
WM : Comment es-tu
tombé dans l’affaire de
Rennes-le-Château ?
Octonovo : Je suis
tombé dans l’affaire de
Rennes-le-Château assez jeune, en 1985. Avec un ami nous
cherchions une destination de vacances pour
l’été et il est arrivé avec
un article consacré au village. Il connaissait
déjà la région qui est très
belle avec un beau patrimoine historique. J’étais
déjà un passionné d’histoire
et nous avions trouvé là un but qui nous semblait
amusant. Ca et les châteaux cathares, nous avions
trouvé un beau programme pour un mois. Le fait est que la
région est extraordinaire, l’affaire nous a
passionné et nous sommes revenus
l’année d’après, puis les
suivantes. C’était il y a 23 ans !

WM : Tu es à la fois un chercheur « terrain
» et un chercheur « archives ».
Commençons par le terrain. Quelles ont
été tes découvertes marquantes ?
Octonovo : Je garde
beaucoup de discrétion sur mes activités terrains
car le fait est que, parmi les chercheurs de trésors, il y a
d’authentiques vandales qui ne respectent rien et
à qui je ne veux pas donner d’indications.
Précisons que je n’ai jamais trouvé de
pièces d’or ou de trésors et que cela
ne fait pas partie de ma démarche.
Par contre, mes recherches ont été
l’occasion de belles découvertes, des lieux
archéologiques sympas très peu connus du grand
public voire des collègues. Et puis, par goût,
beaucoup de spéléologie dans des grottes
magnifiques et des mines anciennes (une activité
à ne pratiquer que si l’on a la formation
nécessaire).
WM : Pour ce qui est des « archives », tu as
apporté une contribution importante à la
compréhension de l’affaire en mettant sur la table
une grande partie de la comptabilité de
l’abbé, et ses notes y afférentes. Y
a-t-il encore aujourd’hui beaucoup de documents à
« redécouvrir » ? As-tu des pistes ?
Octonovo : Lorsque
l’abbé Saunière est
décédé, Marie Denarnaud a
conservé la quasi-totalité de ses papiers
personnels, puis après elle Noël Corbu. Si une
partie est encore en possession de la famille Corbu Captier, une autre
partie a été dispersée dans des
conditions diverses.
Il reste donc probablement encore pas mal de documents dans la nature,
une partie de ses carnets personnels, de ses cahiers de messes
à dire, de ses notes quotidiennes…
Une partie est clairement identifiée comme étant
en possession de quelques particuliers. C’est parce que
l’un d’eux en avait déposé
une copie aux Archives Départementales de l’Aude
que j’ai pu mener mon étude, alors que dire ? Que
j’encourage les personnes en possession de tels documents
à les rendre publics.
WM : Toujours pour ce qui est des documents, tu gères un
site considéré comme très riche, mais
qui végète depuis un certain temps. Comptes-tu le
réanimer ?
Octonovo :
J’ai régulièrement des demandes et cela
fait partie de mes projets mais j’ai manqué de
temps depuis 2005. J’y pense néanmoins
régulièrement avec une diversification sur
l’histoire de l’ésotérisme et
des sociétés secrètes qui me passionne
de plus en plus. Néanmoins vu mes projets
immédiats, il faudra attendre quelques mois encore,
Septembre ou la nouvelle année.
WM : En lisant ton premier livre, on a l’impression
d’assister, par préface interposée,
à une partie de ping pong avec Antoine Captier sur le
thème du « trésor ». Tu ne
crois pas à l’hypothèse du
trésor significatif, qualifié de
trésor d’Eglise par ce dernier ?
Octonovo : La
recherche avance souvent par l’échange et il est
exact que je reste très attentif aux remarques
d’un auteur tel qu’Antoine Captier. Mais mon sujet
n’est pas de croire ou de ne pas croire mais de prouver et de
comprendre.
Si par trésor significatif on entend des objets de valeur
qui auraient pu être monnayés, la
réponse est simple : sa comptabilité montre
très clairement et sans aucune ambigüité
possible que l’abbé Saunière
s’est enrichi par le biais d’un trafic de messes.
C’est ce qu’avaient déjà
avancés René Descadeillas, Jean-Jacques Bedu et
quelques autres et que je précise de manière plus
claire et plus argumentée.
Reste le problème de la motivation de ses donateurs. La
question peut être : l’abbé
Saunière était il en possession
d’éléments qui auraient
constitué le prétexte de cet afflux
d’argent ? Effectivement, le réseau des financiers
de l’abbé peut sembler structuré :
régularité des dons, faible taux
d’échec apparent à ses demandes,
soutien ciblé sur certaines périodes en
particuliers lors du procès.
