qui n'en a guère est souvent un autre
prêtre… L'abbé Gélis, poursuivent les auteurs
des articles, a ouvert à quelqu'un tard dans la nuit. En effet,
l'autopsie révéla que le décès se situait quatre à cinq heures près
le dernier repas. A qui donc ce prêtre si méfiant a-t-il ouvert ? Et
pourquoi a-t-il pris la précaution, soulignée par les
procès-verbaux, de neutraliser la clochette d'alarme qui ne sonna
pas cette nuit-là? (...) "Comme curé sous régime concordataire,
il percevait de l'Etat environ 900 F par an. Ce n'était pas le
Pérou. Ses comptes des années 1895 à 1897, qui sont au dossier, le
prouvent il vivait avec 700 F dépensés dans l'année. Même Si une
partie de ses ouailles lui apportait des victuailles, ce qui est
douteux Ca raison de son isolement volontaire, cela ne faisait pas
des espèces sonnantes. Or un de ses vieux amis, le curé-doyen de
Trèbes, dira au juge que, depuis trois années environ, Gélis lui
confie 1000 F par an à placer pour lui en obligations du chemin de
fer Le doyen l'a reçu en visite le 24 septembre 1897; à cette
occasion, Gélis lui a remis encore 1200 F aux mêmes fins, ajoutant
"de ne jamais lui écrire à ce sujet".
"D'où proviennent ces recettes ? Le juge
a trouvé un écrit de l'abbé, épinglé à une note de dépenses du 24
septembre 1897, le jour même de sa visite au doyen. Cet écrit révèle
que l'abbé a caché 13.000 F de pièces d'or en divers endroits de sa
maison et de la sacristie. Après de longues recherches, note le
juge, nous avons trouvé, conformément aux indications données mais
comprises seulement alors, 4000 F sons un tabernacle et 2000 F sous
un rocher. Cela pour la sacristie, enfoncée dans la terre au
deuxième sous-sol. Puis, au presbytère, on découvrira pour 1000 F de
jaunets dans le chambranle de la cheminée de la chambre; autant
"sous une pierre des lieux d'aisance"; autant dans une dépendance,
sans parler de diverses sommes dans les livres de la bibliothèque.
il y en avait partout, pour 11440 F en napoléons de 20 et 10F
renfermés dans de vieux morceaux de tuyaux de poêle ou des tubes en
fer-blanc. Seuls les 1 000 F signalés dans la cave ne furent pas
retrouvés. Sans doute y sont-ils encore. Avis aux amateurs ! "Depuis quand ce trésor ? Pourquoi ?
Comment ? Quel langage dissimulé avait utilisé le prêtre pour que le
juge ne comprenne les lieux signalés des caches qu'après leur
découverte ? N'est-elle pas vraie, la réflexion que nous a faite un
ecclésiastique et éminent historien : " Le mystère est à chaque page
de nos histoires de curés du Razès. " Gélis n'était pas Saunière, le
fameux curé de Rennes-le-Château. Pourtant, il a su enfouir dans la
tombe la vérité sur sa mort. Les deux maîtres du barreau ne croient
sans doute pas si bien dire. La tombe de l'abbé Gélis, assaillie par
les ronces, est toujours visible dans l'antique cimetière de
Coustaussa. A la différence de toutes les autres, elle n'est pas
orientée au couchant mais au sud, faisant ainsi face à
Rennes-le-Château. Et elle est surmontée de l'emblème de la
Rose-Croix...
" Méfiez-vous de l'assassinat; il conduit au vol et,
de là, à la dissimulation. "
( Alphonse Allais.)

Enquête en chambre
Un des intérêts de la méthode de
Monsieur Sherlock Holmes réside dans ses nombreuses références à
l'Histoire du Crime grâce à son classement des affaires passées,
élucidées ou non. C'est le véritable travail du Profileur
tel qu'on le définit aujourd'hui, mais sans ordinateur pour rester
en cette fin du XIXème siècle. Examinons avec Sherlock Holmes à quelles
affaires de la même époque s'apparente le meurtre de l'Abbé Gélis.
