La colline du diable

 

Zeus rend fous
ceux qu'il veut perdre!

Euripide.

 

LOUIS FEDIE, LE CHANTRE DE RHEDAE.

Le village de Rennes le Château n'était qu'un lieu fort ordinaire perdu dans un paysage de collines, lorsqu'un historien audois, Louis Fédié, crut y reconnaître l'emplacement d'une ville quasi-légendaire du nom de Rhedae. Cette cité était autrefois la place principale d'une vaste région à qui elle donnait son nom: le pagus Rhédensis, ou encore Rhedesium. Celui-ci était devenu, au fil des temps et après de multiples démembrements, le comté de Razés. Elle n'entra dans l'histoire qu'à l'époque carolingienne, et fut tirée de l'anonymat par deux "missi dominici" de Charlemagne: Théodulf, évêque d'Orléans et Leidrade, archevêque de Lyon, qui s'y rendirent en 798. L'inspection de ces deux ecclésiastiques de haut rang, qui effectuaient un vaste périple dans le Sud de la Gaule et la Marche d'Espagne, était due à l'apparition de troubles religieux liés à l'une des multiples hérésies qui fleurirent, à intervalle régulier, dans ce pays.

Théodulf fit à l'Empereur la relation de son voyage dans un poème en latin intitulé "Paraenesis ad judices", dont sont extraits les deux vers suivants, aujourd'hui fort connus des gens qui s'intéressent à l'histoire de Rennes le Château:

"Inde revidentes te, Carcassona, Rhedasque
Moenibus, inferimus nos, cito, Narbo tuis."

On voit que le nom d'une ville totalement inconnue jusqu'alors, et qu'il semble mettre sur le même pied que Narbonne et Carcassonne, y apparaît effectivement. S'appuyant sur ce texte et sur les écrits d'un historien carcassonnais de la Renaissance nommé Guillaume Besse, et aussi sur le fait qu'elle fut le chef-lieu de la plus grande entité territoriale de Gothie, le comté de Razés, Fédié se mit à la recherche de cette Troie locale, dont l'emplacement exact était déjà fort discuté Il publia, en 1878, un ouvrage intitulé "Le comté de Razés", constitué de notices historiques dont la principale était, bien sûr, consacrée à Rhedae. Cette monographie fut approuvée par la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne - dont Fédié était sans nul doute l'un des membres les plus éminents,- et eut l'honneur d'être présentée au Congrès des Sociétés Savantes tenu en la Sorbonne, le 28 Avril 1877. Elle fut même admise en lecture publique, lors d'une assemblée générale.

Cette cité, selon son opinion, aurait été d'origine wisigothique. Quant à sa situation géographique exacte, s'inspirant des écrits antérieurs de Guillaume Besse, il la voyait sur l'emplacement actuel et les environs immédiats du petit village de Rennes le Château. Le fait que Rhedae fut comparée à Narbonne et Carcassonne à l'époque carolingienne indiquait qu'elle ne pouvait être de fondation récente et, qu'avant l'invasion musulmane, elle avait dû être une place fort importante. Toujours selon Fédié, elle tenait son origine d'un campement de chariots érigés en place forte, à la façon des steppes, lors de l'invasion wisigothique. D'où son nom de Rhéda, signifiant chariot en langue celtique et gotique (1). Elle aurait, par la suite, acquis une importance considérable lorsque les Wisigoths se retirèrent en Espagne et ne conservèrent que la Septimanie au nord des Pyrénées (2). Elle en devint l'un des principaux "boulevards", dit-il, utilisant là une acception du terme dont la signification échappe à beaucoup de nos contemporains. Bien que ses sources fussent relativement sûres pour la période post-carolingienne, il s'appuya également sur la tradition orale - qui persistait encore au siècle dernier,- pour établir certaines conjectures; ce qui vaut aujourd'hui à ses écrits une relative désaffection des milieux dits académiques, dont il fut pourtant un membre distingué! Sa thèse sur l'origine wisigothique de la cité, dont le postulat repose essentiellement sur le témoignage de Théodulf et les écrits de Guillaume Besse est aujourd'hui battue en brèche par les historiens locaux. Adeptes d'une interprétation restreinte ils pensent, en effet, que lorsque l'évêque visita Rhedae celle-ci n'était pas une cité comparable à Carcassonne, mais une simple place forte édifiée depuis peu, par les Carolingiens sur le glacis espagnol. Est-ce une interprétation acceptable? Pour le savoir, la première démarche consiste à vérifier si ce fameux poème peut, en toute objectivité, être pris au pied de la lettre. Et, pour cela, chercher d'abord à cerner la personnalité de son auteur.

