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RAMON DE
PERELLOS
VOYAGE AU
PURGATOIRE
(deuxième et
dernière partie)

Quand
je fus à l’intérieur de la fosse, tantôt je trouvais le bout, et
elle n’a de longueur que quelques deux conduits de Montpeller ; et
le bout de la fosse est un peu de travers à la main gauche. Et à
présent que je fus au bout, j’essayais avec les mains si je trouvais
un trou ou un lieu par où je puisse aller, mais je n’en trouvais
pas. La vérité est qu’en allant en avant je sentis le bout de la
fosse fort maigre, et il semblait que si l’homme se tînt debout il
rentrerait dedans. Et alors je me mis à m’asseoir le mieux que je
pus, et restais dans cette position plus d’une heure et je ne
pensais pas qu’il y eût autre chose ; il est vrai qu’il me prit une
sueur et une grande angoisse de cœur, comme si j’eusse le mal de
mer en naviguant. Et au bout de la pièce, quasiment d’ennui, je
m’endormis par la grande angoisse que j’avais eue ; après vint un
coup de tonnerre aussi grand que tous ceux qui étaient au monastère,
autant les chanoines que les autres qui étaient venus avec moi, le
sentirent de même que s’il fût des trônes de septembre ; et le ciel
était clair, alors tous ceux de dehors prirent ceci pour de grandes
merveilles. Et en cette heure je chutai de quelques deux conduits de
haut ; mais, par l’angoisse que j’avais eue j’étais tout endormi, je
fus un peu affaibli, et le grand tonnerre qui avait été ainsi
terrible, m’avait quasiment assourdi. Et au bout d’un moment je
gémis, et dis les mots que le prieur m’avait enseignés, lesquels
sont ceux-ci : « Christ fils de Dieu vivant, miséricorde pour mes
pêchés. » Et alors je vis la fosse ouverte, par laquelle j’allai
longuement, et je perdis mon compagnon, que je ne le vis ni ne sus
que c’était fait.
Et
ainsi, tout seul par cette fosse j’allais, plus j’allais de l’avant,
plus je la trouvais creusée dans l’obscurité, autant que je perdais
toute la clarté de toute la lumière. Et quand je fus un peu allé,
j’entrai dans un lieu qui me sembla le bout, et ici je trouvai une
salle, selon ce que le prieur m’avait dit, et il n’y avait pas
d’autre clarté sinon celle que l’homme trouve dans le monde entre le
jour et la nuit, dans les jours d’hiver. Cette salle n’était pas du
tout close autour, mais était avec des piliers avec arcs de voûte,
de même que le cloître de moines. Et quand je fus assez allé en
amont et aval par cette salle, à la vue de celle-ci je fus fort
émerveillé de sa forme et de sa si délicate façon; et j’entrai
dedans et m’assis. Et je fus fort émerveillé de la grande beauté et
soin qui étaient dans cette salle si délicieuse, et ainsi même de
l’étrange forme et manière, car, à ce qui me semble, je ne vis en
partie si belle salle où jamais je fus été.
Et
quand j’eus suivi une grande pièce, vinrent à moi douze hommes, qui
tous semblaient de religion et tous étaient habillés de vêtements
blancs, et tous entrèrent dans la salle, et à leur venue me
saluèrent fort humblement. L’un d’eux me semblait être le plus
important, presque comme un prieur, et celui-là parla avec moi pour
tous les autres, et me réconforta beaucoup, et me dit :
-Bénit
soit Dieu, qui tient toute chose en pouvoir, et qui dans ton cœur a
mis la bonne intention, et perfectionne en toi le bien que tu as
commencé ; et pour ça tu es venu dans ce purgatoire pour tes péchés,
sache qu’il te faut faire avec grande âme dans ce but, et si tu ne
le faisais, tu perdrais le corps et l’âme pour ton détournement. Car
sitôt que nous serons sortis de cette salle, elle sera toute pleine
de diables, qui tous ensemble te tourmenteront et te menaceront, et
encore plus fort, ils te promettront de t’en retourner en arrière
sain et sauf et sans aucun danger jusqu’à la porte par où tu es
rentré, si tu veux les croire, et ainsi te tenteront pour te
décevoir. Et si tu consens à eux, pour autant de mal qu’ils te
fassent de tourments, et de peurs et de menaces qu’ils te feront, tu
périras en corps et âme. Et si tu crois fermement et mets toute ton
attention et ta croyance en Dieu, tu seras quitte de tous les péchés
que tu as faits, et tu verras les tortures qui sont apparus aux
pécheurs pour expier les péchés, et le repos où les justes
reposeront et se délecteront. Et garde-toi bien d’avoir Dieu toute
la journée dans ton esprit ; et quand les diables te tourmenteront,
invoque toujours le nom de Notre Seigneur Dieu Jésus Christ, car par
celui-ci tu seras tout le temps libéré de toutes les tortures où tu
seras mis. Et ainsi nous te recommandons à Dieu, car nous ne pouvons
plus ici arrêter.
Et
puis chacun me donna la bénédiction et ils s’en allèrent.
Et je
restai ici tout seul, vêtu d’un habit de la foi de Jésus Christ, et
armé de tout mon pouvoir et de grande espérance d’avoir la victoire,
ayant grande gêne dans mon cœur de tous les pêchés que je pouvais me
rappeler d’avoir faits, et ayant fermement toute ma mémoire et
espérance en Dieu, le suppliant humblement et pieusement que dans ce
passage ainsi étroit et dangereux ne veuille pas m’abandonner, et
ainsi même priant et suppliant je lui dis qu’il me donne force et
pouvoir contre les ennemis, par sa pitié laquelle jamais ne
défaillit à l’homme qui en lui eût de l’espoir.