Néanmoins mes recherches n’ont pas permis de
valider ce qui reste une hypothèse : un réseau de
financement organisé et motivé.
L’intuition permet plutôt d’envisager un
groupe monarchiste radical qu’une
société secrète
ésotérique mais cela reste à prouver.
Cette motivation était t’elle liée
à une découverte qu’aurait fait
l’abbé Saunière ? Rien ne s’y
oppose et rien ne le prouve non plus. La discussion avec Antoine
Captier n’est donc pas close.
WM : Ta thèse favorite reste celle de la «
plate-forme » financière
gérée par Saunière. As-tu de nouvelles
pistes pour avancer dans la compréhension de cette
mécanique ?
Octonovo : Il faut
bien comprendre la logique de mon travail : il s’agit
d’une étude rationnelle basée sur des
documents authentiques. Cela permet d’acquérir des
certitudes, par exemple le montant de ses revenus, environs 220.000 F
or sur 20 ans, l’origine de ces fonds, un trafic de messes
très bien organisé, l’emploi de ces
sommes…
Cela permet aussi de préciser des
éléments de sa biographie : ses relations avec
Monseigneur Billard et l’abbé Boudet qui sont
fictives alors que ses véritables relations sont des
inconnus après 50 ans de recherches, certains
évènements comme le procès de 1911 ou
ses soi disant relations avec les Habsbourg ou des
sociétés initiatiques.
Mais une telle démarche a ses limites. Arrive un moment ou
l’on n’a pas les éléments
suffisants pour être affirmatif. Dans le cas de mon
étude, divers éléments m’ont
donc amenés à formuler ce qui reste une
hypothèse de travail : le réseau de financement
de l’abbé Saunière est
peut-être structuré. Une telle
hypothèse expliquerait beaucoup de choses mais elle reste
à prouver de manière formelle.
En substance, le réseau existe, il suffit de consulter ses
carnets de correspondance pour en connaitre les noms. Son comportement,
fidèle et régulier, voire discipliné
est tout aussi facile à constater. Mais étaient
ils liés entre eux par un projet, par une association ou
est-ce une impression donnée par les talents
d’organisateur de l’abbé ?
Cela reste pour moi une des dernières énigmes
à résoudre. Le problème est difficile
et j’avance lentement.
WM : Tu sembles, dans cet ouvrage, mais aussi au travers de plusieurs
de tes conférences, éprouver une fascination
ambigüe pour le Prieuré de Sion et ses artisans.
Pourquoi attacher autant d’intérêt
à ce qui n’est qu’une machination ?
Octonovo :
C’est vrai que vu par un esprit rationnel, un tel niveau
d’irrationalité a quelque chose de fascinant et
que vu de l’extérieur, cela doit
paraître franchement ambigüe.
Le premier intérêt que j’ai
trouvé à l’étude de
l’histoire du Prieuré de Sion, c’est
pour quelqu’un qui aime résoudre des
énigmes, celle-ci s’est
avérée passionnante. Il est vrai que le
résultat peut sembler décevant tant les
prétentions de Pierre Plantard se
révèlent creuses, voire malsaines. Mais ce qui
reste fascinant c’est l’impact que cela a eu sur
l’affaire et même dans l’esprit du grand
public. Un malentendu qui est appelé à durer
probablement.
Ce qui est intéressant ensuite, c’est
d’approfondir la question. Pierre Plantard n’est
pas un cas isolé dans l’histoire de
l’ésotérisme, loin de là.
Faut-il le rappeler ? L’ésotérisme
n’est pas un sujet sérieux d’un point de
vue rationnel. Il existe énormément
d’exemples de sociétés
secrètes ou de doctrines qui ont à leur origine
un illuminé ou un escroc mais qui ont perdurées
quitte à se modifier pour s’adapter à
l’air du temps, selon chaque époque. Avec Pierre
Plantard et le Prieuré de Sion nous avons un exemple
contemporain. Il me semble important d’en écrire
l’histoire réelle dès maintenant avant
d’en perdre le fil car cela intéresse autant
l’historien que le sociologue.
Si effectivement ce sujet est creux, il est devenu un mythe qui a
échappé à ses inventeurs et qui va
probablement continuer sa propre existence dans l’esprit du
grand public. Une légende urbaine à la campagne
en somme.
WM : Tu balayes d’un
revers de main les thèses fort à la mode parlant
de Marie-Madeleine et du Tombeau du Christ. Pourquoi ?
Octonovo : Mis
à part parce qu’à première
vue cela a l’air débile ?
Parce que la genèse de cette théorie est connue.
