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Rennes le Chateau, Alfred Saunière

RAMON DE PERELLOS

VOYAGE AU PURGATOIRE

(deuxième et dernière partie)

Quand je fus à l’intérieur de la fosse, tantôt je trouvais le bout, et elle n’a de longueur que quelques deux conduits de Montpeller ; et le bout de la fosse est un peu de travers à la main gauche. Et à présent que je fus au bout, j’essayais avec les mains si je trouvais un trou ou un lieu par où je puisse aller, mais je n’en trouvais pas. La vérité est qu’en allant en avant je sentis le bout de la fosse fort maigre, et il semblait que si l’homme se tînt debout il rentrerait dedans. Et alors je me mis à m’asseoir le mieux que je pus, et restais dans cette position plus d’une heure et je ne pensais pas qu’il y eût autre chose ; il est vrai qu’il me prit une sueur et une grande angoisse de cœur, comme  si j’eusse le mal de mer en naviguant. Et au bout de la pièce, quasiment d’ennui, je m’endormis par la grande angoisse que j’avais eue ; après vint un coup de tonnerre aussi grand que tous ceux qui étaient au monastère, autant les chanoines que les autres qui étaient venus avec moi, le sentirent de même que s’il fût des trônes de septembre ; et le ciel était clair, alors tous ceux de dehors prirent ceci pour de grandes merveilles. Et en cette heure je chutai de quelques deux conduits de haut ; mais, par l’angoisse que j’avais eue j’étais tout endormi, je fus un peu affaibli, et le grand tonnerre qui avait été ainsi terrible, m’avait quasiment  assourdi. Et au bout d’un moment je gémis, et dis les mots que le prieur m’avait enseignés, lesquels sont ceux-ci : « Christ fils de Dieu vivant, miséricorde pour mes pêchés. » Et alors je vis la fosse ouverte, par laquelle j’allai longuement, et je perdis mon compagnon, que je ne le vis ni ne sus que c’était fait.

Et ainsi, tout seul par cette fosse j’allais, plus j’allais de l’avant, plus  je la trouvais creusée dans l’obscurité, autant que je perdais toute la clarté de toute la lumière. Et quand je fus un peu allé, j’entrai dans un lieu qui me sembla le bout, et ici je trouvai une salle, selon ce que le prieur m’avait dit, et il n’y avait pas d’autre clarté sinon celle que l’homme trouve dans le monde entre le jour et la nuit, dans les jours d’hiver. Cette salle n’était pas du tout close autour, mais était avec des piliers avec arcs de voûte, de même que le cloître de moines. Et quand je fus assez allé en amont et aval par cette salle, à la vue de celle-ci je fus fort émerveillé de sa forme et de sa si délicate façon; et j’entrai dedans et m’assis. Et je fus fort émerveillé de la grande beauté et soin qui étaient dans cette salle si délicieuse, et ainsi même de l’étrange forme et manière, car, à ce qui me semble, je ne vis en partie si belle salle où jamais je fus été.

Et quand j’eus suivi une grande pièce, vinrent à moi douze hommes, qui tous semblaient de religion et tous étaient habillés de vêtements blancs, et tous entrèrent dans la salle, et à leur venue me saluèrent fort humblement. L’un d’eux me semblait être le plus important, presque comme un prieur, et celui-là parla avec moi pour tous les autres, et me réconforta beaucoup, et me dit :

-Bénit soit Dieu, qui tient toute chose en pouvoir, et qui dans ton cœur a mis la bonne intention, et perfectionne en toi le bien que tu as commencé ; et pour ça tu es venu dans ce purgatoire pour tes péchés, sache qu’il te faut faire avec grande âme dans ce but, et si tu ne le faisais, tu perdrais le corps et l’âme pour ton détournement. Car sitôt que nous serons sortis de cette salle, elle sera toute pleine de diables, qui tous ensemble te tourmenteront et te menaceront, et encore plus fort, ils te promettront de t’en retourner en arrière sain et sauf et sans aucun danger jusqu’à la porte par où tu es rentré, si tu veux les croire, et ainsi te tenteront pour te décevoir. Et si tu consens à eux, pour autant de mal qu’ils te fassent de tourments, et de peurs et de menaces qu’ils te feront, tu périras en corps et âme. Et si tu crois fermement et mets toute ton attention et ta croyance en Dieu, tu seras quitte de tous les péchés que tu as faits, et tu verras les tortures qui sont apparus aux pécheurs pour expier les péchés, et le repos où les justes reposeront et se délecteront. Et garde-toi bien d’avoir Dieu toute la journée dans ton esprit ; et quand les diables te tourmenteront, invoque toujours le nom de Notre Seigneur Dieu Jésus Christ, car par celui-ci tu seras tout le temps libéré de toutes les tortures où tu seras mis. Et ainsi nous te recommandons à Dieu, car nous ne pouvons plus ici arrêter.

Et puis chacun me donna la bénédiction et ils s’en allèrent.

Et je restai ici tout seul, vêtu d’un habit de la foi de Jésus Christ, et armé de tout mon pouvoir et de grande espérance d’avoir la victoire, ayant grande gêne dans mon cœur de tous les pêchés que je pouvais me rappeler d’avoir faits, et ayant fermement toute ma mémoire et espérance en Dieu, le suppliant humblement et pieusement que dans ce passage ainsi étroit et dangereux ne veuille pas m’abandonner, et ainsi même priant et suppliant je lui dis qu’il me donne force et pouvoir contre les ennemis, par sa pitié laquelle jamais ne défaillit à l’homme qui en lui eût de l’espoir.