On élimine d'emblée l'hypothèse Valjean.
La méfiance de l'abbé va à l'encontre de la générosité et de
l'accueil que l'évêque fit à Jean Valjean, ce bagnard qui lui déroba
ses couverts et en signe de miséricorde de sa victime se vit
octroyer les 2 chandeliers qu'il avait négligés, lorsqu'on le
confronta à son larcin. D'autres cas de la collection de
Sherlock Holmes offrent davantage de similitudes.
Commençons par les affaires dans lesquelles intervient un personnage
surgi du passé de la victime : Dans Etude en Rouge1,
Jefferson Hope poursuit les deux Mormons responsables de la mort de
sa fiancée et du père de celle-ci. Lorsqu'il les retrouve quelques
années plus tard, il les confronte à leur histoire avant de les
exécuter, puis brouille les pistes en traçant en lettres de sang
l'inscription "Rache" (Vengeance en allemand) sur le mur de
la pièce.
Dans diverses enquêtes, c'est l'appartenance à une société secrète,
au sein desquelles il était courant de se faire justice soi-même, au
siècle précédent, qui donne le fil conducteur au détective. Ainsi, pour l'épisode de la Vallée de la
Peur2, un vengeur décide d'avoir la peau de Douglas, un
ancien détective de Pinkerton qui avait démasqué une bande armée au
fin fond d'une vallée des Etats-Unis. Le tatouage sur le bras de
l'assassin se confondait à celui du bras de la victime et le papier
mentionnant « Vermissa Valley » était la piste sérieuse permettant
de reconstituer le passé. "Viva Angelina" serait-il un slogan
signature d'un Cercle auquel notre vieux curé aurait pu être
confronté durant ses jeunes années ?
Dans l'affaire des 5 pépins d'orange3 et celle du Gloria
Scott4, la victime était prévenue par courrier de sa
future exécution. Ne pourrait-on trouver là un prétexte
pour justifier la méfiance et les précautions de sécurité de l'abbé
Gélis ?Mais, pourquoi aurait-il alors introduit
avec autant de complaisance son exécuteur ? Dans l'affaire des 5 pépins3,
le Klu-Klux-Klan retrouvait un de ses anciens complices. C'est peu
compatible avec le charisme d'un ecclésiastique. Pour le Gloria Scott4 ou pour
Peter le Noir5, une mutinerie ou un acte de piraterie
aurait pu croiser la route de notre abbé. Il était d'usage
d'embarquer un prêtre pour les longs cours des goélettes ou pour le
salut des galériens embarqués de force. L'abbé aurait accueilli avec chaleur un
ancien compagnon de misère sans imaginer que ce dernier puisse
nourrir une vengeance à son encontre ? Dans l'affaire du Tordu6,
c'est un soldat sacrifié par son commandant, trop heureux d'éliminer
son rival en amour, qui retrouve bien des années après celui qui
était sur de l'avoir envoyé à la mort en premières lignes. Dans le
cas d'une affaire amoureuse, Angelina serait la femme, bien que Viva
ne s'applique pas vraiment à un objet de cœur. Le temps écoulé offre un sérieux
handicap à ces hypothèses de vengeance refoulée.
Dans le récit du Signe des Quatre7, la spoliation d'un
trésor et les retrouvailles inattendues d'anciens complices peuvent
se terminer dans la plus sanglante des luttes. Le major Sholto
évoqué dans ce dernier cas était lui aussi sur le qui-vive, même
avec des océans et tant d'années qui le séparaient de son souvenir
délictueux. Mais oserions-nous suspecter un brave
curé d'avoir trempé en de telles vilenies ? Remarquez, cependant que l'engagement
religieux peut offrir une solution apaisante au souvenir d'une
première vie dépravée et dissolue. Mais, alors pourquoi conserver dans son
repentir une telle crainte et au delà de cette crainte, continuer à
dissimuler une petite fortune en pièces d'or ?