Pour quelqu’un qui arrive, cela doit sembler sensationnaliste
à souhait mais pour quelqu’un qui est
là depuis longtemps c’est justement une de ces
vieilles fadaises qu’on a vu se transformer peu à
peu, chaque année. Son origine est très bien
connue et Henry Lincoln s’en est déjà
expliqué et excusé plusieurs fois.
Parce qu’il n’y a pas l’embryon
d’un élément tangible en faveur de
telles affirmations, ce que confirme mon étude personnelle
entre autres.
Il est vrai que ces thèses ont encore quelques
défenseurs acharnés. Mais quels sont leurs
arguments ? Des rapprochements plus imaginatifs que symboliques ? Des
suppositions en chapelets de la part de personnes qui partent de la
conclusion souhaitée plutôt que de se livrer
à des études sérieuses ? Des
spéculations pseudo-savantes mais absolument pas
étayées ?
Je me souviens il y a quelques années d’une lettre
ouverte de Georges Bertin, un universitaire et un esprit
érudit qui dénonçait
déjà les méthodes, ou plutôt
l’absence de méthode, de ces soi disant
chercheurs. Des amalgames, un manque absolu de rigueur et de
références, l’art d’affirmer
sans rien prouver. Ne nous trompons pas, c’est de la
prestidigitation intellectuelle mais pas un travail sérieux.
Le but c’est apparemment de faire rêver le public.
Pourquoi pas ? Avec des méthodes pareilles, ils vont pouvoir
entretenir le suspens longtemps mais ne nous y trompons pas,
c’est du rêve, du roman, pas du réel.
Pourquoi pas disais-je ? Mais ne ce qui me concerne, je reste
concentré sur une recherche
d’éléments tangibles. Or là,
au risque de me répéter, il n’y en a
pas.
WM : Que veux-tu
répondre à ceux qui t’accusent de
casser le rêve ?
Octonovo : Que l’idée
d’opposer rationalité et irrationalité
me semble franchement limitative.
Prenons un exemple : dans l’antiquité, les anciens
pensaient que la terre était plate et chacun s'y
croyait au centre, les exemples
sont nombreux. Arrive Galilée qui prouve qu’il
s’agit d’un corps rond flottant dans
l’espace, comme les autres planètes. Les
implications de la réalité lui ont valus les
ennuis que l’on sait et pourtant, c’est
grâce à lui que l’on s’est
pris à imaginer que les autres planètes
étant de même nature, elles pouvaient abriter la
vie. C’est le début du mythe martien. Quelques
esprits rationnels ayant à nouveau fait avancer nos
connaissances et prouvés que ces planètes
étaient très probablement incapables
d’héberger des formes de vie et notre imaginaire
s’est à nouveau adapté. Maintenant nos
rêves se portent vers des formes de vie venues
d’autres étoiles.
Ainsi les progrès de nos connaissances objectives sont une
occasion de faire progresser notre imaginaire, de lui ouvrir de
nouvelles voies.
A l’inverse, tous les scientifiques rationnels se sont
étonnés que les missions vers la lune soient
habités et qu’on ne se soit pas
contenté d’envoyer des robots qui,
scientifiquement parlant, nous auraient apportés les
mêmes réponses à moindre coût
et surtout, à moindre risque. Mais c’est bien un
sacré rêve qui a été
réalisé là, preuve que les influences
sont réciproques et que nos rêves sont des moteurs
incroyables même dans la réalité.
L’intérêt de l’affaire de
Rennes-le-Château se limite à faire
rêver les gens. A un moment il faut bien se confronter
à la réalité. Si certains
rêves tombent, d’autres viendront les remplacer. En
la matière, l’esprit humain me semble
doté de capacité sans limites.
Alors que leur répondre ? Non, je ne pense pas casser le
rêve et surtout oui : je crois au progrès des
connaissances.
WM : Quel est le meilleur
souvenir que tu gardes de tes aventures castelrennaises ?
Octonovo : Si je n’avais pas
pris du plaisir à chacun de mes passages dans la
région, cela ferait longtemps que je n’y viendrais
plus. Cela fait en réalité beaucoup de bons
souvenirs : de chouettes aventures, des rencontres sympas qui sont
devenus de vrais amis, de l’émotion… La
meilleure d’entre elles ? La découverte des
carnets aux Archives Départementales de l’Aude
probablement.
Imaginez un passionné, un mordu qui a
déjà consacré beaucoup
d’énergie à son sujet et qui, tout
à coup, trouve des tels documents ! A chaque page qui
défile (et il y en a plus de 800 !) le moyen de
répondre à des questions auxquelles on
n’espérait plus avoir de réponses. Pour
quelqu’un d’aussi curieux que moi, une sorte de
graal…
Le pied !