Et alors que j’étais harcelé tout seul dans la salle, attendant la grande bataille des malins esprits, j’entendis tout à coup un grand bruit, comme si tout le monde se fut accordé pour faire un grand vacarme; et chacun appelait à voix haute de son pouvoir, je ne crois pas que plus grand bruit pût se faire, et si la vertu du ciel ne m’eût gardée et les grands hommes ne m’eussent enseigné, je serais devenu fou.

Après ce bruit vint la vision des diables, horribles démons, qui par toutes les parties de cette si délicieuse et plaisante salle  étaient si nombreux que personne ne pourrait les compter. Et je les voyais en diverses et laides figures et formes, et ils me saluèrent et me regardèrent, et me dirent comme pour un avertissement et reprochèrent :

-Les autres hommes du monde qui sont savants ne viennent pas jusqu’à ce qu’ils soient morts ; et pour ça nous devons t’en être bon gré et te donner les plus grandes grâces et remerciements qu’aux autres qui ne reviennent pas ; de plus avec grande application tu as très bien servi, tu viens ici supporter le tourment pour les péchés que tu as faits et perpétrés, pour lesquels tu auras avec nous tortures et grandes douleurs. Mais parce que tu nous as bien servi, si tu veux croire notre conseil et t’en veuille retourner, nous te laisserons encore vivre dans le monde longtemps avec grande jouissance et plaisir ; et sinon, tu perdras toutes les choses qui  pourront t’aider à être bonnes et douces au corps et à l’âme.

Et ceci ils viennent me le dire pour me décevoir et par menaces et par mensonges ; mais Dieu me fit mettre dans le cœur que je les méprisais tous, et de toutes leurs menaces ne m’occupais, et jamais ne serais sorti pour aucune chose ni pour une autre, et je me tins tout sûr et aucune chose ne leur répondis. Et quand les démons virent que je les méprisais totalement, ils commencèrent à grincer des dents sur moi, et en continuant ils firent un grand feu au milieu de la salle, et me lièrent fort les bras, les pieds et les mains, et après me jetèrent au feu. Et ils me rongeaient avec des crocs de fer par les bras, et criaient et rugissaient pour me faire plus grande peur et pour plus m’épouvanter. Mais Dieu, qui d’espoir m’avait prouvé et fortifié, ne me laissa pas oublier son saint nom, ni ce que les bons grands hommes m’avaient enseigné, et j’appelai le nom de Dieu ; de cette façon je me défendis de leur tentation. Et quand ils m’eurent jeté au feu, et sitôt que je nommai le nom de Jésus Christ, sitôt je fus guérit et le feu éteint, et il n’y resta pas une seule flamme. Et quand je vis ceci, je recouvrais le cœur et je fus beaucoup plus ardent qu’avant, et ferme en mon cœur que jamais plus je ne douterais d’eux, puisqu’en citant le nom de Dieu je les eus vaincus.  

Et alors les démons firent grand bruit et brouhaha, et sortirent de la salle, et s’en allèrent en plusieurs parties ; mais quelques-uns uns restèrent pour moi, et ceux-ci me menèrent dans une terre sans vie très longue. Et cette terre était très noire et ténébreuse, et je n’y voyais sinon les malins esprits qui me mangeaient par le milieu de cette terre, et il y faisait si grand vent et fort doux, qu’à peine l’homme le pouvait entendre ; mais il me semblait que ce vent me passait et me traversait tout le corps, et m’offensait tellement que je n’en pouvais plus.

Et d’ici ces démons m’emmenèrent vers l’orient, là où le soleil se lève aux plus grands jours de l’été. Et quand ils eurent un petit peu allé, ils me renvoyèrent là où le soleil se levait dans les jours les plus courts de l’année en hiver, et nous arrivâmes presque à la fin du monde. Et ici j’entendis pleurer, crier et gémir et se plaindre beaucoup de personnes douloureusement et avec persistance, qu’il me semblait que beaucoup de gens de toutes terres y fussent réunies  pour faire deuil ; et quand nous venions plus avant, plus fort nous entendions et comprenions leur grande douleur. Et d’ici nous arrivions dans un grand champ plein de douleur et de captivité, et je ne pouvais voir la fin parce qu’il était si long. Et ici il y avait des hommes et des femmes de différentes façons et états, qui gisaient sur terre tous nus et tous étendus, les ventres maigres; et ils étaient avec des clous plantés en terre, tous brûlants, et ils étaient cloués par les pieds et par les mains, et les dragons les mordaient et entraient les dents dans leurs corps  par la chair, comme s’ils désiraient les manger. Et de la grande peine que ces gens supportaient, ils mordaient la terre plusieurs fois et criaient au milieu d’eux et par-dessus les torturaient et les battaient de façon très méprisante.

Et alors les démons me menacèrent de cette torture et me dirent :

-Telle torture tu auras, si tu ne décides pas de croire notre conseil ; et ne demandons pas d’autre chose que tu laisses ce que tu as pris et commencé et as à faire, et que tu t’en retournes, car nous te mettrons en dehors de la porte par où tu y es entré, et tu t’en iras sans subir le mal.

Et je ne daignais les entendre ni ne voulus leur répondre, mais il me semblait comme notre Seigneur m’avait délivré des autres tourments que pour le semblable il le ferait également. Et quand ils virent ceci, ils me jetèrent contre terre pour mettre les clous contre les mains et contre les pieds, et je fis appel au  nom de Jésus Christ fils du Dieu vivant, par lequel les démons ne purent me faire mal en aucune manière, ainsi je fus délivré de cette torture qui était dans ce champ.