Et
alors que j’étais harcelé tout seul dans la salle, attendant la
grande bataille des malins esprits, j’entendis tout à coup un grand
bruit, comme si tout le monde se fut accordé pour faire un grand
vacarme; et chacun appelait à voix haute de son pouvoir, je ne crois
pas que plus grand bruit pût se faire, et si la vertu du ciel ne
m’eût gardée et les grands hommes ne m’eussent enseigné, je serais
devenu fou.
Après
ce bruit vint la vision des diables, horribles démons, qui par
toutes les parties de cette si délicieuse et plaisante salle
étaient si nombreux que personne ne pourrait les compter. Et je les
voyais en diverses et laides figures et formes, et ils me saluèrent
et me regardèrent, et me dirent comme pour un avertissement et
reprochèrent :
-Les
autres hommes du monde qui sont savants ne viennent pas jusqu’à ce
qu’ils soient morts ; et pour ça nous devons t’en être bon gré et te
donner les plus grandes grâces et remerciements qu’aux autres qui ne
reviennent pas ; de plus avec grande application tu as très bien
servi, tu viens ici supporter le tourment pour les péchés que tu as
faits et perpétrés, pour lesquels tu auras avec nous tortures et
grandes douleurs. Mais parce que tu nous as bien servi, si tu veux
croire notre conseil et t’en veuille retourner, nous te laisserons
encore vivre dans le monde longtemps avec grande jouissance et
plaisir ; et sinon, tu perdras toutes les choses qui pourront
t’aider à être bonnes et douces au corps et à l’âme.
Et
ceci ils viennent me le dire pour me décevoir et par menaces et par
mensonges ; mais Dieu me fit mettre dans le cœur que je les
méprisais tous, et de toutes leurs menaces ne m’occupais, et jamais
ne serais sorti pour aucune chose ni pour une autre, et je me tins
tout sûr et aucune chose ne leur répondis. Et quand les démons
virent que je les méprisais totalement, ils commencèrent à grincer
des dents sur moi, et en continuant ils firent un grand feu au
milieu de la salle, et me lièrent fort les bras, les pieds et les
mains, et après me jetèrent au feu. Et ils me rongeaient avec des
crocs de fer par les bras, et criaient et rugissaient pour me faire
plus grande peur et pour plus m’épouvanter. Mais Dieu, qui d’espoir
m’avait prouvé et fortifié, ne me laissa pas oublier son saint nom,
ni ce que les bons grands hommes m’avaient enseigné, et j’appelai le
nom de Dieu ; de cette façon je me défendis de leur tentation. Et
quand ils m’eurent jeté au feu, et sitôt que je nommai le nom de
Jésus Christ, sitôt je fus guérit et le feu éteint, et il n’y resta
pas une seule flamme. Et quand je vis ceci, je recouvrais le cœur et
je fus beaucoup plus ardent qu’avant, et ferme en mon cœur que
jamais plus je ne douterais d’eux, puisqu’en citant le nom de Dieu
je les eus vaincus.
Et
alors les démons firent grand bruit et brouhaha, et sortirent de la
salle, et s’en allèrent en plusieurs parties ; mais quelques-uns uns
restèrent pour moi, et ceux-ci me menèrent dans une terre sans vie
très longue. Et cette terre était très noire et ténébreuse, et je
n’y voyais sinon les malins esprits qui me mangeaient par le milieu
de cette terre, et il y faisait si grand vent et fort doux, qu’à
peine l’homme le pouvait entendre ; mais il me semblait que ce vent
me passait et me traversait tout le corps, et m’offensait tellement
que je n’en pouvais plus.
Et
d’ici ces démons m’emmenèrent vers l’orient, là où le soleil se lève
aux plus grands jours de l’été. Et quand ils eurent un petit peu
allé, ils me renvoyèrent là où le soleil se levait dans les jours
les plus courts de l’année en hiver, et nous arrivâmes presque à la
fin du monde. Et ici j’entendis pleurer, crier et gémir et se
plaindre beaucoup de personnes douloureusement et avec persistance,
qu’il me semblait que beaucoup de gens de toutes terres y fussent
réunies pour faire deuil ; et quand nous venions plus avant, plus
fort nous entendions et comprenions leur grande douleur. Et d’ici
nous arrivions dans un grand champ plein de douleur et de captivité,
et je ne pouvais voir la fin parce qu’il était si long. Et ici il y
avait des hommes et des femmes de différentes façons et états, qui
gisaient sur terre tous nus et tous étendus, les ventres maigres; et
ils étaient avec des clous plantés en terre, tous brûlants, et ils
étaient cloués par les pieds et par les mains, et les dragons les
mordaient et entraient les dents dans leurs corps par la chair,
comme s’ils désiraient les manger. Et de la grande peine que ces
gens supportaient, ils mordaient la terre plusieurs fois et criaient
au milieu d’eux et par-dessus les torturaient et les battaient de
façon très méprisante.
Et
alors les démons me menacèrent de cette torture et me dirent :
-Telle
torture tu auras, si tu ne décides pas de croire notre conseil ; et
ne demandons pas d’autre chose que tu laisses ce que tu as pris et
commencé et as à faire, et que tu t’en retournes, car nous te
mettrons en dehors de la porte par où tu y es entré, et tu t’en iras
sans subir le mal.
Et je
ne daignais les entendre ni ne voulus leur répondre, mais il me
semblait comme notre Seigneur m’avait délivré des autres tourments
que pour le semblable il le ferait également. Et quand ils virent
ceci, ils me jetèrent contre terre pour mettre les clous contre les
mains et contre les pieds, et je fis appel au nom de Jésus Christ
fils du Dieu vivant, par lequel les démons ne purent me faire mal en
aucune manière, ainsi je fus délivré de cette torture qui était dans
ce champ.
