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Rennes le Chateau, Alfred Saunière

Abbé Gélis

Philippe Marlin

Le meurtre de l’abbé Gélis est une des grandes affaires corollaires à notre Mythe préféré. Reprenons le dossier, tout d’abord avec cet extrait de l’ouvrage de Giorgio Baietti qui en résume bien les données essentielles1.


« Jean Antoine Maurice Gélis était né le 1er avril 1827 et en 1857 il avait pris soin des âmes de Coustaussa (dont le nom a été estropié de toutes les façons possibles : Coustassa, Coutassa, Costacossa...), village aux racines cathares anciennes, en face de Rennes le Château et gardien d'un passé légendaire et tragique en même temps.

Pendant un certain temps, Gélis, Saunière et Boudet formèrent un trio plutôt en harmonie. Leur syntonie relevait de l'habituelle courtoisie de circonstance en usage entre prêtres dirigeant des paroisses voisines. A la différence des deux autres, cependant, l'abbé de Coustaussa n'avait ni l'envergure de Saunière ni la préparation de Boudet ; en somme, c'était un tranquille curé de campagne au caractère plutôt renfermé et réservé, pour ne pas dire acariâtre. Pourtant, un homme tel que lui, sans ennemis apparents ou graves questions à résoudre, à moment donné, commence à avoir peur. Il n'est rien arrivé de particulier dans sa vie, et pourtant quelque chose est changé. Pour toujours.

La première décision qu'il prend est celle de doter le presbytère dans lequel il habite d'un rudimentaire mais efficace signal d'alarme, composé d'une série de cloches qui se mettent à sonner à chaque ouverture de la porte. Malgré tout, il a toujours peur et pour éviter de fâcheuses rencontres, il ne sort que pour aller officier dans l'église voisine. Sa nièce qui vivait avec lui se souvient que l'abbé ne permettait à quiconque, en dehors de ses deux confrères de Rennes le Château et les Bains, de lui rendre visite.

Le soir du 31 octobre 1897, la nièce le vit dans la cuisine du presbytère en compagnie d'une personne qui lui tournait le dos. Gélis lui demanda de le laisser seul, car il s'agissait d'un ami. Ce furent ses dernières paroles ; Le lendemain, on trouva le prêtre assassiné dans le presbytère et de façon vraiment effroyable. Les nombreux coups de hache lui avaient éclaté le crâne, laissant le cadavre dans une véritable mare de sang qui emplissait toute la pièce. Malgré l'acharnement, le tueur avait recomposé le cadavre, en lui mettant les mains sur la poitrine, comme s'il était mort de façon naturelle. L'unique indice pouvant aider les enquêteurs consistait en un paquet de quelques feuilles de papier à cigarettes de marque Tzar, sur laquelle était écrit à la main : "Viva Angelina". Etant donné que le curé ne fumait pas et qu'il ne supportait pas la fumée chez lui, elles devaient appartenir à l'assassin. Le fait que cette marque de papier ne se vende pas dans la région faisait donc penser qu'il venait de loin et que les mots 'Viva Angelina', écrits de façon plutôt fruste, avaient été tracés par une personne qui ne savait pas tenir une plume en mains ; cela amena les enquêteurs vers une fausse piste, celle d'une maison de tolérance de Narbonne, où se prostituait une fille du nom d'Angelina, qui était étrangère à l'affaire. Par la suite, on inculpa Joseph Pagès, un neveu de la victime, à cause de ses antécédents. Il resta quelque temps en prison puis fut libéré faute de preuves. L'enquête prit un tournant décisif quand on se décida à considérer une nouvelle piste : l'argent.