 Et puis ils me menèrent dans un autre champ, où il y avait plus de douleurs qu’au premier ; lequel était plein de différentes gens de divers états, et ces gens étaient avec des clous cloués comme les autres, mais d’une autre différence et façon, que ceux-ci avaient des serpents qui leurs mordaient les veines et les artères du cou, et pour le corps ils mettaient les têtes dessus les poitrines, et par le cœur  plantaient des aiguilles ; et il y en avait d’autres avec le museau long et pointu qui sur eux avaient enfoncé des lances brûlantes et leur rompaient par le milieu la poitrine et leur arrachaient le cœur du ventre. Et ces gens faisaient le meilleur  deuil qu’ils pouvaient, lequel était très terrible. Et les démons couraient au milieu d’eux, et les battaient et torturaient âprement. Et ce champ était si long que l’homme ne pouvait en voir la fin, mais la largeur du champ je vis, et après me dirent les démons :

-De ce tourment tu souffriras si tu ne t’en retournes pas.

Et je ne dis mot, et quand je ne voulus rien faire, ils voulurent me torturer et me forcer ; mais ils ne purent, par le nom de Jésus Christ que je dis, et je fus délivré de ce danger continuel.

Mais les démons me menèrent encore dans un autre champ, où il y avait de ceux pour lesquels je ne pouvais avoir grand deuil et grande compassion et pitié dans mon cœur, car il y avait tellement de gens que l’homme ne put les compter. Les gens gisaient sur terre, au-dessus de petits clous, tous brûlants, qui les transperçaient par tout le corps tellement que de tout le corps de la tête jusqu’aux pieds l’homme n’y trouverait pas de lieu où il pût mettre la tête du dit petit clou, car tout était troué. Et ceux-ci se plaignaient comme des gens qui fussent proches de la mort, et avec grande peine pouvaient former leurs voix de même que les autres. Et un vent soufflait si fort, qu’il les torturait tous quand il les touchait ; et les tortures et les démons qui étaient ici, les battaient fort et les torturaient si cruellement, que l’homme vivant ne pourrait voir de telles tortures. Puis les démons me dirent :

-De ce tourment tu souffriras si tu ne veux pas t’en retourner.

Mais je ne voulus consentir, et alors ils me jetèrent à terre, et voulurent me torturer comme les autres ; mais ils ne purent, car j’appelais le nom de Jésus Christ, et ainsi je m’échappai.

 Et puis ils s’efforçaient de m’offenser, dans ce troisième champ, lequel était tout plein de feu. Et puis ils me menèrent dans un autre champ, lequel était tout plein de feu dans lequel il y avait toutes sortes de feux et de tortures fort épouvantables et féroces et graves, où il y avait tant de gens qu’ils étaient sans nombre : les uns pendaient par les pieds avec des chaînes de fer brûlants ; les autres par les mains ; les autres par les bras, et les autres par les jambes. Et le champ où ils pendaient brûlait dessus en flamme de feu de soufre, et les grillaient au-dessus de grands grils de fer brûlants. Les autres grillaient avec de grandes hampes de fer sur le feu, et faisaient fondre sur eux pour obtenir des gouttes divers métaux tous ardents, que les démons fondaient sur eux. Ainsi les démons les tourmentaient avec diverses tortures et il ne serait personne en aucune manière qui pût imaginer ni penser les tortures qui étaient ici. Et ici je vis beaucoup de mes compagnons, que je connaissais, et de mes parents et parentes ; et le roi don Joan d’Aragon, et frère Francès del Pueg, de l’ordre de Girona, des frères mineurs du dit couvent ; et N’Aldonça de Queralt, qui était ma nièce, laquelle n’était pas morte quand je partis de la terre, et dont je ne connaissais pas la mort.

Tous ceux-ci étaient en voie de salut, mais à cause de leurs  péchés étaient ici dans cette peine. Et la peine majeure que ma nièce avait était pour les images et rêves qu’elle avait faits dans sa tête quand elle vivait. Et frère Francès, avec lequel je parlai, supportait la plus grande peine pour une religieuse qu’il enleva d’un monastère ; et serait resté damné s’il n’eut pas la grande contrition qu’il eut de son péché, et le repenti qu’il fit dans sa vie.

Et après je parlai beaucoup avec le roi, mon seigneur, lequel, par la grâce de Dieu, était en voie de salut. La raison pour laquelle il supportait les peines il ne voulut pas la dire, et dit que les rois et les princes qui sont dans le monde doivent au-dessus de toutes choses se garder de faire injustice pour faire plaisir et faveur à aucun ni  à aucune ni à d’autres plus proches de la lignée, qu’ils soient hommes ou femmes, d’où qu’ils sortent et viennent.

Je ne veux plus parler de ceci, mais seulement rendre grâce à Dieu car ceux-ci sont en voie de salut. Qu’il plaise à Dieu qu’ils soient tous en ce nombre, ils ne pouvaient être mieux. Mais si en ce siècle l’homme savait comme les péchés sont punis, avant il se laisserait par petits moments interrompre, quand il voulût pécher, ni penser à aucune tentation ni à aucune malversation ; car personne ne pourrait ni imaginer ni raconter les cris ni les hurlements ni les vilenies qu’ils leur font, ni les tortures qu’ils subirent. Et les démons toute la journée les torturent, et mènent si grand bruit que plus grand ne peut être. Chacun d’eux voulurent me torturer, mais j’appelai le nom de Dieu, par lequel ils ne purent me faire de mal.