Et
puis ils me menèrent dans un autre champ, où il y avait plus de
douleurs qu’au premier ; lequel était plein de différentes gens de
divers états, et ces gens étaient avec des clous cloués comme les
autres, mais d’une autre différence et façon, que ceux-ci avaient
des serpents qui leurs mordaient les veines et les artères du cou,
et pour le corps ils mettaient les têtes dessus les poitrines, et
par le cœur plantaient des aiguilles ; et il y en avait d’autres
avec le museau long et pointu qui sur eux avaient enfoncé des lances
brûlantes et leur rompaient par le milieu la poitrine et leur
arrachaient le cœur du ventre. Et ces gens faisaient le meilleur
deuil qu’ils pouvaient, lequel était très terrible. Et les démons
couraient au milieu d’eux, et les battaient et torturaient âprement.
Et ce champ était si long que l’homme ne pouvait en voir la fin,
mais la largeur du champ je vis, et après me dirent les démons :
-De ce
tourment tu souffriras si tu ne t’en retournes pas.
Et je
ne dis mot, et quand je ne voulus rien faire, ils voulurent me
torturer et me forcer ; mais ils ne purent, par le nom de Jésus
Christ que je dis, et je fus délivré de ce danger continuel.
Mais
les démons me menèrent encore dans un autre champ, où il y avait de
ceux pour lesquels je ne pouvais avoir grand deuil et grande
compassion et pitié dans mon cœur, car il y avait tellement de gens
que l’homme ne put les compter. Les gens gisaient sur terre,
au-dessus de petits clous, tous brûlants, qui les transperçaient par
tout le corps tellement que de tout le corps de la tête jusqu’aux
pieds l’homme n’y trouverait pas de lieu où il pût mettre la tête du
dit petit clou, car tout était troué. Et ceux-ci se plaignaient
comme des gens qui fussent proches de la mort, et avec grande peine
pouvaient former leurs voix de même que les autres. Et un vent
soufflait si fort, qu’il les torturait tous quand il les touchait ;
et les tortures et les démons qui étaient ici, les battaient fort et
les torturaient si cruellement, que l’homme vivant ne pourrait voir
de telles tortures. Puis les démons me dirent :
-De ce
tourment tu souffriras si tu ne veux pas t’en retourner.
Mais
je ne voulus consentir, et alors ils me jetèrent à terre, et
voulurent me torturer comme les autres ; mais ils ne purent, car
j’appelais le nom de Jésus Christ, et ainsi je m’échappai.
Et
puis ils s’efforçaient de m’offenser, dans ce troisième champ,
lequel était tout plein de feu. Et puis ils me menèrent dans un
autre champ, lequel était tout plein de feu dans lequel il y avait
toutes sortes de feux et de tortures fort épouvantables et féroces
et graves, où il y avait tant de gens qu’ils étaient sans nombre :
les uns pendaient par les pieds avec des chaînes de fer brûlants ;
les autres par les mains ; les autres par les bras, et les autres
par les jambes. Et le champ où ils pendaient brûlait dessus en
flamme de feu de soufre, et les grillaient au-dessus de grands grils
de fer brûlants. Les autres grillaient avec de grandes hampes de fer
sur le feu, et faisaient fondre sur eux pour obtenir des gouttes
divers métaux tous ardents, que les démons fondaient sur eux. Ainsi
les démons les tourmentaient avec diverses tortures et il ne serait
personne en aucune manière qui pût imaginer ni penser les tortures
qui étaient ici. Et ici je vis beaucoup de mes compagnons, que je
connaissais, et de mes parents et parentes ; et le roi don Joan
d’Aragon, et frère Francès del Pueg, de l’ordre de Girona, des
frères mineurs du dit couvent ; et N’Aldonça de Queralt, qui était
ma nièce, laquelle n’était pas morte quand je partis de la terre, et
dont je ne connaissais pas la mort.
Tous
ceux-ci étaient en voie de salut, mais à cause de leurs péchés
étaient ici dans cette peine. Et la peine majeure que ma nièce avait
était pour les images et rêves qu’elle avait faits dans sa tête
quand elle vivait. Et frère Francès, avec lequel je parlai,
supportait la plus grande peine pour une religieuse qu’il enleva
d’un monastère ; et serait resté damné s’il n’eut pas la grande
contrition qu’il eut de son péché, et le repenti qu’il fit dans sa
vie.
Et
après je parlai beaucoup avec le roi, mon seigneur, lequel, par la
grâce de Dieu, était en voie de salut. La raison pour laquelle il
supportait les peines il ne voulut pas la dire, et dit que les rois
et les princes qui sont dans le monde doivent au-dessus de toutes
choses se garder de faire injustice pour faire plaisir et faveur à
aucun ni à aucune ni à d’autres plus proches de la lignée, qu’ils
soient hommes ou femmes, d’où qu’ils sortent et viennent.
Je ne
veux plus parler de ceci, mais seulement rendre grâce à Dieu car
ceux-ci sont en voie de salut. Qu’il plaise à Dieu qu’ils soient
tous en ce nombre, ils ne pouvaient être mieux. Mais si en ce siècle
l’homme savait comme les péchés sont punis, avant il se laisserait
par petits moments interrompre, quand il voulût pécher, ni penser à
aucune tentation ni à aucune malversation ; car personne ne pourrait
ni imaginer ni raconter les cris ni les hurlements ni les vilenies
qu’ils leur font, ni les tortures qu’ils subirent. Et les démons
toute la journée les torturent, et mènent si grand bruit que plus
grand ne peut être. Chacun d’eux voulurent me torturer, mais
j’appelai le nom de Dieu, par lequel ils ne purent me faire de mal.