Notre prêtre aurait-il été impliqué dans
le cadre de son apostolat dans une œuvre parjure, tel un faux
certificat de baptême, de décès, ou comme dans le cas de la Cycliste
Solitaire8, été ce Williamson, l'officiant d'un mariage
forcé contre une juteuse rémunération, prix de son silence? Cela ne peut justifier une telle crainte
de l'étranger et va même à l'encontre de l'accueil fait à son
dernier visiteur. Sherlock Holmes retrouverait facilement
dans ses archives la trace du Révérend Schlessinger9 qui
sous diverses identités obtint la confiance de riches héritières et
détourna quelques fortunes familiales en ayant bien soin de ne
laisser personne lui qui puisse témoigner contre lui, le meurtre
étant un de ses moyens. Schlessinger ne fut jamais rattrapé. Une victime qui aurait échappé au sort
funeste que lui réservait ce doux homme d'église aurait retrouvé
dans les traits de l'abbé Gélis, le sinistre exécuteur de ses biens
familiaux et sombré dans la plus sanglante des vengeances ?
Ce concours de coïncidences est très
improbable, même si l'Europe entière fut le théâtre des diverses
identités du révérend et ne cadre absolument pas avec le portrait
retiré et fuyant de notre abbé de Coustaussa.
La proximité du mystérieux Béranger
Saunière nous permet d'envisager d'autres types de pistes.

Sur le plan local, tout d'abord :
Les deux prêtres se connaissaient et leurs échanges auraient pu
permettre à l'abbé Gélis soit de devenir dépendant financièrement du
curé de Rennes-le-Château, soit de tirer, en toute discrétion, un
avantage sur son voisin. La première et la seconde de ces
hypothèses s'accommoderaient très bien de la petite fortune cachée
par l'abbé Gélis. Mais en aucun cas, cette sonnante opportunité ne
peut justifier à elle seule le meurtre.
A moins que la restitution d'un document
dangereux ne soit l'objet d'un conflit : - Soit un document dont l'importance est
ignorée du vieux curé, alors pourquoi l'assassiner ? - Soit, et dans ce cas, il en tire déjà
des subsides, la valeur de ce document est une garantie de
prospérité pour le père, et menacé, il se méfie d'autant plus et
multiplie les dispositifs de protection autour de son presbytère. Détenteur d'un objet ou d'un document,
il est le maître du jeu et amasse peu à peu sa propre fortune.
Dans l'affaire du Rituel des Musgrave10,
le document permet d'accéder à un trésor royal. Ceci paraît bien peu digne d'un prêtre,
me direz-vous, mais en 1897, entre le Concordat et l'exil de 1929,
la prêtrise avait des attraits parfois bien étrangers à la morale. Dans les dossiers de Sherlock Holmes,
outre l'enlèvement de Lady Frances Carfax9 par le
Révérend Schlessinger, on découvre aussi les affaires de parfaits
gentlemen trempant dans de sordides affaires de chantage, ainsi
Charles Auguste Milverton11 ou l'odieux baron Grüner
(affaire relatée sous le titre du Client Célèbre12).
Sur le plan international, maintenant :
Un document ou un objet convoité peut-être convoité par diverses
forces extérieures nous amènent à un petit inventaire : diverses
sociétés secrètes sont florissantes en cette fin du XIXè, certaines
plus maffieuses prennent pied en Italie (ainsi le Cercle Rouge13)
et le mystère de la fortune soudaine de Rennes-le-Château, s'il a
attiré bien des aventuriers n'a certes pas laissé indifférentes ces
associations du crime organisé. Certains Services Secrets de nations
européennes ont même été dépêchés dans le Razès pour comprendre ou
détourner les avantages amassés par l'abbé Saunière. (Divers
ouvrages ont argumenté à tort ou à raison à ce même sujet). Le crime organisé et prémédité
s'explique. La qualité double des blessures et le soin à dissimuler
toute trace identificatrice peuvent valider l'hypothèse de deux
tueurs cohérents et entraînés. La plus fine des ruses étant
d'endormir la méfiance du prêtre en se faisant reconnaître par lui.