Après ceci les démons me menèrent dans une grande vallée où il y avait une grande roue de feu ardent, d’où les bobines et les branches étaient toutes pleines de crocs de fer brûlants ; et sur chaque croc pendait une âme. Et cette roue pendait toute droite, la moitié en bas l’autre contre la terre, où il y avait un feu noir comme du souffre, et brûlaient ceux qui y pendaient sur cette roue. Et alors les démons me dirent :

-De cette peine tu souffriras, mais nous te montrerons avant quel tourment est ceci.

Et alors les démons allèrent d’une part et d’autre, et mirent la roue contre les autres, et firent sortir de grandes flammes par le milieu et autour de la roue, et la firent tellement tourner et aller, que l’une ne pouvait voir l’autre et ceux qui pendaient sur la roue, et il semblait, parce qu’elle tournait ainsi fort, qu’il n’y eût aucun  feu. Et ceux qui pendaient sur cette roue se plaignaient très douloureusement. Et alors les démons me prirent, et me jetèrent sur la roue, en tournant j’appelai le nom de Jésus Christ, et sitôt je sortis de la roue, et je fus délivré de ce danger et de ce tourment.

De cette grande torture ils me menèrent dans un autre tourment, où il y avait une grande maison toute enfumée, comme un four ou un fourneau ; et elle était si longue que je ne pouvais voir le bout. De même les démons me rongeaient par ce côté, et quand je fus un peu en avant je voulus m’arrêter un peu, car je sentais une si grande chaleur que je ne pouvais plus avancer. Et les démons m’ordonnèrent :

-Pourquoi tu t’arrêtes ? Ceci est une chose pour te baigner, que tu le veuilles ou non, avec ceux qui s’y baignent.

Et quand je vins plus près, j’entendis des gens gémir et ils pleuraient très douloureusement ; et quand j’entrai dans la dite maison, je vis qu’elle était toute pleine de fosses rondes, qui étaient si proches l’une de l’autre que l’homme n’y pouvait trouver aucun chemin. Et chacune de ces fosses était pleine à l’intérieur de métaux tous fondus et ardents, et ici cuisaient des gens dans du plomb fondu ; et les autres avec du cuir bouillant ; et les autres avec du fer ; qui par force de feu et de grande douleur il semblait que ce fût du vin rouge ; et les autres avec de l’argent si chaud et tout fondu, aussi clair que si ce fût le soleil.

Ainsi étaient en grandes tortures et de beaucoup de manières des gens de divers états, qui étaient tous nus ; et tout ce que j’avais vu de tortures ne me semblèrent rien à la vue de celle-ci, car tous ceux qui étaient ici semblaient se soutenir sur les jointures des pieds, et regardaient tous vers un vent, apparemment appelé tramontane, et il semblait qu’ils espéraient la mort, tremblaient très serrés et étrangement. Et alors je fus très émerveillé, et un des démons me dit :

-Tu te stupéfies pour ce que ce peuple a si grande peur, et c’est ceci qu’ils attendent ; mais si tu ne t’en retournes pas, tu le sauras très tôt.

Et à peine le démon avait dit ceci qu’il vint une mutation de vent, qui emporta les démons, et ainsi même moi et tous ces gens dans un fleuve froid et puant et très bas, vers l’autre partie de la montagne. Beaucoup de gens pleuraient et se plaignaient très douloureusement de froid et de puanteur, et quand ils s’efforçaient de sortir en dehors, les démons les poussaient plus fort. Et moi, n’étant pas certain des grandes tortures, je commençai à réclamer notre Seigneur Jésus Christ, et ainsi je me trouvai hors de danger de ce tourment.

Après les démons s’emparèrent de moi et me menèrent vers l’orient, et je regardai devant moi, et je vis une grande flamme puante comme du soufre. Et cette flamme montait si haut, selon ce qu’il me semblait, et il y avait des hommes et des femmes de divers états tous ardents, qui volaient dans l’air aussi haut que je pouvais regarder, de même que font les crépitations du feu. Et quand la flamme se faisait plus légère et diminuait, les gens tombaient dans le feu. Et alors que nous venions près, il me sembla que ceci fut l’enfer, un puits d’où la flamme sortait. Et alors les démons me dirent :

-Ce puits que tu vois est la bouche de l’enfer où est notre habitation ; et parce que tu nous as servi jusqu’ici, tu y rentreras pour rester avec nous tout le temps, et ceci est le loyer de ceux qui nous servent. Et sache qu’ici tu rentreras, et y périras en corps et en âme ; et si tu veux croire notre conseil que tu t’en veuille retourner, nous te mènerons à la porte de dehors, sans te faire de mal, par où tu es rentré.

Mais tout le temps j’eus souveraine et grande confiance en notre Seigneur, et j’eus en très grand dépit la promesse. Et quand ils eurent vis ceci, ils me prirent et me jetèrent au puits, et plus je le dévalais, plus je le trouvais large, et plus grande peine j’y sentis et effort et beaucoup d’angoisses, que presque je pensai défaillir au point que je pensai oublier le nom de Dieu ; et je réclamais Jésus Christ et toute son aide pour la très grande angoisse que j’y sentais et pour la grande douleur et tourment qui y étaient et y sont. Ainsi il plaît à Dieu et par sa grâce ne veut pas m’abandonner, dans le nom de Jésus Christ nommé, et à présent la force de la flamme me jeta hors du puits avec le vent, et avec l’air et avec les autres je dévalai le côté du puits, et se trouve ici une grande pièce dans laquelle je ne savais où j’étais ni de quel côté je dusse aller, et je fus tout seul, et je ne sus où étaient allés les démons ni ce qu’étaient devenus ceux qui m’avaient mené ici.