Ici aussi, comme à Rennes le Château, l'activité ecclésiastique s'accompagne d'une richesse démesurée. Nous ne sommes pas au niveau de Saunière, cependant on a retrouvé des quantités d'argent vraiment inhabituelles pour un curé de campagne. Dans deux coffres-fort, cachés dans le presbytère et dans la sacristie, les enquêteurs trouvent un petit trésor, composé de treize mille francs or. Le 5 novembre 1897, le juge instructeur, suivant quelques notes écrites par le défunt prêtre, fait creuser dans la sacristie. La recherche est fructueuse ; en fait du dallage sortent quatre mille francs et deux mille du mur de la pièce. Les surprises ne sont pas finies, même si les trouvailles en son à leur début. En faisant une recherche minutieuse, les enquêteurs s'aperçoivent que le presbytère cache aussi quelque chose de précieux et que plus que la maison d'un prêtre cela rappelle les grottes dans lesquelles les pirates cachaient le butin. Argent partout ; sous les étagères, parmi les livres de la bibliothèque, dans la cheminée, dans les meubles de la chambre, dans le grenier et, aussi, dans le cabinet de toilette.

Cela peut sembler répétitif et ennuyeux, mais la question reste toujours la même : où un homme comme Gélis depuis toujours curé d'un bourg perdu de cents âmes trouvait-il l'argent ?

Quoiqu'il en soit, cette trouvaille ne sert à rien et les enquêtes restent au point mort, hier comme aujourd’hui, car on a jamais trouvé le coupable.

Du reste, l'assassin ne s'intéressait pas à l'argent, car la maison n'a pas été fouillée et que dans cassettes de la pièce dans laquelle il a été assassiné il y avait plus de sept cents francs. Non, le but de cet homicide était bien autre, même si, sûrement, l'étrange richesse de Gélis n'était pas étrangère au fait.

Antoine Gélis est enterré dans le cimetière de Coustaussa, dans un pré en pente dans la partie haute du cimetière. C'est un lieu vraiment particulier et inquiétant. Toutes les tombes sont orientées au nord ; la seule orientée au sud est celle du curé ; elle est positionnée de cette façon pour une raison précise ; sur la colline en face se trouve un village qui devait avoir une grande importance, soit dans la vie, soit dans la mort : Rennes le Château.

Encore un petit détail : en haut, sur la pierre tombale de l'abbé, parade le symbole de la Rose-Croix. »
 

Cette affaire a été épluchée par Jacques Rivière, accompagné de Claude Boumendil et de G. Tappa dans Le Secret de l’abbé Gélis, la piste corse ( Belisane 1996). Un excellent bouquin dans la mesure où il reprend la quasi intégralité des actes judiciaires (interrogatoires, confrontations, ordonnances etc….) et permet au lecteur de se forger une opinion précise. Il est vrai que le neveu de Gélis, Joseph Pagès, fait figure de principal suspect, dans la mesure où ses problèmes structurels d’argent l’amenaient à emprunter tous azimuts et à certainement devoir solliciter son oncle qu’il savait fortuné. Gélis, du reste, avait coutume de placer son argent en faisant acheter des bons par un autre prêtre de ses amis, afin de se protéger « contre lui-même » et de pouvoir affirmer aux solliciteurs qu’il n’avait plus de cash ! Autre élément à charge contre Joseph Pagès, un alibi assez hésitant en ce qui concerne son emploi du temps la nuit du meurtre. Mais rien de concret pour amener le Tribunal à inculper formellement l’intéressé. Reprenant l’enquête, nos auteurs auront plus de chance et retrouveront la fabrique du papier à cigarettes Tsar, une certaine maison Léon de Paris, mais qui ne distribuait pas dans la région, cette marque étant plutôt destinée à l’exportation. Alors ? La piste de la prostituée Angélina n’ayant elle n’ont plus rien donné, nos enquêteurs posthumes débouchent sur une piste « corse », plus à titre d’hypothèse du reste, convenons en. Une communauté religieuse corse qui aurait trouvé un trésor, une communauté en relation avec Saunière, un Saunière qui utilisait les services de Gélis comme plaque-tournante pour diverses manipulations financières, une somme qui aurait été remise à Gélis et qui aurait disparue……. Autre information curieuse, nos auteurs nous apprennent avoir été contacté durant leur recherche par un mystérieux Ordre d’Alet qui semblerait en savoir long sur cette affaire.