Après
ceci les démons me menèrent dans une grande vallée où il y avait une
grande roue de feu ardent, d’où les bobines et les branches étaient
toutes pleines de crocs de fer brûlants ; et sur chaque croc pendait
une âme. Et cette roue pendait toute droite, la moitié en bas
l’autre contre la terre, où il y avait un feu noir comme du souffre,
et brûlaient ceux qui y pendaient sur cette roue. Et alors les
démons me dirent :
-De
cette peine tu souffriras, mais nous te montrerons avant quel
tourment est ceci.
Et
alors les démons allèrent d’une part et d’autre, et mirent la roue
contre les autres, et firent sortir de grandes flammes par le milieu
et autour de la roue, et la firent tellement tourner et aller, que
l’une ne pouvait voir l’autre et ceux qui pendaient sur la roue, et
il semblait, parce qu’elle tournait ainsi fort, qu’il n’y eût aucun
feu. Et ceux qui pendaient sur cette roue se plaignaient très
douloureusement. Et alors les démons me prirent, et me jetèrent sur
la roue, en tournant j’appelai le nom de Jésus Christ, et sitôt je
sortis de la roue, et je fus délivré de ce danger et de ce tourment.
De
cette grande torture ils me menèrent dans un autre tourment, où il y
avait une grande maison toute enfumée, comme un four ou un fourneau
; et elle était si longue que je ne pouvais voir le bout. De même
les démons me rongeaient par ce côté, et quand je fus un peu en
avant je voulus m’arrêter un peu, car je sentais une si grande
chaleur que je ne pouvais plus avancer. Et les démons
m’ordonnèrent :
-Pourquoi tu t’arrêtes ? Ceci est une chose pour te baigner, que tu
le veuilles ou non, avec ceux qui s’y baignent.
Et
quand je vins plus près, j’entendis des gens gémir et ils pleuraient
très douloureusement ; et quand j’entrai dans la dite maison, je vis
qu’elle était toute pleine de fosses rondes, qui étaient si proches
l’une de l’autre que l’homme n’y pouvait trouver aucun chemin. Et
chacune de ces fosses était pleine à l’intérieur de métaux tous
fondus et ardents, et ici cuisaient des gens dans du plomb fondu ;
et les autres avec du cuir bouillant ; et les autres avec du fer ;
qui par force de feu et de grande douleur il semblait que ce fût du
vin rouge ; et les autres avec de l’argent si chaud et tout fondu,
aussi clair que si ce fût le soleil.
Ainsi
étaient en grandes tortures et de beaucoup de manières des gens de
divers états, qui étaient tous nus ; et tout ce que j’avais vu de
tortures ne me semblèrent rien à la vue de celle-ci, car tous ceux
qui étaient ici semblaient se soutenir sur les jointures des pieds,
et regardaient tous vers un vent, apparemment appelé tramontane, et
il semblait qu’ils espéraient la mort, tremblaient très serrés et
étrangement. Et alors je fus très émerveillé, et un des démons me
dit :
-Tu te
stupéfies pour ce que ce peuple a si grande peur, et c’est ceci
qu’ils attendent ; mais si tu ne t’en retournes pas, tu le sauras
très tôt.
Et à
peine le démon avait dit ceci qu’il vint une mutation de vent, qui
emporta les démons, et ainsi même moi et tous ces gens dans un
fleuve froid et puant et très bas, vers l’autre partie de la
montagne. Beaucoup de gens pleuraient et se plaignaient très
douloureusement de froid et de puanteur, et quand ils s’efforçaient
de sortir en dehors, les démons les poussaient plus fort. Et moi,
n’étant pas certain des grandes tortures, je commençai à réclamer
notre Seigneur Jésus Christ, et ainsi je me trouvai hors de danger
de ce tourment.
Après
les démons s’emparèrent de moi et me menèrent vers l’orient, et je
regardai devant moi, et je vis une grande flamme puante comme du
soufre. Et cette flamme montait si haut, selon ce qu’il me semblait,
et il y avait des hommes et des femmes de divers états tous ardents,
qui volaient dans l’air aussi haut que je pouvais regarder, de même
que font les crépitations du feu. Et quand la flamme se faisait plus
légère et diminuait, les gens tombaient dans le feu. Et alors que
nous venions près, il me sembla que ceci fut l’enfer, un puits d’où
la flamme sortait. Et alors les démons me dirent :
-Ce
puits que tu vois est la bouche de l’enfer où est notre habitation ;
et parce que tu nous as servi jusqu’ici, tu y rentreras pour rester
avec nous tout le temps, et ceci est le loyer de ceux qui nous
servent. Et sache qu’ici tu rentreras, et y périras en corps et en
âme ; et si tu veux croire notre conseil que tu t’en veuille
retourner, nous te mènerons à la porte de dehors, sans te faire de
mal, par où tu es rentré.
Mais
tout le temps j’eus souveraine et grande confiance en notre
Seigneur, et j’eus en très grand dépit la promesse. Et quand ils
eurent vis ceci, ils me prirent et me jetèrent au puits, et plus je
le dévalais, plus je le trouvais large, et plus grande peine j’y
sentis et effort et beaucoup d’angoisses, que presque je pensai
défaillir au point que je pensai oublier le nom de Dieu ; et je
réclamais Jésus Christ et toute son aide pour la très grande
angoisse que j’y sentais et pour la grande douleur et tourment qui y
étaient et y sont. Ainsi il plaît à Dieu et par sa grâce ne veut pas
m’abandonner, dans le nom de Jésus Christ nommé, et à présent la
force de la flamme me jeta hors du puits avec le vent, et avec l’air
et avec les autres je dévalai le côté du puits, et se trouve ici une
grande pièce dans laquelle je ne savais où j’étais ni de quel côté
je dusse aller, et je fus tout seul, et je ne sus où étaient allés
les démons ni ce qu’étaient devenus ceux qui m’avaient mené ici.