La plus souple des précautions de brouiller toutes les pistes en
quittant le théâtre du crime. On trempe alors en pleine affaire
d'espionnage. L'abbé Gélis aurait pu y trouver un rôle soit actif,
quoique à 70 ans on se démarque un peu de ces choses, soit passif,
comme relai ou couverture, soit totalement étranger à tout cela, ce
qui permettrait de conclure par un erreur sur la personne lors des
circonstances de son assassinat, ainsi les affaires du Traité Naval14
ou des plans du Bruce-Partington15 où les pistes
internationales empêchaient notre détective d'imaginer les ressorts
familiaux qui conduisaient l'intrigue. On se retrouve bien loin maintenant du
petit crime crapuleux d'arrière province mais dans les arcanes
troubles des pouvoirs politiques, maffieux ou religieux de l'époque.
Revenons à des explications plus terre à
terre. Les dossiers d'archives de Sherlock
Holmes ayant épuisé le sujet, il reste aux lecteurs de littérature
populaire la possibilité de se tourner vers une autre source pour
les classiques intrigues familiales : le petit monde d'Agatha
Christie. Un curé de village est encore mieux
placé que Miss Marple pour surprendre les petits secrets de ses
paroissiens ou compatriotes. Pourquoi ne tirerait-il pas un avantage
pécuniaire de ceux-ci, au mépris de toute morale chrétienne, cela va
de soi. Quel énorme secret, quel document
compromettant, serait parvenu entre ses mains pour motiver la main
d'un assassin parmi ses proches les plus familiers ? N'oublions pas
que même la clochette avait été désamorcée. Mais un assassin, victime d'un chantage
n'aurait-il pas cédé à la tentation de rentrer dans ses frais en
doublant un crime mûri mais sanglant d'une recherche plus
fructueuses des bénéfices supposés de son maître-chanteur ?Cette perspectives offre peu de cas de
référence et ne fait en tout cas pas loi en matière de criminalité.

L'impasse de Baker Street
Laissons converger les diverses
hypothèses que nous venons de parcourir et offrons à Sherlock Holmes
lui-même le soin de nous donner sa conclusion. "Et bien, mon cher Watson, vous avez
tout sous les yeux et pourtant vous ne voyez pas. Ce crime offre des particularités hors
du commun. Tous nos rapprochements d'affaires nous permettent,
certes, d'éliminer tout ce qui est logiquement impossible. Ce qui
reste entre nos mains, même très improbable contient forcément une
part de vérité.
Que trouvons-nous ?
- Un personnage inquiet et vigilant,
mais qui n'hésite pas à introduire son ou ses visiteurs (en qui, il
aurait confiance). - Cet homme dissimule une petite fortune
hors de toutes proportions ecclésiale, (donc d'origine douteuse). - Cet argent n'est pas le mobile du
crime (donc il y a un autre motif caché, passé ou présent). - Le ou les assassins (plusieurs armes
sont utilisées) bien que très violents prennent soin de masquer
leurs traces mais laissent un indice "Viva Angelina" sur un papier
non vendu dans la région, sens obscur que n'importe qui ne peut
interpréter, (mais quelqu'un s'y reconnaîtra peut-être?)
Deux fils subsistent. Voulez-vous que
les prenant par un bout nous tentions de dérouler l'écheveau ? Premièrement, la méthodique société
retrouve un de ses membres ou un de ses ennemis pour lui administrer
la punition et laisser la marque "Viva Angelina" qui marquera les
esprits des initiés.