 

Quoiqu’il en soit, le meurtre de l’abbé Gélis s’inscrit dans un contexte qui me paraît être le cœur de l’affaire de Rennes-le-Château, si affaire il y a. Nous sommes en effet en présence d’une équipe d’ecclésiastiques qui manipulent des sommes sans commune mesure avec leurs responsabilités directes : Gélis et Saunière, cela est prouvé, mais aussi Monseigneur Billard2 et encore Louis de Coma au Baulou3. Quelle est l’origine de ces fonds, et en dehors de quelques constructions qualifiées de somptueuses, quelle fut leur destination ? Laurent Octonovo, qui travaille de façon méticuleuse sur « la Comptabilité de l’abbé Saunière », me disait que tout cela ressemble fort à la mécanique d’une Société Secrète religieuse, dont la vocation reste à établir précisément.

Rendons la parole pour terminer à Giorgio Baietti qui a étudié l’église de Coustaussa et qui écrit :

« L'église de Coustaussa est vraiment particulière ; rien à voir avec les dimensions réduites de celle de Rennes le Château. Elle ressemble plutôt au lieu de culte d'une ville d'au moins dix fois les habitants du village. L'autel est sculpté dans un marbre très fin et de grand prix et il repose sur des pattes de lion qui donnent au tout un image d'opulence. Un triangle équilatéral se détache au milieu, opportunément mis en évidence par une dorure et de chaque par deux colonnes entourées de sarments de vigne et de grappes de raisin. Une peinture à l'huile placée en haut est l'ornement idéal de cette sorte de temple. Il semble presque qu'une force invisible ait soulevé l'autel de cette église luxueuse pour le déposer dans ce contexte qui lui tout à fait étranger.

Ce qui surprend le plus, cependant, n'est pas l'église mais la sacristie. Là, le temps s'est figé tout comme la propreté. Il y règne un grand désordre ; morceaux de cierges, objets variés et poussière partout. Dans une armoire, on peut encore admirer les chasubles usées que Gélis portait pour dire la messe et qui sont identiques à celles de Saunière qui sont exposées dans des vitrines du musée du presbytère. La pièce maîtresse de ce désordre n'est pas un vêtement, mais un objet presque jeté au hasard sur une commode.

C'est un symbole clairement martiniste, composé de deux triangles équilatéraux de couleur jaune collés l'un sur l'autre. De nos jours, cela paraîtrait étrange, mais il y a plus d'un siècle c'était presque un blasphème pour un prêtre catholique que de garder un objet qui rappellent des rites antiques et mystérieux ayant peu de rapports avec le credo apostolique romain.

L'objet rappelle aussi le détail d'un ex-libris de Bérenger Saunière qui, il y a quelque temps, était exposé dans le musée de Rennes le Château. C'est une sorte de collage comme celui de 1891 porté dans l'éternité.

En haut nous voyons Asmodée enchaîné, tandis qu'en dessous on voit un dessin très particulier. C'est la figure qui, à première vue, rappelle l'Etoile de David, mais qui ressemble plus au petit modèle de Gélis, avec deux triangles distincts, simplement superposés, un symbole donc du Martinisme.

On peut lire deux séries d'inscriptions, une dans un grand cercle :

 

TRIA SUNT MIRABILIA. DEUS ET

HOMO. MATER ET VIRGO.

TRINUS ET UNUS

 

(trois sont les merveilles : Dieu et Homme,

Mère et Vierge, Trois et Un).


Et l'autre, dans celui plus petit qui supporte la croix :

CENTRUM IN TRIGONO CENTRI

(Le centre est dans le triangle du centre).

Sur les côtés de la croix, les deux lettres déjà vues sur le bénitier : B. S. qui peuvent être les initiales de Bérenger Saunière, étant donné que c'est son ex-libris, ou bien cela pourrait représenter les diverses hypothèses émises dans le chapitre trois concernant l'église de Rennes le Château.

En réalité, les mentions B. S. sont les seuls apports originaux de ce dessin, car tout le reste a été copié sur une porte, qui existe encore.