Et
alors vinrent d’autres démons qui sortirent du puits tout droit vers
moi, et me dirent :
-Que
fais-tu ici ? Nos compagnons t’ont dit que ceci était le puits de
l’enfer, et ils ont menti ; que notre habitude est de toujours
mentir, parce que nous décevons de bon gré, pour mentir ; en vérité,
tous ceux que nous pouvons, nous décevons. Mais ceci n’est pas le
puits de l’enfer, mais nous t’y mènerons et t’y mettrons.
Et ils
me faisaient grande tempête, et disant ceci me menèrent loin. Et
d’ici venions dans un fleuve très long et large et puant ; et il me
sembla que tout fut de feu et de flamme de soufre en braises, et
c’était tout plein de démons. Et ceux qui m’avaient amené me
dirent :
-Il te
faut aller et passer par ce pont ; sitôt que tu sortiras, le vent
qui est dans le fleuve, et nos compagnons qui y sont te prendront et
te pousseront dedans le plus profond. Mais il te faut passer et
regarder avant quelle voie a le pont.
Et
celui-ci avait en soit trois choses qui font beaucoup douter. La
première qu’il était gelé et étroit ; et pour le cas qu’il fût assez
large, à peine si un homme put y tenir dessus. La seconde, il était
si haut qu’il était fort à douter et que c’était une terrible chose
de regarder la terre. La troisième était que le vent y courait si
fort que personne ne pourrait imaginer le bruit qui se faisait ici.
Puis ils me dirent que :
-Si tu
veux nous croire, tu échapperas à cette torture, car ceci est la
dernière que tu trouveras.
Et je
pensai alors que notre Seigneur m’avait gardé et défendu, et je
montai avec très grand courage sur le pont. Et plus j’allai de
l’avant sur celui-ci, plus je le trouvai large et plus sûrement
j’allai, car le pont s’élargissait de part et d’autre, y purent
alors bien aller deux bêtes chargées. Et les démons qui m’avaient
mené ici restèrent à la rive du fleuve, et quand ils virent que je
m’en allais ainsi sûrement sur le pont, ils firent très grand deuil
si horrible et si épouvantable, que d’avantage ils m’épouvantèrent
et me firent plus peur et horreur de leur cri, que je ne doutais pas
des tourments que j’avais vus et entendus et passés. Et je passai
hors du pont comme si personne ne me le défendait. Et quand je fus
bien devant je regardai le fleuve et le pont que j’avais passé, et
les démons qui m’eurent laissé, qui ne purent plus me faire de mal.
Mais
toutes les choses vues dans ce purgatoire, lesquelles choses me
furent interdites de dire sous peine de mort, Dieu ne voulut pas que
par ma bouche soient révélées ; quiconque penserait les douleurs et
les tortures qui y sont, les aurait toujours en mémoire dans son
cœur ; les travaux et les peines de ce monde, et les autres maladies
et pauvretés ne les offenseraient pas du tout, car tous les
tourments de ce monde ne sont sinon de douces rosées de tous les
maux qui y sont au regard de ceux-ci, et personne ne se délecterait
charnellement en aucun délit de ce monde. Et qui pense du bien de
ceux qui sont religieux et sont en peine, doivent penser comme sont
grandes les tortures et les peines de l’enfer et les peines et
tourments du purgatoire, car il plus aisé de supporter les peines
dans ce monde, le corps avec l’âme, que quand il faut supporter et
aller à tant de maux et de douleurs dans le purgatoire et plus en
enfer.
Toutes
les fois prions notre Seigneur que par sa sainte miséricorde et par
sa grande douceur nous donne et nous fasse traverser les peines du
purgatoire et venir à la gloire du paradis dans la jouissance et
dans le bien qui jamais nous manquera. Et prions notre Seigneur pour
nos pères et mères et pour tous nos bons amis qui sont passés de ce
monde dans l’autre et sont dans ces tortures dont Jésus Christ, par
sa grâce et miséricorde, voulut nous préserver. Et tous ceux qui
prieront et feront aumônes et autres biens pour ceux et pour celles
qui sont dans ces peines, soient bénis de Dieu et devant sa
personne, car ceci est la plus grande nécessité qui puisse être, et
avoir pitié de ceux qui sont ici, car ceci est la plus grande
charité qui puisse être. Et ceci est une chose pour laquelle ceux
qui sont tourmentés dans le purgatoire sont apaisés des tortures et
délivrés, mais pas pour ceux qui y entreront par la bouche de
l’enfer. Maintenant que chacun s’entende à faire bien et non pas mal
et se garde ce qui n’est pas facile parce qu’il ne convient pas
d’aller en enfer, car ceci est sans retour et sans fin. Et que ce
Seigneur qui a toutes choses en son pouvoir nous garde du mal tous
et toutes. Amen.
Et
quand je fus passé, je rendais louanges et grâces qu’il m’avait
faites, qui ainsi m’avait délivré de tellement de dangers très
cruels. Et je vis devant moi un grand mur très haut merveilleux et
fort étrange, dans lequel il y avait une porte qui brillait toute
plus que si elle était ornée d’or et de pierres précieuses toute
close ; et quand je fus près d’elle, à deux milles ou plus, elle
s’ouvrit, et dedans sortit ainsi une grande odeur comme si pour tout
le monde l’homme brûla ou rôtît des épices ou fut plein d’autres
choses bien odorantes. Et cette odeur surmontait toutes les autres,
tant elle était suave et douce et plaisante à mon goût. Et ici je
recouvris toute ma force et ma santé, et il me sembla que je n’eusse
souffert d’aucun mal, sinon que du bien, sans peine et sans
angoisse, et j’oubliai entièrement tous les maux que j’avais eus
avant.
