A l'occasion du colloque de l'ARTBS
qui s'est tenu ce samedi 11 juin 2005 à Stenay, l'architecte Paul
Saussez est revenu, lors d'une intervention surprise remarquée, sur
les sondages effectués en 2001 et en 2002 par l'équipe
italo-américaine dans l'église Ste Marie-Madeleine de
Rennes-le-Château. Il a bien voulu nous réserver la primeur ses
révélations dans une interview que nous vous livrons à chaud.
Paul Saussez,
vous avez participé aux sondages réalisés à Rennes-le-Château. Qu'en
est-il ?
L'équipe italo-américaine a mené deux
campagnes de sondages au géoradar. La première, en avril 2001, s'est
intéressée au sous-sol de la tour Magdala et à une partie de la nef
dans l'église. Je n'étais présent que lors de la seconde campagne en
mars 2002, où les sondages dans la nef ont été poursuivis. D'autres
sondages ont également été réalisés à l'extérieur, près de la statue
de N.-D. de Lourdes, ainsi que dans les jardins de la villa Béthania,
et même en dehors du village, sur le plateau du Lauzet.
Les sondages dans
l'église n'avaient-ils pas révélé la présence d'une crypte avec deux
tombeaux ?
C'est ce que les autorités ont raconté à
la presse sur la base d'informations données par les techniciens,
mais qui ont été mal interprétées. Les premiers sondages dans
l'église n'ont révélé en tout et pour tout que deux anomalies
mineures dans le sous-sol de la nef, à hauteur de la 3ème
travée et à environ 50cm de profondeur. Ce n'est évidemment pas à
cette profondeur qu'on s'attend à trouver une crypte. Il faut
préciser que le géoradar utilisé était du type "léger" et n'était
pas adapté pour sonder en profondeur. En conséquence, la sonde avait
été réglée, dans toutes les zones investies, pour une profondeur de
50cm à 150cm seulement. Il était donc très improbable, et ceci
d'emblée, que ces recherches aient pu déboucher sur la découverte
d'une quelconque nécropole sous l'église. C'est assez regrettable au
regard de l'attente que le public avait été conduit à placer dans
l'issue de ces investigations.

Vous dites que
les informations données par les techniciens avaient été mal
interprétées ?
C'est ce que je crois. Les sondages
effectués à Rennes-le-Château ont fait l'objet d'une présentation au
congrès de l'Association of American Geographers qui s'est
tenu à New-Orleans (USA) du 4 au 8 mars 2004. Dans le compte-rendu
de cette présentation, s'agissant des deux anomalies évoquées plus
haut, on parle de "…a possible burial crypt(s), involving
possibly one but probably at least two sepulchers". En anglais,
le mot "crypt" est souvent substitué à tort pour "tomb".
On voit d'ailleurs que le rédacteur a tenté le pluriel, par
rapprochement avec "sepulchers". Le sens de cette phrase
devrait donc se restituer ainsi: "… probablement un tombeau(x)
avec peut-être une ou probablement au moins deux sépultures".
Cette interprétation aurait été beaucoup plus cohérente avec ce que
l'on sait des fouilles antérieures. Cholet avait en effet trouvé
sous le pavement de l'église "…la forme de nombreux caveaux
vides".
Quel rôle avez-vous
joué lors de ces sondages ?
En titre, j'étais conseiller technique,
mais en pratique, il me semble n'avoir conseillé que les bonnes
tables du coin ! J'étais pourtant le seul de l'équipe à connaître le
contexte. Ayant travaillé avec des entreprises américaines par le
passé, je connaissais pourtant leurs méthodes. D'habitude, on
formule d'abord une hypothèse, puis on la vérifie sur le terrain.