Deuxièmement, la victime d'un sordide
chantage exercé par le curé méfiant décide de mettre une fin
définitive à ses agissements. Prétextant un nouveau versement pour
être bien accueillie, elle met en œuvre et en scène la suppression
sauvage de son créditeur avec hargne, mais avec soin. L'importance et la provenance des
subsides retrouvés ultérieurement, les fréquentations dépassant le
cadre de la région autour de la cure voisine, le partage possible du
secret de la fortune font obliquer nos regards vers les occupants
bruyants mais accordés d'une tour orgueilleuse d'un village voisin.
De là, tout est possible. - Notre curé Gélis aurait surpris l’un
des secrets de Bérenger Saunière ? Peut-on rendre crédible un
meurtre de la main de ce dernier ? Thèse plutôt fantaisiste, mais
que l’on hésitera à réfuter totalement. - Les intérêts auraient-ils pu être
communs entre les deux hommes ? La présence d’une tierce partie et
son action pouvait avoir valeur d’intimidation sur le dernier
détenteur du secret. L’abbé Saunière deviendrait-il plus contrôlable
(et par qui ?) à la suite de la liquidation de Gélis ? Aucun
changement notable n’a été constaté, à ma connaissance, dans sa
biographie à la suite de ce crime. Ce qui n’exclut rien dans ce cas
encore. Tant de chercheurs, mais aussi de
charlatans, ou de journalistes à sensation ont déjà trop parlé et
trop déliré, avant nous, sur les mystères du Château. Devrions-nous prendre le risque, avec
d'aussi minces raisonnements et aucune preuves, à affronter un
possible procès en diffamation ?
Vous me connaissez bien Watson et vous
connaissez mes méthodes. Je ne puis explorer ce sujet plus loin à
défaut de nouveaux éléments sans courir le risque de tomber dans le
travers romantique que vous vous plaisez à entretenir dans vos
écrits.
Laissons aux historiens et aux
archivistes le soin d'exhumer un jour, le témoignage ou le document
qui reliera tous nos fils entre eux et reprenons nos cannes et nos
chapeaux pour arpenter avec plus de succès les pavés humides de
notre cher vieux Londres."
jpaul.cabot@wanadoo.fr
Cercle Littéraire de l’Escarboucle Bleue
Récits du Docteur Watson
publiés sous la signature de Sir Arthur Conan Doyle
1 - Etude en rouge roman
paru en 1887 2 - La vallée de la peur
roman paru en 1915 3 - Les Cinq pépins d'orange, nouvelle
du recueil Les aventures de Sherlock Holmes paru en
1892 4 - Le "Gloria Scott", nouvelle du
recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes paru en 1894 5 - Peter le Noir, nouvelle du recueil
Résurrection de Sherlock Holmes paru en 1905 6- Le tordu, nouvelle du recueil
Les souvenirs de Sherlock Holmes paru en 1894 7 - Le signe des quatre
roman paru en 1890 8 - La Cycliste solitaire, nouvelle du
recueil Résurrection de Sherlock Holmes 9 - La disparition de Lady Carfax,
nouvelle du recueil Son dernier coup d'archet paru en
1917 10 - Le rituel des Musgrave, nouvelle du
recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes 11 - Charles Auguste Milverton, nouvelle
du recueil Résurrection de Sherlock Holmes 12 - Le client célèbre, nouvelle du
recueil Les archives de Sherlock Holmes paru en 1927 13 - Le Cercle Rouge, nouvelle du
recueil Son dernier coup d'archet 14 - Le traité naval, nouvelle du
recueil Les souvenirs de Sherlock Holmes 15 - Les
plans du Bruce Partington, nouvelle du recueil Son dernier
coup d'archet
Les traductions françaises de ces textes
sont disponibles dans la collection Bouquins (Rober Laffont) ou dans
le Livre de Poche.
© Oeil du Sphinx
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