Et alors vinrent d’autres démons qui sortirent du puits tout droit vers moi, et me dirent :

-Que fais-tu ici ? Nos compagnons t’ont dit que ceci était le puits de l’enfer, et ils ont menti ; que notre habitude est de toujours mentir, parce que nous décevons de bon gré, pour mentir ; en vérité, tous ceux que nous pouvons, nous décevons. Mais ceci n’est pas le puits de l’enfer, mais nous t’y mènerons et t’y mettrons.

Et ils me faisaient grande tempête, et disant ceci me menèrent loin. Et d’ici venions dans un fleuve très long et large et puant ; et il me sembla que tout fut de feu et de flamme de soufre en braises, et c’était tout plein de démons. Et ceux qui m’avaient amené me dirent :

-Il te faut aller et passer par ce pont ; sitôt que tu sortiras, le vent qui est dans le fleuve, et nos compagnons qui y sont te prendront et te pousseront dedans le plus profond. Mais il te faut passer et regarder avant quelle voie a le pont.

Et celui-ci avait en soit trois choses qui font beaucoup douter. La première qu’il était gelé et étroit ; et pour le cas qu’il fût assez large, à peine si un homme put y tenir dessus. La seconde, il était si haut qu’il était fort à douter et que c’était une terrible chose de regarder la terre. La troisième était que le vent y courait si fort que personne ne pourrait imaginer le bruit qui se faisait ici. Puis ils me dirent que :

-Si tu veux nous croire, tu échapperas à cette torture, car ceci est la dernière que tu trouveras.

Et je pensai alors que notre Seigneur m’avait gardé et défendu, et je montai avec très grand courage sur le pont. Et plus j’allai de l’avant sur celui-ci, plus je le trouvai large et plus sûrement j’allai, car le pont s’élargissait de part et d’autre, y purent alors bien aller deux bêtes chargées. Et les démons qui m’avaient mené ici restèrent à la rive du fleuve, et quand ils virent que je m’en allais ainsi sûrement sur le pont, ils firent très grand deuil si horrible et si épouvantable, que d’avantage ils m’épouvantèrent et me firent plus peur et horreur de leur cri, que je ne doutais pas des tourments que j’avais vus et entendus et passés. Et je passai hors du pont comme si personne ne me le défendait. Et quand je fus bien devant je regardai le fleuve et le pont que j’avais passé, et les démons qui m’eurent laissé, qui ne purent plus me faire de mal.

Mais toutes les choses vues dans ce purgatoire, lesquelles choses me furent interdites de dire sous peine de mort, Dieu ne voulut pas que par ma bouche soient révélées ; quiconque penserait les douleurs et les tortures qui y sont, les aurait toujours en mémoire dans son cœur ; les travaux et les peines de ce monde, et les autres maladies et pauvretés ne les offenseraient  pas du tout, car tous les tourments de ce monde ne sont sinon de douces rosées de tous les maux qui y sont au regard de ceux-ci, et personne ne se délecterait charnellement en aucun délit de ce monde. Et qui pense du bien de ceux qui sont religieux et sont en peine, doivent penser comme sont grandes les tortures et les peines de l’enfer et les peines et tourments du purgatoire, car il plus aisé de supporter les peines dans ce monde, le corps avec l’âme, que quand il faut supporter et aller à tant de maux et de douleurs dans le purgatoire et plus en enfer.

Toutes les fois prions notre Seigneur que par sa sainte miséricorde et par sa grande douceur nous donne et nous fasse traverser les peines du purgatoire et venir à la gloire du paradis dans la jouissance et dans le bien qui jamais nous manquera. Et prions notre Seigneur pour nos pères et mères et pour tous nos bons amis qui sont passés de ce monde dans l’autre et sont dans ces tortures dont Jésus Christ, par sa grâce et miséricorde, voulut nous préserver. Et tous ceux qui prieront  et feront aumônes et autres biens pour ceux et pour celles qui sont dans ces peines, soient bénis de Dieu et devant sa personne, car ceci est la plus grande nécessité qui puisse être, et avoir pitié de ceux qui sont ici, car ceci est la plus grande charité qui puisse être. Et ceci est une chose pour laquelle ceux qui sont tourmentés dans le purgatoire sont apaisés des tortures et délivrés, mais pas pour ceux qui y entreront par la bouche de l’enfer. Maintenant que chacun s’entende à faire bien et non pas mal et se garde ce qui n’est pas facile parce qu’il ne convient pas d’aller en enfer, car ceci est sans retour et sans fin. Et que ce Seigneur qui a toutes choses en son pouvoir nous garde du mal tous et toutes. Amen.

Et quand je fus passé, je rendais louanges et grâces qu’il m’avait faites, qui ainsi m’avait délivré de tellement de dangers très cruels. Et je vis devant moi un grand mur très haut merveilleux et fort étrange, dans lequel il y avait une porte qui brillait toute plus que si elle était ornée d’or et de pierres précieuses toute close ; et quand je fus près d’elle, à deux milles ou plus, elle s’ouvrit, et dedans sortit ainsi une grande odeur comme si pour tout le monde l’homme brûla ou rôtît des épices ou fut plein d’autres choses bien odorantes. Et cette odeur surmontait toutes les autres, tant elle était suave et douce et plaisante à mon goût. Et ici je recouvris toute ma force et ma santé, et il me sembla que je n’eusse souffert d’aucun mal, sinon que du bien, sans peine et sans angoisse, et j’oubliai entièrement tous les maux que j’avais eus avant.