La représentation est identique, à part les deux lettres citées et les quatre petits anges qui servent de cadre à la copie de Saunière.

C'est la célèbre Porte magique (ou alchimique) de Rome, située dans les jardins de la très centrale place Victor Emmanuel II qui faisait partie des ruines de la villa du marquis Maximilien de Palombara.

La porte marmoréenne est rectangulaire ; elle est composée d'une marche, des deux montants et de l'architrave surmontée d'un fronton. Toute une série de symboles et d'inscriptions gravés lui donne une importance particulière. Voyons les en détail.

L'architrave de la porte a dans son centre l'inscription hébraïque : RUACH ELOHIM (Esprit de Dieu). A peine en dessous, une longue inscription de 44 caractères : HORTI MAGICI INGRESSUM HESPERIUS CUSTODIT DRACO ET SINE ALCIDE COLCHICAS DELICIAS NON GUSTASSET JASON (Le dragon garde l'entrée du jardin magique des Hespérides et, sans Hercule, Jason n'aurait pas goûté les délices de la Colchide).

Les deux montants se caractérisent par des écrits entrecoupés de symboles astrologiques et alchimiques. En haut à gauche, le signe de Saturne et l'inscription : QUANDO IN TUA DOMO, NIGRI CORVI, PARTURIENT ALBAS, COLUMBAS, TUNCVOCABERIS, SAPIENS (Quand dans ta maison, les corbeaux noirs partiront blanches colombes, tu seras appelé sage).

Immédiatement dessous, le symbole de mars : QUI SCIT, COMBURERE AQUA ET LAVARE IGNE, FACIT DE TERRA, COELUM, ET DE COELO TERRAM, PRETIOSAM (qui sait brûler avec l'eau et laver avec le feu, fait le ciel de la terre et du ciel la terre précieuse).

Au bas du montant de gauche, le signe de Mercure et la phrase : AZOT ET IGNIS, DEALBANDO, LATONAM VENIET, SINE VESTE DIANA (Quand l'azote et le feu blanchissent Latone, Diane vient sans vêtement).

En haut à droite, Jupiter et, à la suite : DIAMETER SPHAERA E, THAU CIRCULICRUX ORBI, NON ORBIS PROSUNT (Le diamètre de la sphère le Tau du cercle, la croix du globe ne profitent pas aux aveugles).

En dessous, le symbole de Vénus : SI FECERIS VOLARE, TERRAM SUPER, CAPUT TUUM, EIUS PENNIS, AQUAS TORRENTUM, CONVERTES IN PETRAM (si tu feras voler la terre par dessus ta tête, avec ses plumes, les eaux des torrents tu convertiras en pierre).

En bas le signe de l'Antimoine et l'écrit : FILIUS NOSTER, MORTUUS VIVIT, REX AB IGNE REDIT, ET CONIUGIO, GAUDET OCCULTO (Notre fils mort vit, roi par le feu revient et jouit d'une union occulte).

Sur la marche de la porte, deux séries d'inscriptions ; la première peut se lire dans les deux sens : SI SEDES NON IS si tu t'assieds tu ne vas pas, si tu ne t'assieds pas tu vas). La seconde : EST OPUS OCCULTUM VERI, SOPHI APERIRE TERRAM, UT GERMINET, SALUTEM PRO POPULO (c'est oeuvre occulte du vrai sage ouvrir la terre, afin qu'elle engendre salut pour le peuple).

Il est difficile de trouver condensé en si peu d'espace, tant de symboles, de références alchimiques et de phrases ésotériques. Saunière qui en avait sûrement connaissance (quelques chercheurs soutiennent que, durant ses mystérieuses fugues, le prêtre s'était rendu pus d'une fois à Rome) a voulu copier la partie symbolique de la Porte Magique sur son ex-libris personnel ».

1 Cf 2003, « L’Enigma de Rennes-le-Château », traduction Marie-Christine Lignon.

2 Cf notamment 1891, nos commentaires sur Notre-Dame de Marceille.

3 Cf notamment 1995, nos commentaires sur « le Monastère dynamité ».

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