WM : Et le moins bon ?
Octonovo : Mes mauvais souvenirs
n’ont aucun intérêt en
général, que ce soient ceux liés
à Rennes-le-Château ou les autres.
L’important est devant.
WM : Quels sont les chercheurs
dont tu te sens le plus proche ?
Octonovo : Tout d’abord de deux
d’entre eux qui sont décédés
récemment et qui nous manquent : René Choy et
Jean-Luc Robin. Il s’était établi une
vraie relation entre nous et ils vont me manquer longtemps.
En règle générale,
j’apprécie des chercheurs qui gardent les pieds
sur terre et font preuve d’exigences dans leurs
démarches : Paul Saussez, Morgan Roussel et Patrick Mensior
font partie des gens dont je me sens particulièrement proche
dans l’esprit mais il y en a plein d’autres moins
connus ou qui n’ont pas publié leurs recherches.
Une bonne bande de potes en vérité.
WM :
Rennes-le-Château, c’est aussi une
bibliothèque colossale que tu viens d’enrichir par
cette publication. Quels sont les quelques livres qui t’ont
vraiment marqué dans ton cheminement ?
Octonovo :
Gérard de Sède bien entendu. Il a eu une
trajectoire remarquable, d’abord parce qu’il a fait
connaitre le mythe mais aussi parce qu’il a
accepté de remettre en cause ses théories avec un
véritable esprit de progrès. Tous ses livres sont
bons à lire même s’il faut les
appréhender avec le recul nécessaire.
C’est valable pour Henry Lincoln aussi même si je
reste très circonspect sur ses derniers
développements.
Il y a aussi toute une série d’auteurs qui ont
réussi à fournir des informations
sérieuses malgré un contexte qui ne
l’était pas vraiment. Pierre Jarnac dont les
ouvrages (Histoire du Trésor de Rennes-le-Château
et les Archives de Rennes-le-Château) sont toujours actuels
et qui a su diffuser beaucoup de documents originaux. Antoine Captier
et Claire Corbu qui grâce à la documentation qui
est en leur possession ont produit un livre qui reste fondamental
(L’Héritage de l’abbé
Saunière). Il faut rendre hommage à leur
démarche, à leur honnêteté
et à leur ouverture d’esprit. Que seraient
beaucoup d’auteurs sans l’accès
très ouvert qu’ils ont donné aux
archives de l’abbé Saunière ?
Et puis une foule de personnes beaucoup moins connues qui
n’ont pas cherché la
célébrité ou le sensationnel mais
publiés ponctuellement, de ci de là, des
études savantes et sérieuses qui ont permis
d’avancer pas à pas mais surement en fin de
compts. Rennes-le-Château c’est d’abord
une passion qui se partage.
WM :
Rennes-le-Château, c’est encore un village avec ses
querelles de clocher. La municipalité vient de changer et
semble se montrer plus « ouverte » que la
précédente aux chercheurs et aux associations.
Quels seraient tes souhaits pour cette mandature ?
Octonovo
: Les passionnés peuvent avoir beaucoup de souhaits mais que
cela reste d’abord l’affaire des gens qui vivent
là toute l’année.
J’espère que pour eux ce sera une occasion de
continuer à faire vivre leur village et d’en
profiter.
En ce qui me concerne, j’espère d’abord
qu’ils sauront entretenir ce patrimoine avec intelligence et
respect et le rendre plus accessible aussi,
l’église en particulier qui a beaucoup souffert
ces dernières années.
Surtout j’espère qu’elle saura accorder
un bon accueil aux travaux de Paul Saussez et que ce sera
l’occasion de procéder à des fouilles
officielles concernant la crypte qui est très probablement
sous l’église. Voilà un
élément tangible à portée
de main qu’il serait bon d’éclaircir.
WM : Quels sont tes projets en
cours ?
Octonovo
: Sur Rennes-le-Château, d’une part
résoudre cette question de l’éventuelle
structuration du réseau des donateurs de
l’abbé et de leurs motivations et
d’autre part, éclaircir la biographie des
véritables proches de l’abbé
Saunière qui restent, étonnamment, de grands
inconnus.
Approfondir nos connaissances sur Pierre Plantard et le
Prieuré de Sion serait aussi un bon projet pour mieux
comprendre comment cette histoire a pu s’éloigner
à ce point de la réalité dans
l’esprit du grand public. Mais je pense que ce sera difficile
tant le personnage apparait fantasque et les témoignages
à son sujets sont peu fiables. Maintenant si
quelqu’un possède des
éléments sérieux, qu’il
n’hésite pas à les faire connaitre.
WM : Merci Laurent et bon vent.

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