Gérard de Sède s’est éteint le samedi
29 mai 2004. Nous garderons de lui l’image d’un écrivain talentueux,
qui a su nous faire rêver en nous contant les mystères de Gisors et
de Rennes-le-Château. Marie-Christine Lignon revient sur son
étonnante carrière littéraire et nous en dévoile plusieurs aspects
relativement peu connus.
Né en 1922 d'une famille gasconne apparentée au pape Clément V, qui
détruisit l'Ordre du Temple en 1312, Gérard de Sède fit des études à
Paris et à Toulouse. Licencié ès lettres, diplômé d'études
supérieures de philosophie, il tâte à 20 ans d'un peu tous les
métiers : vendeur de journaux à Marseille, perceur de tunnels dans
le Lot, etc. A la déclaration de guerre, en septembre 1939, il se
trouve en vacances dans le Comminges ; il reste à Toulouse et
s'inscrit à la Fac de Droit. Avec un petit groupe, il s'efforce de
mener une action contre la "drôle de guerre" en créant dans la ville
rose le "Cercle du mercredi", où, grâce à des séries de conférences
d'apparence philosophique, il peut populariser les idées marxistes.
Une personne chargée de dactylographier les textes dénonce le
groupe. De Sède est arrêté pour "tentative de démoralisation de
l'armée et de la nation". Il est alors incarcéré pendant eux mois à
la prison Saint-Michel de Toulouse. Son jugement s'achèvera par un
non-lieu. Il entre dans la Résistance : prisons, évasions, maquis.
Deux citations pour sa participation la libération de Paris (note
extraite de Michel Fauré, Histoire du Surréalisme sous
l'Occupation, Table Ronde, réédition 2003) .
Une autre aventure, beaucoup moins
connue, avait commencé en 1937, ou plutôt "durant l'hiver 1936 quand
une j'invitai chez mes parents une bande de jeunes, Gérard de Sède
(15 ans) au piano faisant danser une bande de lycéens déchaînés à la
grande fureur du père de famille" (Nadine Lefébure, entretien
téléphonique, 3 juin 2004). Sous la triple invocation de la
peinture, du jazz et du théâtre, deux hommes, Michel Tapié et Jean
Marembert venaient alors, en hommage à Dada, "d'allumer des
Réverbères", et allaient réunir, quatre ans durant, une trentaine de
jeunes artistes et poètes qui se rencontraient régulièrement au
Dôme à Montparnasse. A la même époque, du côté du Quartier
Latin, quelques élèves des lycées Louis-le-Grand et Henri IV, se
retrouvent quotidiennement après les cours. Ils se communiquent
leurs écrits respectifs, songent à publier. Ils cherchent une
solution.
C'est à l'occasion d'une rencontre
fortuite dans les jardins du Luxembourg, que va s'opérer, grâce à
Nadine Lefébure (17 ans), la jonction entre les aînés dadaïsants,
surréalisants, amateurs de jazz, peintres et musiciens de
Montparnasse et le groupe de poésie spontanée du Quartier Latin dans
lequel on trouve Jean-François Chabrun, Gérard de Sède, Nadine
Lefébure, Aline Gagnaire...
"Depuis quelques années, Réverbères,
Main à Plume, me poursuivent... si vous correspondez avec mon vieux
Gérard, dites-lui que je l'embrasse très fort, lui et sa femme"
(Nadine Léfébure. Extrait d'une lettre manuscrite, 6 janvier 2004).
D'autres jeunes gens, recrutés dans les
caves, les lycées, les bistrots, vont très vite rejoindre les
Réverbères. L'idée d'une revue est lancée. Elle voit le jour au mois
d'avril 1938. Sa désignation, Les Réverbères, a un sens
précis. Il fallait y voir une référence aux derniers mots de la
pièce de Tzara, la Première Aventure céleste de M. Antipyrine
:
"Nous sommes devenus des réverbères (le
mot est répété dix fois) puis ils s'en allèrent".
Les textes et les poèmes publiés sont
signés : Noël Arnaud (décédé), Jean-François Chabrun (décédé),
Gérard de Sède...Dès l'origine les Réverbères, qui possèdent leur
propre orchestre de jazz, vont organiser des soirées dans le Caveau
Camille-Desmoulins. Tous les mercredis, à 21 heures, ils vont
remplir l'endroit. Là, ils interprètent la musique comme Dada
interprète la poésie. Autre lieu très prisé, la salle Champollion,
le Champo, où se déroulent les mercredis après-midi de danse et de
jazz hot. Aux amateurs de jazz se joignent les meilleurs musiciens
et c'est ainsi que l'on peut entendre le guitariste Django Reinhardt
jouer de la trompette et le critique Hugues Panassié à la
clarinette.