Je
regardai devant la porte, et je vis une terre très grande ; et elle
était plus claire que la clarté du soleil, et j’eus très grand désir
de venir à l’intérieur. Et avant que j’y entre, vint devant moi une
grande procession si grande et merveilleuse que jamais telle je
n’avais vue. Et ils portaient des crosses et des cierges ardents et
de grands vêtements de palmes, qui semblaient être d’or ; dans
laquelle vinrent des hommes de grands états, où il y avait pape et
cardinaux et archevêques, moines et chapelains et beaucoup d’autres
clercs, de même que ceux qui sont ordonnés au service de Dieu, qui
sont restés dans le monde, et beaucoup d’autres ; et les gens qui
étaient d’autre ressemblance, chacun selon son état qui étaient dans
cette vie mortel ; et ainsi même très belle compagnie de femmes avec
lesquelles je fus reçu avec très grand honneur et avec très grand
plaisir. Et ils m’emmenèrent avec eux à l’intérieur de la porte, et
chantèrent très doucement une sorte de chanson que je n’avais jamais
entendue dans ma vie. Et quand ils eurent longtemps chanté, vinrent
deux archevêques, vers moi, et me prirent dans leur demeure en leur
compagnie, et me menèrent à la moitié de cette entrée pour voir et
regarder les merveilles qui y étaient. Et avant ils parlèrent avec
moi, et louèrent et bénirent Dieu, qui m’avait ainsi confirmé mon
courage et bonne et véritable foi, par laquelle j’avais vaincu les
démons et m’étais échappé de tant de tourments. Et alors ils me
menèrent par toute cette terre et me montrèrent tant de joies, de
douceurs et de plaisirs, que je ne le pourrais manifester ni
partager ni dire, tant la terre était belle, et il me semblait que
tout ceci fut comme le soleil quand est morte la lumière d’une part
et d’autre quand elle est dans la lanterne par sa grande clarté ;
ainsi y fut le soleil avec un peu moins de lueur par la clarté que
j’y avais si douce et très suave et délicieuse.
Et
cette terre et cette rencontre étaient si immenses, que l’homme ne
pouvait voir le bout d’aucune part, et elle était pleine de prés
fort verts et de délicates herbes ordonnées avec beaucoup de grandes
mesures, plein de fleurs douces comme le miel de diverses couleurs
si suaves et harmonieuses, et plein d’arbres odorants et délicats,
et de fruitiers de toutes sortes et de si grande beauté, et en très
grande quantité et abondance qu’il me semblait que par tous temps
l’homme y pourrait bien vivre sans mourir.
Et
étant dedans l’homme ne peut y subir aucune peine ni ennui, car la
clarté vient pure du soleil qui brille très fort tout le temps. Mais
la multitude des gens que je vis était si grande que je n’en avais
vu autant dans le monde ; et ressemblaient à des personnes de
religion comme elles sont dans les couvents des religieux, chacun
dans son ordre, et allaient et venaient selon leur volonté les uns
avec les autres et expulsant et prenant plaisir et faisant la fête
avec grande joie, louant et glorifiant le créateur. Et de même
qu’une étoile est plus claire que l’autre, ainsi étaient-ils ; et
ils étaient habillés de vêtements d’or, et de vert, et les autres de
blanc, et les autres de rouge, de telle façon que s’ils avaient dans
ce monde servit Dieu. Et je reconnus les ressemblances des vêtements
des ordres, car de même qu’ils étaient en diverses couleurs dans le
monde, ainsi étaient-ils en diverses clartés. Et ce qui semble tout
couleur d’or et les différentes couleurs des vêtements étaient les
couleurs des diverses gloires et clartés ; et ici il y en avait qui
étaient couronnés comme des rois. Et j’eus très grand plaisir en les
regardant et en entendant les doux chants qu’ils faisaient en toutes
parts et nous y avions tant de douceur et si grand parfum qu’aucune
personne humaine ne le pourrait penser en entendant cette gloire,
car il n’y avait sinon jouissance et joies, car chacun se
réjouissait de soi-même et des autres. Et tous ceux qui me
regardèrent, louaient et bénissaient Dieu, et faisaient de nouvelles
joies pour moi comme si j’avais sauvé de la mort chacun de leurs
frères.
Et
dans ce lieu il n’y a ni chaleur ni froid, ni autre chose qui puisse
causer préjudice ni faire ennui ni donner de la peine au corps de
l’homme ; et ce lieu est très plaisant et délectable, car il n’y a
sinon que plaisir et joies et délices.