Je regardai devant la porte, et je vis une terre très grande ; et elle était plus claire que la clarté du soleil, et j’eus très grand désir de venir à l’intérieur. Et avant que j’y entre, vint devant moi une grande procession si grande et merveilleuse que jamais telle je n’avais vue. Et ils portaient des crosses et des cierges ardents et de grands vêtements de palmes, qui semblaient être d’or ; dans laquelle vinrent des hommes de grands états, où il y avait pape et cardinaux et archevêques, moines et chapelains et beaucoup d’autres clercs, de même que ceux qui sont ordonnés au service de Dieu, qui sont restés dans le monde, et beaucoup d’autres ; et les gens qui étaient d’autre ressemblance, chacun selon son état qui étaient dans cette vie mortel ; et ainsi même très belle compagnie de femmes avec lesquelles je fus reçu avec très grand honneur et avec très grand plaisir. Et ils m’emmenèrent avec eux à l’intérieur de la porte, et chantèrent très doucement une sorte de chanson que je n’avais jamais entendue dans ma vie. Et quand ils eurent longtemps chanté, vinrent deux archevêques, vers moi, et me prirent dans leur demeure en leur compagnie, et me menèrent à la moitié de cette entrée pour voir et regarder les merveilles qui y étaient. Et avant ils parlèrent avec moi, et louèrent et bénirent Dieu, qui m’avait ainsi confirmé mon courage et bonne et véritable foi, par laquelle j’avais vaincu les démons et m’étais échappé de tant de tourments. Et alors ils me menèrent par toute cette terre et me montrèrent tant de joies, de douceurs et de plaisirs, que je ne le pourrais manifester ni partager ni dire, tant la terre était belle, et il me semblait que tout ceci fut comme le soleil quand est morte la lumière d’une part et d’autre quand elle est dans la lanterne par sa grande clarté ; ainsi y fut le soleil avec un peu moins de lueur par la clarté que j’y avais si douce et très suave et délicieuse.

Et cette terre et cette rencontre étaient si immenses, que l’homme ne pouvait voir le bout d’aucune part, et elle était pleine de prés fort verts et de délicates herbes ordonnées avec beaucoup de grandes mesures, plein de fleurs douces comme le miel de diverses couleurs si suaves et harmonieuses, et plein d’arbres odorants et délicats, et de fruitiers de toutes sortes et de si grande beauté, et en très grande quantité et abondance qu’il me semblait que par tous temps l’homme y pourrait bien vivre sans mourir.

Et étant dedans l’homme ne peut y subir aucune peine ni ennui, car la clarté vient pure du soleil qui brille très fort tout le temps. Mais la multitude des gens que je vis était si grande que je n’en avais vu autant dans le monde ; et ressemblaient à des personnes de religion comme elles sont dans les couvents des religieux, chacun dans son ordre, et allaient et venaient selon leur volonté les uns avec les autres et expulsant et prenant plaisir et faisant la fête avec grande joie, louant et glorifiant le créateur. Et de même qu’une étoile est plus claire que l’autre, ainsi étaient-ils ; et ils étaient habillés de vêtements d’or, et de vert, et les autres de blanc, et les autres de rouge, de telle façon que s’ils avaient dans ce monde servit Dieu. Et je reconnus les ressemblances des vêtements des ordres, car de même qu’ils étaient en diverses couleurs dans le monde, ainsi étaient-ils en diverses clartés. Et ce qui semble tout couleur d’or et les différentes couleurs des vêtements étaient les couleurs des diverses gloires et clartés ; et ici il y en avait qui étaient couronnés comme des rois. Et j’eus très grand plaisir en les regardant et en entendant les doux chants qu’ils faisaient en toutes parts et nous y avions tant de douceur et si grand parfum qu’aucune  personne humaine ne le pourrait penser en entendant cette gloire, car il n’y avait sinon jouissance et joies, car chacun se réjouissait de soi-même et des autres. Et tous ceux qui me regardèrent, louaient et bénissaient Dieu, et faisaient de nouvelles joies pour moi comme si j’avais sauvé de la mort chacun de leurs frères.

Et dans ce lieu il n’y a ni chaleur ni froid, ni autre chose qui puisse causer préjudice ni faire ennui ni donner de la peine au corps de l’homme ; et ce lieu est très plaisant et délectable, car il n’y a sinon que plaisir et joies et délices.

Et puis je vis de nouvelles choses que je ne pouvais savoir ni dire en ce monde. Et après que j’eusse entendu les doux chants et mélodies, alors les deux archevêques qui m’avaient mené dedans m’attirèrent à part et me dirent :