Là, c'était l'inverse. On a d'abord déployé l'arsenal
d'investigation, puis on a déduit des hypothèses de ce qu'on a
trouvé. C'est ainsi que Rennes est devenue une "acropole
culturelle depuis le V° siècle avant J.-C." C'est peut-être
vrai, mais l'emphase sur la période gallo-romaine a occulté toute
l’histoire médiévale, moderne et contemporaine, qui me semble à
priori plus pertinente au regard de la région, du site et d'une
église, manifestement romane et plus précisément carolingienne. Le
CIRA (Comité Inter-Régional d’Archéologie) ne s'y est d'ailleurs pas
trompé en rejetant la demande d'autorisation de fouilles introduite
en mars 2003 par l'équipe italo-américaine pour "absence de
projet scientifique, de stratégie de fouille et d’équipe compétente
au regard du site". Ce jugement est sévère mais, à mon sens, en
grande partie justifié.
Vous n'avez donc pas
été suivi ?
Pas par la direction du projet. En
revanche, j'avais noué de bonnes relations avec les deux géographes
de l'Université Eau Claire du Wisconsin qui manipulaient le
matériel radar. C'est ainsi qu'à ma demande exprès, ils ont réalisé
rapidement et discrètement, en fin de journée, des sondages dans le
chœur, là où, en sous-sol, on pouvait logiquement supposer la
présence d'une crypte. J'avais demandé que la sonde soit réglée pour
une profondeur d'au moins 5,00m. On m'objecta que la précision des
échos serait moindre, mais comme je ne cherchais pas le détail mais
la présence d'une cavité, on procéda comme je l'avais demandé. C'est
sans doute le seul épisode de cette campagne où une directive fondée
sur une hypothèse archéologique avait été donnée.
Trois passes linéaires ont été
réalisées. La première devant l'autel, perpendiculairement à l'axe
de l'église, sur une distance de 4,00m. La seconde derrière l'autel,
sur une distance de 3,00m. La troisième, une circumambulation autour
de l'autel, développant un parcours d'environ 6,00m.

Quelle suite a été
donnée à ces 3 sondages dans le chœur ?
Aucune. Ces sondages n'ont pas été
exploités. Ils ont été oubliés dans les cartons des géographes. Ils
n'ont donc jamais été publiés ni même présentés au congrès de
New-Orleans. Je pensais pouvoir disposer des profils pour la sortie
de mon CD-Rom "Au tombeau des Seigneurs" l'année passée, mais
ce n'est finalement qu'au mois d'avril 2005, après 3 ans de
négociations, que j'ai réussi à les obtenir. Je les ai soumis à
l'expertise d'un bureau d'études spécialisé, qui m'a remis un bref
rapport, fin mai 2005.
Qu'en concluent vos
experts ?
Tout d'abord, qu'ils n'ont pas pu
travailler sur les données brutes. Ils n'ont disposé que d'images,
c'est-à-dire les profils que j'ai reçus. C'est un facteur très
contraignant pour l'analyse. Ensuite, il semble que l'on ait
appliqué à ces profils un gain très élevé, qui rend peu discernable
l'information qui s'y trouve. Cette technique serait plutôt adaptée
pour des sondages à faible distance, ce qui serait cohérent avec le
matériel utilisé et le réglage par défaut de la sonde. Enfin, les
mêmes passes auraient pu être faites avec deux fréquences
différentes, ce qui aurait permis des comparaisons.
Rassurez-vous, je ne comprends pas mieux
que vous ces considérations techniques ! J'ai d'ailleurs du insister
pour que le rapport soit rédigé dans un langage plus ou moins
compréhensible ! Au-delà de ce caveat, les experts ont
néanmoins pu discerner un certain nombre de "réflecteurs",
c'est-à-dire des surfaces qui renvoyent des échos significatifs.
L'essentiel n'est pourtant pas là.