Et
puis je vis de nouvelles choses que je ne pouvais savoir ni dire en
ce monde. Et après que j’eusse entendu les doux chants et mélodies,
alors les deux archevêques qui m’avaient mené dedans m’attirèrent à
part et me dirent :
-Notre
cher frère, maintenant tu as vu une partie de ce que tu as désiré,
ceci est, la jouissance et les joies des justes et le tourment des
pécheurs. Bénis soit Dieu de toutes les choses qu’il a faites, et
nous a rachetés de son précieux sang, lequel t’a donné cette bonne
intention que tu sois passé par les tortures que tu as vues. Et
parce que par sa vertu et par sa grande grâce il est venu à nous,
nous te disons que ce que tu as vu en cette terre est le paradis
terrestre, d’où Adam, le premier père fut jeté pour son péché ; et
de ceci vient la douleur du monde. Et d’ici il voyait Dieu et
parlait avec lui et la compagnie des anges restaient avec lui ; et
parce qu’il n’observa pas les commandements de Dieu, il perdit le
grand plaisir céleste de ce lieu et la grâce que Dieu lui avait
donnée, jusqu’à ce que le fils de Dieu par sa bonté ait pris chair
humaine et ait fait notre rédemption, par cette foi que nous
recevons au baptême où nous croyons qu’il n’y a pas d’autre vie que
celle où nous autres fûmes nés, et par son amour et espoir, de même
qu’Adam, et par ce que, après notre baptême, nous fûmes abandonnés
dans le monde et y avons fait beaucoup de péchés, pour ça il nous
faut venir dans le purgatoire et passer au milieu de ces peines que
tu as vues dans ce purgatoire où tu es passé, et les pénitences que
nous recevons devant la mort ont lieu dans le purgatoire et le reste
l’homme l’y accomplit dans le dit purgatoire en supportant ces
tortures selon ce que l’homme a fait. Et nous tous, qui sommes ici,
sommes restés dans le purgatoire pour nos péchés, et tous ceux que
tu as vus aux tortures par où tu es passé, qui eux seront purifiés,
viendront au repos où nous sommes. Et quand viennent des autres il
faut que nous allions à leur rencontre, de même que nous l’avons
fait pour toi, et les menons ainsi. Et de ceux qui sont purifiés
dans le purgatoire les uns y restent plus que les autres et les
autres moins, et aucun d’eux ne peut savoir l’heure quand il en
sortira. Mais par les messes que l’homme chante, et par les prières
et oraisons et aumônes que l’homme fait pour eux, ils sortent du
tourment ou en partie sont soulagés jusqu’à pour autant qu’ils
soient tous délivrés, car personne ne peut savoir de soi tout ceci,
comment il supportèrent les tourments pour les péchés ; et pour
ceci nous, de cette façon avons l’obligation d’y rester selon les
biens que nous avons faits ; et jusqu’à ce que nous ne soyons pas
libérés du feu du purgatoire, nous ne sommes pas dignes de rentrer
au paradis, encore plus nous sommes ainsi avec grande jouissance et
avec grand repos, comme tu vois ; et quand il plaira à Dieu, nous
irons au paradis. Et notre compagnie croît et décroît chaque jour,
de même que ceux du purgatoire viennent à nous quand ils sont
purifiés, et ainsi s’en vont quelques-uns uns de nous du paradis
terrestre au paradis céleste.
Et
quand ils eurent parlé avec moi ainsi longuement, ils me menèrent
sur une grande montagne, et me dirent de regarder en haut et en
avant, vers le ciel, et j’y regardais, et me demandèrent de quelle
couleur il était et comme je le trouvais et où j’étais. Et je leur
répondis qu’à moi il me semblait couleur d’or et d’argent de la
forme d’une sortie. Et alors ils me dirent:
-Sache
que ce que tu vois est la porte du paradis, et tout ce qui tombe du
ciel chute à nous, et ainsi s’en va l’homme au paradis. Et chaque
jour tout ce que nous avons ici nous est envoyé par notre Seigneur
de la manne du ciel, et tu sauras quel mets est ceci.
Et à
peine eurent-ils dit ceci, qu’une grande clarté dévala du ciel,
ainsi qu’une grande flamme de feu, et il me sembla que cette grande
clarté couvrait toute cette terre, et cette clarté chuta par rayons
sur ceux qui étaient ici, ainsi même sur ma tête, et il ne manqua
pas beaucoup pour que ces rayons rentrent dans le corps. Et alors il
me sembla que je sentis en moi une si grande douceur dans mon
courage et dans mon cœur que pour le grand plaisir que j’eus je ne
sus si j’étais mort ou vivant. Et alors deux archevêques me dirent :
-Ceci
est le mets du paradis qui est appelé sans fin à ceux qui d’ici
monteront au ciel.
Ici
dehors je me serais arrêté volontairement si j’eusse pu, mais, après
ces choses qui pour moi furent pleines de douceur et de plaisir, les
archevêques me dirent une nouvelle dont je fus très affligé et déjà
beaucoup plus triste :
-Maintenant as-tu vu une partie de ce que tu demandais et désirais
voir, oui c’est le tourment des pécheurs et la gloire des sauvés ;
et oui il te faut aller et retourner par le chemin d’où tu es venu.
Selon ce que tu feras et seras au monde, si tu vis plus selon Dieu,
sois sûr que tu viendras à nous quand tu mourras au monde mortel ;
et si tu mènes mauvaise vie, dont Dieu t’en garde, tu as bien vu
quels tourments te seront préparés. Et t’en retournant tu ne
douteras rien des tourments que tu y as vus en venant, ils ne
pourront te porter préjudice ni n’oseront s’emparer de toi ni te
faire aucun mal, ni les tortures ne t’offenseront en aucune manière.
Et
écoutant les paroles, moi, voyant que j’avais à partir d’ici et de
leur compagnie et m’en retourner par le chemin et par les tourments
que j’avais passés, je ne pus me retenir de pleurer et de me
larmoyer quand je vis qu’il me fallait retourner, et alors je leur
dis, tout en pleurant :
-D’ici
je ne m’en irai pas, car je doute fort, si je m’en retourne, que je
fasse une chose au monde qui me laisse revenir ici.
Et
alors ils me dirent que :
-Cela
ne sera pas à ta volonté, mais au plaisir de celui que tu nous as
fait.