La première représentation des Réverbères se présente sous forme
d'un "Hommage à Dada", comprenant La Première Aventure céleste de
M. Antipyrine. Elle se déroule le 5 avril 1938 au patronage
Saint-Joseph de la Madeleine, la personne chargée de trouver une
salle bon marché ayant séduit les curés de la paroisse en leur
vantant comme "céleste" la pièce de Tzara.
"...Les portraits de vénérables ecclésiastiques, suspendus aux murs,
surprennent un public fort nombreux...".
Autant dire que le lendemain, les curés
de Saint-Joseph interdisent l'accès de la salle. Au dernier moment,
les Réverbères vont devoir, à leurs frais, rapatrier tous les
spectateurs vers le Caveau Camille Desmoulins, leur cave. Pourquoi
en cet endroit ? "Peut-être parce qu'ils ont perdu la tête eux
aussi" dira un critique.
Le second cahier des Réverbères
annonce l'exposition qu'organise le groupe du 25 juin au 10 juillet
1938, au 13, avenue de la Grande-Armée.
Pour célébrer cette première exposition, une anthologie des peintres
et poètes du groupe, luxueuse publication offerte aux abonnés, est
éditée. Aux seize peintres correspondent seize comptes-rendus
"poétiques", de Noël Arnaud... J.-F. Chabrun... Aline Gagnaire...
Nadine... Gérard de Sède..., composés en grande partie avec les
titres des oeuvres exposées.
Un an plus tard, du 19 au 31 mai 1939,
certains peintres du groupe prennent part à la première exposition
de peintures et dessins loufoques, présentés par Pierre Dac qui
rédigera la préface du catalogue de l'exposition. Parmi les 88
exposants dont un Zanonymes et les Ampatés de la Méninge de
Marly-le-Roi, figurent dans l'ordre d'apparition au catalogue qui
est l'ordre omégapsique Michel Tapiè, Aline Gagnaire, Peynet,
Effel... et le célèbre Fada-Louf.
Le groupe des Réverbères ne manifeste
pas d'exclusive : en une ou deux occasions, il se révèle assez
favorable à Cocteau qui était, nul ne peut l'ignorer, une des "bêtes
noires" du surréalisme.
Dernière différence importante avec le
surréalisme : les "Réverbères" ne sont pas obsédés par les
préoccupations politiques en n'en font pas leur souci majeur.
Pourtant la politique va les rejoindre malgré eux. En 1938, la
rencontre Breton-Trostki au Mexique crée un malaise au sein du
groupe. De Sède quitte ses amis pour rejoindre Breton. La guerre
arrive qui met un terme provisoire aux divergences...
Au printemps 1941, les anciens des
Réverbères sont rentrés très nombreux dans la capitale. Très vite
l'idée vient de lancer une de ces manifestations qui avaient fait le
succès des Réverbères avant-guerre. On s'inquiète peu de
savoir si les autorités d'occupation ne feront pas obstacle au
projet. Le lieu idéal ayant été trouvé, (70 rue Bonaparte), pour
cette première manifestation littéraire et artistique en zone
occupée, on fixe la date au 20 juillet 1941.
Le jour dit, bien avant l'heure, la
foule afflue. Au milieu de la salle, on remarque la présence
discrète de trois représentants de la Propagandastaffel, mais on
note aussi - ce qui aura beaucoup plus d'importance pour la suite -
celle de deux anciens Réverbères ralliés à Breton : Jean-François
Chabrun et Gérard de Sède. L'hommage à Clément Pansaert, poète dada
belge, auteur de Bar Nicanor et de Pan pan au cucul du nu
nègre , n'ayant pas produit l'effet escompté, on décide de
provoquer soi-même la perturbation. On s'empare alors de fruits
postiches, qui avaient servi d'accessoires, et on les lance par
dessus le rideau sur les spectateurs. Le public se prend au jeu et
renvoie les projectiles qui reprennent la direction de la salle. Les
Allemands semblent un peu surpris par cette conception peu
romantique de la poésie. Ils sourient béatement. C'est dans la
confusion totale et sur ce happening avant la lettre que s'achève la
première manifestation des Réverbères en zone occupée qui sera aussi
la dernière du groupe.