Voici donc le scoop attendu. Le
profil le plus représentatif des 3 échographies du sous-sol qui ont
été réalisées dans le chœur, est celui de la circumambulation autour
de l'autel, que l'on peut assimiler, sur une grande partie de son
parcours, à une coupe transversale. Le voici, avec les distances
horizontales en abscisse et les profondeurs en ordonnée:

Les zones contrastées représentent un
matériau dense, d'une épaisseur variant de 3,00m au centre à 5,00m
sur les côtés. Pour la zone claire en partie inférieure du profil,
les experts avancent avec d'infinies précautions que "…l'absence
d'informations en dessous de 3m de profondeur pourrait indiquer,
sous toutes réserves, la présence d'une cavité" !
Ce serait donc la
crypte ?
Restons prudents, compte tenu de
l'absence de données brutes. C'est comme deviner une image sur un
écran brouillé ! Néanmoins, même s'ils peuvent et doivent encore
être affinés, j'ai la conviction que ces éléments, associés au
contexte historique que nous connaissons, sont suffisamment parlants
pour confirmer la présence, sous une épaisse dalle de pierre
naturelle ou sous une voûte maçonnée, d'une cavité relativement
importante, sinon d'une crypte !
A-ton pu distinguer
d'autres éléments ?
Oui. Le rapport indique que "…les enregistrements radar examinés
contiennent vraisemblablement d'autres informations…". De fait,
en examinant de près ce 3ème profil, on décèle deux types
d'anomalies. A chaque extrémité, il y a des strates inclinées vers
le centre de la cavité. Entre les cotes 3,50m et 5,00m, on distingue
une perturbation verticale sur toute la hauteur du profil. Ces
anomalies sont potentiellement très intéressantes, mais il est
impossible, avec les données actuellement disponibles, de leur
assigner une quelconque interprétation.
Avez-vous comparé
votre plan du Tombeau des Seigneurs et de la crypte avec ces
nouveaux éléments ?
En effet ! Mais tout d'abord, les
sondages ont été réalisés en dehors de la zone –hypothétique, je le
souligne- où j'ai situé le tombeau des Seigneurs. Quant à la crypte,
elle se situerait à une plus grande profondeur. J'avais estimé le
niveau de son plancher à 4,50m sous le chœur, alors que d'après le
profil, il n'y a toujours pas d'écho à 5,00m. Corollairement,
l'épaisseur de la voûte serait plus grande. Je l'avais estimée à
2,30m, mais le profil suggère environ 3,00m. Enfin, l'allure de ce 3ème
profil me laisse penser que la voûte de la crypte serait beaucoup
plus aplatie que je ne l'avais imaginée. Si c'est une voûte maçonnée
–car il pourrait tout aussi bien s'agir d'une cavité en pierre
naturelle- elle porterait alors dans le sens transversal, comme les
berceaux de la nef. Je dois d'ailleurs faire amende honorable, car
la voûte en cul-de-four que j'ai dessinée est très improbable pour
des raisons historiques. En effet, si la crypte –comme je le pense-
est antérieure à la construction de l'église (VIII° ou IX° siècle),
elle aurait une forme plutôt quadrangulaire. Les structures
arrondies, notamment les absides, ne sont apparues en
Languedoc-Roussillon qu'avec les réformes liturgiques au X° siècle.

A quand les fouilles
?
Je crois maintenant disposer d'un
ensemble d'éléments historiques et techniques concordants pour
constituer, en grande partie, le volet scientifique d'un nouveau
dossier de demande d'autorisation de fouilles. C'est mon objectif
depuis 3 ans. Pour autant, la partie est loin d'être gagnée. Il
manque encore la cheville ouvrière de toute l'opération:
l'archéologue ! J'ai pu nouer des contacts fructueux depuis l'année
passée et je compte mettre à profit mon séjour dans la région de
Rennes-le-Château cet été pour concrétiser certaines pistes. Il
n'est pas exclu, sur la base des éléments présentés, que la DRAC
puisse décider de prendre elle-même l'initiative des opérations. Ce
serait l'issue la plus logique et celle qui offrirait les meilleures
garanties.
© Paul Saussez, juin 2005