Et
alors je m’en retournai à la porte en pleurant, et eux avec moi. Et
je m’en sortis dehors, mais ce fut outre ma volonté. Et ils
fermèrent la porte après moi et je m’en retournai par la voie d’où
j’étais venu, jusqu’à la salle, et quand les démons me rencontraient
ils s’enfuyaient devant moi comme s’ils me redoutaient fortement. Et
les tourments ne purent me causer préjudice ni ne me firent aucun
mal, jusqu’à ce que je fus à la salle d’où j’étais passé
premièrement, et vinrent à ma rencontre les douze hommes qui avaient
parlé avec moi à l’aller, lesquels louèrent notre Seigneur très fort
qui en ce fort et saint courage m’avait confirmé et tenu. Et ici
vint mon compagnon que je n’avais pas vu depuis que j’y étais
rentré, lequel par le mal qu’il avait passé était fort affaibli,
lequel, par la grâce de Dieu, j’aidai à sortir. Alors ils me
dirent :
-Tu es
quitte de tous les péchés que tu as faits, et il te faut retourner à
l’aube du jour sur la terre, car si le prieur ne te trouvait pas ou
ceux qui y sont pour venir te chercher à la porte, alors ils
douteraient de ton retour et s’en retourneraient en arrière.
Et
alors nous nous signâmes, et ils nous bénirent, et nous autres nous
quittâmes le plus tôt que nous pûmes, et nous vînmes assez en avant
mais nous ne trouvions pas le bout ni ne savions où nous étions. Ce
pour quoi moi et mon compagnon fûmes fort épouvantés et troublés,
pensant que nous fûmes enfermés. Et alors nous autres nous mettons à
prier Dieu dévotement, qui de si grands dangers nous avait secourus
et délivrés, qu’il voulut nous sauver et nous délivrer de celui-ci
et que nous ne périssions pas. Ainsi restant assis et par la prière
et les efforts que nous avions passés, avec l’angoisse que chacun
peut penser, nous autres nous endormions ; et restant ainsi
endormis, vint un fort grand tonnerre, mais pas aussi grand que le
premier, et de ce fait nous nous réveillâmes, et moi et mon
compagnon eûmes grande peur, et nous retrouvions à la porte où nous
étions rentrés à la première fosse. Et restant ici nous doutant où
étaient ceux qui nous avaient mis dedans et qui devaient venir nous
chercher du monastère, nous fûmes à la porte, et à présent qu’ils
l’eurent ouverte, ils nous virent venir et sortir d’ici. Et nous
fûmes reçus avec beaucoup de plaisir, et de fait nous menèrent à
l’église, où nous fîmes nos oraisons et grâces à Dieu, selon ce
qu’il nous avait enseigné.
Et
partant d’ici nous nous en retournons par le chemin au roi Irnel,
qui nous recueillit très bien et avec grand plaisir. Et il y eut la
fête du jour de Noël, où il tenait grande cour selon leur façon,
laquelle à nous nous est très étrange pour l’état d’un roi, bien que
celui-ci eût ainsi de grandes gens. Et je partis de là et m’en
retournai à la terre des anglais, qui tiennent cette île d’Irlande,
qui est le cap d’Angleterre ; et nous fûmes avec la comtesse de la
Marca dans un château à elle, laquelle très honorablement nous
recueillit, et nous donna des bijoux avec compétence. Et partout où
nous passions ils nous faisaient grand honneur, semblant nous
montrer grande dévotion depuis que nous fûmes délivrés de ces si
grands dangers. Et si j’eusse voulu répondre, je fus beaucoup plus
interrogé dans l’île que je ne le fus depuis.
Le
comte de la Marca était allé en Angleterre ; et nous partons d’ici
nous arrivons et dévalons les montagnes, où nous nous mîmes en mer
pour passer en Angleterre. Et je fus dans cette ville très
notablement recueilli par les gentilshommes et par les religieux. Et
en dehors d’ici je passai la mer, et nous arrivons en Galle devant
un pont qui s’appelle Oliet et d’ici en quelques journées nous
arrivons en Angleterre, où je trouvai le roi dans une ville appelée
le Quisiel, où il y a une fort belle abbaye de moines noirs, où le
roi se trouvait, et ainsi même la reine y était, où je fus
notablement recueilli. Et d’ici par mes journées je traversai l’île
d’Angleterre, passant à Londres, j’arrivai au port de Drave, où je
vis le cap de Galvany, car ici il mourut, et de même la cotte mal
taillée, car ainsi s’appelait ce cavalier qui la portait. Et ils
gardaient ceci dans le château par leur bonne cavalerie. Et ici je
me mis en mer et traversai à Calais ; et ici par mes journées je fis
mon chemin par la Picardie à la cour du roi de France, lequel je
trouvai à Paris où il me recueillit très noblement parce que j’étais
son serviteur et garçon, et ce fut son père qui me nourrit ; et ici
je restai bien quatre mois pour le commandement du pape, et je fus
avec lui aux joutes que fit l’empereur d’Allemagne, qui était alors
le roi de Bohème, et ici fut le roi de Navarre et divers ducs et
grands seigneurs. Et quand le roi fut retourné à Paris, je m’en
allai et m’en retournai en Avignon au pape, lequel notablement me
recueillit.
Maintenant prions notre Seigneur, qui a toutes choses en son
pouvoir, que par sa sainte grâce et miséricorde nous laisse de telle
manière vivre dans ce monde que nous puissions de cette façon
expier nos péchés, qu’à la fin, à l’heure de la mort nous puissions
éviter les peines et les tourments que vous avez entendus raconter ;
que nous puissions avoir à la fin les biens qui jamais ne
failliront. Prions Dieu qui nous garde ; et priez pour moi, s’il
vous plait, vous qui lirez ce livre écrit de ma propre main.
Fini ici le
livre du bienheureux Patrick des peines du purgatoire. Grâces à
Dieu.
Texte
original « Viatge al purgatori » de Ramon de Perellós, traduit
du catalan
par
l’Ordre de Galaad.
L’Ordre de
Galaad
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