-Notre cher frère, maintenant tu as vu une partie de ce que tu as désiré, ceci est, la jouissance et les joies des justes et le tourment des pécheurs. Bénis soit Dieu de toutes les choses qu’il a faites, et nous a rachetés de son précieux sang, lequel t’a donné cette bonne intention que tu sois passé par les tortures que tu as vues. Et parce que par sa vertu et par sa grande grâce il est venu à nous, nous te disons que ce que tu as vu en cette terre est le paradis terrestre, d’où Adam, le premier père fut jeté pour son péché ; et de ceci vient la douleur du monde. Et d’ici il voyait Dieu et parlait avec lui et la compagnie des anges restaient avec lui ; et parce qu’il n’observa pas les commandements de Dieu, il perdit le grand plaisir céleste de ce lieu et la grâce que Dieu lui avait donnée, jusqu’à ce que le fils de Dieu par sa bonté ait pris chair humaine  et ait fait notre rédemption, par cette foi que nous recevons au baptême où nous croyons qu’il n’y a pas d’autre vie que celle où nous autres fûmes nés, et par son amour et espoir, de même qu’Adam, et par ce que, après notre baptême, nous fûmes abandonnés dans le monde et y avons fait beaucoup de péchés, pour ça il nous faut venir dans le purgatoire et passer au milieu de ces peines que tu as vues dans ce purgatoire où tu es passé, et les pénitences que nous recevons devant la mort ont lieu dans le purgatoire et le reste l’homme l’y accomplit dans le dit purgatoire en supportant ces tortures selon ce que l’homme a fait. Et nous tous, qui sommes ici, sommes restés dans le purgatoire pour nos péchés, et tous ceux que tu as vus aux tortures par où tu es passé, qui eux seront purifiés, viendront au repos où nous sommes. Et quand viennent des autres il faut que nous allions à leur rencontre, de même que nous l’avons fait pour toi, et les menons ainsi. Et de ceux qui sont purifiés dans le purgatoire les uns y restent plus que les autres et les autres moins, et aucun d’eux ne peut savoir l’heure quand il en sortira. Mais par les messes que l’homme chante, et par les prières et oraisons et aumônes que l’homme fait pour eux, ils sortent du tourment ou en partie sont soulagés jusqu’à pour autant qu’ils soient tous délivrés, car personne ne peut savoir de soi tout ceci, comment  il supportèrent les tourments pour les péchés ; et pour ceci nous, de cette façon avons l’obligation d’y rester selon les biens que nous avons faits ; et jusqu’à ce que nous ne soyons pas libérés du feu du purgatoire, nous ne sommes pas dignes de rentrer au paradis, encore plus nous sommes ainsi avec grande jouissance et avec grand repos, comme tu vois ; et quand il plaira à Dieu, nous irons au paradis. Et notre compagnie croît et décroît chaque jour, de même que ceux du purgatoire viennent à nous quand ils sont purifiés, et ainsi s’en vont quelques-uns uns de nous du paradis terrestre au paradis céleste.

Et quand ils eurent parlé avec moi ainsi longuement, ils me menèrent sur une grande montagne, et me dirent de regarder  en haut et en avant, vers le ciel, et j’y regardais, et me demandèrent de quelle couleur il était et comme je le trouvais et où j’étais. Et je leur répondis qu’à moi il me semblait couleur d’or et d’argent de la forme d’une sortie. Et alors ils me dirent:

-Sache que ce que tu vois est la porte du paradis, et tout ce qui tombe du ciel chute à nous, et ainsi s’en va l’homme au paradis. Et chaque jour tout ce que nous avons ici nous est envoyé par notre Seigneur de la manne du ciel, et tu sauras quel mets est ceci.

Et à peine eurent-ils dit ceci, qu’une grande clarté dévala du ciel, ainsi qu’une grande flamme de feu, et il me sembla que cette grande clarté couvrait toute cette terre, et cette clarté chuta par rayons sur ceux qui étaient ici, ainsi même sur ma tête, et il ne manqua pas beaucoup pour que ces rayons rentrent dans le corps. Et alors il me sembla que je sentis en moi une si grande douceur dans mon courage et dans mon cœur que pour le grand plaisir que j’eus je ne sus si j’étais mort ou vivant. Et alors deux archevêques me dirent :

-Ceci est le mets du paradis qui est appelé sans fin à ceux qui d’ici monteront au ciel.

Ici dehors je me serais arrêté volontairement si j’eusse pu, mais, après ces choses qui pour moi furent pleines de douceur et de plaisir, les archevêques me dirent une nouvelle dont je fus très affligé et déjà beaucoup plus triste :

-Maintenant as-tu vu une partie de ce que tu demandais et désirais voir, oui c’est le tourment des pécheurs et la gloire des sauvés ; et oui il te faut aller et retourner par le chemin d’où tu es venu. Selon ce que tu feras et seras au monde, si tu vis plus selon Dieu, sois sûr que tu viendras à nous quand tu mourras au monde mortel ; et si tu mènes mauvaise vie, dont Dieu t’en garde, tu as bien vu quels tourments te seront préparés. Et t’en retournant tu ne douteras rien des tourments que tu y as vus en venant, ils ne pourront te porter préjudice ni n’oseront s’emparer de toi ni te faire aucun mal, ni les tortures ne t’offenseront en aucune manière.

Et écoutant les paroles, moi, voyant que j’avais à partir d’ici et de leur compagnie et m’en retourner par le chemin et par les tourments que j’avais passés, je ne pus me retenir de pleurer et de me larmoyer quand je vis qu’il me fallait retourner, et alors je leur dis, tout en pleurant :

-D’ici je ne m’en irai pas, car je doute fort, si je m’en retourne, que je fasse une chose au monde qui me laisse revenir ici.

Et alors ils me dirent que :

-Cela ne sera pas à ta volonté, mais au plaisir de celui que tu nous as fait.