La présence des Allemands dans la salle
avait ulcéré certains qui se sentirent alors prêts pour rejoindre
les positions adoptées par le petit groupe de surréalistes qui avait
continué de se réunir et venait de sortir une publication intitulée
La Main à Plume à l'instigation de Gérard de Sède qui a
extirpé cette phrase "la main à plume vaut la main à charrue" d'Une
saison en enfer de Rimbaud. Jusqu'en juin 1942, les réunions se
déroulent dans des endroits divers de Paris. On y "joue" beaucoup, à
des jeux surréalistes divers allant des cadavres exquis aux
questions-réponses en passant par la confection de papillons. Les
jeux vont même jusqu'à... faire tourner les tables. La difficulté
cependant consiste à restaurer tout ce monde et ce sont les femmes
qui s'en chargent.
Un peu plus tard à
Saint-Germain-la-Poterie, dans l'Oise, Dalmas de Polignac, un membre
de la Main à Plume qui occupe un château complètement vide
appartenant à sa famille passe ses journées à couper des arbres pour
alimenter une véritable colonie : Gérard de Sède, Henri de Turenne,
les frères Nat, etc. Tous ces jeunes intellectuels travaillent la
terre et échappent ainsi au S.T.O.
Les Allemands effectueront plusieurs descentes. Un jour, de Sède
saute par la fenêtre du premier étage alors que l'un d'entre eux le
tient en joue. Ayant découvert l'action, il accepte mal de n'être
qu'un "intellectuel" ; il s'agite, et pourtant, chaque fois qu'il
entreprend de toucher un outil, c'est une véritable terreur, tant il
se montre maladroit.
Une autre fois Gérard de Sède est
interpellé alors qu'il transporte une douzaine de cartes d'identité
pour le maquis. Au Commissariat, heureusement, il n'est pas
interrogé par un simple agent, mais par le commissaire en personne
qui lui demande sa carte d'identité. "Laquelle voulez-vous ?" répond
de Sède. Sans doute sensible à cet humour, le commissaire lui
ordonne de "foutre le camp" !
Du 22 décembre 1943 au 31 janvier 1944,
de Sède et plusieurs membres du groupe apprécient l'atmosphère
agitée mais sympathique de la galerie Breteau qui propose une
exposition Apollinaire, organisée pour le vingt cinquième
anniversaire de la mort du poète. Sont également souvent présents
Francis Blanche, qui suivra avec intérêt, pendant toute
l'Occupation, l'histoire de la Main à Plume, et François Chevais,
qui allait devenir un des plus grands animateurs du Saint-Germain-
des-Prés d'après-guerre.
A partir de la fin de l'année 1943, la
question politique va être à l'origine de nombreux malaises mais les
efforts de la Main à Plume ne cessent pas.
C'est au mois de mai 1944 que paraît un
feuillet intitulé Informations surréalistes. Dans un article,
"Aperçu d'une Encyclopédie surréaliste de l'Objet", Gérard de Sède
manifeste sa volonté d'abandonner un surréalisme devenu quelque peu
"routinier". Les débats seront houleux et dès avant la libération
complète du territoire, on peut considérer que La Main à Plume a
disparu.
Le bilan n'est pas mince : une dizaine
de publications collectives et une trentaine de plaquettes
individuelles.
Vingt ans après...
"La singulière démarche des divers détenteurs successifs du secret
de Rennes pourrait bien leur avoir inspiré, de siècle en siècle, la
construction d'un puzzle fantastique devant lequel on se prend à
penser que le mot célèbre d'André Breton : "L'imaginaire c'est ce
qui tend à devenir réel", n'est encore qu'une formule assez timide.
"C'est du moins la première idée qui me
vint le jour de février 1964, où, à Paris, on me confia..."
de Sède, Le Trésor maudit
Quarante ans après...
Il ne lira pas le texte, presque achevé
aujourd'hui, inspiré par la trajectoire de deux hommes d'exception,
Philippe Soupault et Gérard de Sède
LES CHAMPS
DE L'OR MAUDIT
RENNES-le-CHATEAU
"Cet écrit n'aurait jamais vu le jour sans l'aide précieuse de mes
amis morts vivants :
à François-Bérenger Saunière, nommé curé
de Rennes-le-Château, le 1er juin 1885
à Gérard de Sède
à Marie Trintignant
qui avait pour projet de mettre en scène
Les Champs magnétiques ".
"Quand on est jeune, c'est pour la vie"
Philippe Soupault, Westwego,
1922.
Marie Christine Lignon