Et alors je m’en retournai à la porte en pleurant, et eux avec moi. Et je m’en sortis dehors, mais ce fut outre ma volonté. Et ils fermèrent la porte après moi et je m’en retournai par la voie d’où j’étais venu, jusqu’à la salle, et quand les démons me rencontraient ils s’enfuyaient devant moi comme s’ils me redoutaient fortement. Et les tourments ne purent me causer préjudice ni ne me firent aucun mal, jusqu’à ce que je fus à la salle d’où j’étais passé premièrement, et vinrent à ma rencontre les douze hommes qui avaient parlé avec moi à l’aller, lesquels louèrent notre Seigneur très fort qui en ce fort et saint courage m’avait confirmé et tenu. Et ici vint mon compagnon que je n’avais pas vu depuis que j’y étais rentré, lequel par le mal qu’il avait passé était fort affaibli, lequel, par la grâce de Dieu, j’aidai à sortir. Alors ils me dirent :

-Tu es quitte de tous les péchés que tu as faits, et il te faut retourner à l’aube du jour sur la terre, car si le prieur ne te trouvait pas ou ceux qui y sont pour venir te chercher à la porte, alors ils douteraient de ton retour et s’en retourneraient en arrière.

Et alors nous nous signâmes, et ils nous bénirent, et nous autres nous quittâmes le plus tôt que nous pûmes, et nous vînmes assez en avant mais nous ne trouvions pas le bout ni ne savions où nous étions. Ce pour quoi moi et mon compagnon fûmes fort épouvantés et troublés, pensant que nous fûmes enfermés. Et alors nous autres nous mettons à prier Dieu dévotement, qui de si grands dangers nous avait secourus et délivrés, qu’il voulut nous sauver et nous délivrer de celui-ci et que nous ne périssions pas. Ainsi restant assis et par la prière et les efforts que nous avions passés, avec l’angoisse que chacun peut penser, nous autres nous endormions ; et restant ainsi endormis, vint un fort grand tonnerre, mais pas aussi grand que le premier, et de ce fait nous nous réveillâmes, et moi et mon compagnon eûmes grande peur, et nous retrouvions à la porte où nous étions rentrés à la première fosse. Et restant ici nous doutant où étaient ceux qui nous avaient mis dedans et qui devaient venir nous chercher du monastère,  nous fûmes à la porte, et à présent qu’ils l’eurent ouverte, ils nous virent venir et sortir d’ici. Et nous fûmes reçus avec beaucoup de plaisir, et de fait nous menèrent à l’église, où nous fîmes nos oraisons et grâces à Dieu, selon ce qu’il nous avait enseigné.

Et partant d’ici nous nous en retournons par le chemin au roi Irnel, qui nous recueillit très bien et avec grand plaisir. Et il y eut la fête du jour de Noël, où il tenait grande cour selon leur façon, laquelle à nous nous est très étrange pour l’état d’un roi, bien que celui-ci eût ainsi de grandes gens. Et je partis de là et m’en retournai à la terre des anglais, qui tiennent cette île d’Irlande, qui est le cap d’Angleterre ; et nous fûmes avec la comtesse de la Marca dans un château à elle, laquelle très honorablement  nous recueillit, et nous donna des bijoux avec compétence. Et partout où nous passions ils nous faisaient grand honneur, semblant nous montrer grande dévotion depuis que nous fûmes délivrés de ces si grands dangers. Et si j’eusse voulu répondre, je fus beaucoup plus interrogé dans l’île que je ne le fus depuis.

Le comte de la Marca était allé en Angleterre ; et nous partons d’ici nous arrivons et dévalons les montagnes, où nous nous mîmes en mer pour passer en Angleterre. Et je fus dans cette ville très notablement recueilli par les gentilshommes et par les religieux. Et en dehors d’ici je passai la mer, et nous arrivons en Galle devant un pont qui s’appelle Oliet et d’ici en quelques journées nous arrivons en Angleterre, où je trouvai le roi dans une ville appelée le Quisiel, où il y a une fort belle abbaye de moines noirs, où le roi se trouvait, et ainsi même la reine y était, où je fus notablement recueilli. Et d’ici par mes journées je traversai l’île d’Angleterre, passant à Londres, j’arrivai au port de Drave, où je vis le cap de Galvany, car ici il mourut, et de même la cotte mal taillée, car ainsi s’appelait ce cavalier qui la portait. Et ils gardaient ceci dans le château par leur bonne cavalerie. Et ici je me mis en mer et traversai à Calais ; et ici par mes journées je fis mon chemin par la Picardie à la cour du roi de France, lequel je trouvai à Paris où il me recueillit très noblement parce que j’étais son serviteur et garçon, et ce fut son père qui me nourrit ; et ici je restai bien quatre mois pour le commandement du pape, et je fus avec lui aux joutes que fit l’empereur d’Allemagne, qui était alors le roi de Bohème, et ici fut le roi de Navarre et divers ducs et grands seigneurs. Et quand le roi fut retourné à Paris, je m’en allai et m’en retournai en Avignon au pape, lequel notablement me recueillit.

 Maintenant prions notre Seigneur, qui a toutes choses en son pouvoir, que par sa sainte grâce et miséricorde nous laisse de telle manière vivre dans ce monde que nous puissions de cette façon  expier nos péchés, qu’à la fin, à l’heure de la mort nous puissions éviter les peines et les tourments que vous avez entendus raconter ; que nous puissions avoir à la fin les biens qui jamais ne failliront. Prions Dieu qui nous garde ; et priez pour moi, s’il vous plait, vous qui lirez ce livre écrit de ma propre main.

Fini ici le livre du bienheureux Patrick des peines du purgatoire. Grâces à Dieu.

 Texte original « Viatge al purgatori » de Ramon de Perellós, traduit du catalan par l’Ordre de Galaad.

L’Ordre de Galaad

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