Théodulf, évêque d'Orléans depuis 775 et abbé de Fleury depuis 781, était l'un des principaux dignitaires ecclésiastiques de l'Empire d'Occident. En tant que tel, il assista au couronnement de Charlemagne à Rome, en l'an 800. Moins connu que Alcuin, il n'en devint pas moins un proche conseiller de l'Empereur. Théologien de renom, poète et protecteur des arts, ce fin lettré fut, sans nul, doute l'une des têtes les mieux faites de son temps. On le croyait natif du Sud de la Gaule, mais il semble avéré qu'il était un Wisigoth d'Espagne réfugié au Nord des Pyrénées. En raison de ses origines, il connaissait donc mieux que quiconque l'histoire de la Septimanie, et c'est sans doute l'une des raisons qui le firent choisir par Charlemagne pour conduire cette inspection. La nature de la mission qui lui fut confiée, à dominante religieuse, n'en revêtait pas moins un certain caractère administratif. Le compte rendu qu'il en fit à son retour, bien que présenté sous forme de poème - autres temps, autres moeurs,- aurait dû donner une image à la fois fidèle et concise de la réalité. La question qui se pose est donc de savoir si un homme de sa qualité pouvait, dans les rapports qu'il présentait à l'Empereur, se contenter d'approximations! Théodulf ne pouvant, à l'évidence, confondre un poste militaire frontalier récent - même relativement important,- et une ville comparable à Narbonne, il semble donc que la logique la plus élémentaire conduise à postuler, allant en cela dans le sens de Fédié, que Rhedae était sans doute alors l'une des plus importantes cités de l'ancienne Septimanie. Et que, par la même, elle ne pouvait être de fondation récente mais wisigothique, puisque postérieure à l'occupation romaine.

C'est ainsi que Fédié dit de Rhedae: "Nul historien n'a donné des indications sur l'origine, l'importance et le rôle historique de la ville de Rhedae. Sa fondation est tellement mystérieuse qu'elle semble avoir découragé les chroniqueurs - il pense sans doute à Besse - et les archéologues. On ne lui fait même pas l'honneur d'inventer une fable ou un récit légendaire pour expliquer ses commencements. Cette auréole populaire, empreinte de merveilleux, qui entoure le berceau de certaines cités de la Gaule Narbonnaise, et notamment Carcassonne, lui fait complètement défaut. On dirait qu'elle est née d'une seule pièce et qu'elle n'a été découverte que quelques siècles après sa fondation."

La monographie qu'il consacra à Rhedae - d'où sont extraites ces quelques lignes,- obtint sans doute, à l'époque, un succès d'estime local; mais sa thèse trop dérangeante ne fit pas école. Elle serait tombée dans l'oubli le plus total si des événements relativement insolites n'étaient venus, quelques années plus tard, troubler la quiétude du village de Rennes et attacher à celui-ci une aura sulfureuse aussi tenace qu'universelle De Rhedae, il n'allait cependant plus être question pendant de nombreuses années et le mystère demeurait entier! Lorsque l'on évoque le nom de cette ville, les exégètes actuels parlent de Fédié comme d'un romantique dont la part trop belle qu'il fit à la tradition ne pouvait suppléer l'absence, trop évidente à leurs yeux, de références historiques solides A défaut de sources attestées, quasi inexistantes semble-t-il pour la période allant du quatrième au huitième siècle, celui-ci n'en a pas moins fait preuve d'une certaine créativité. Il a replacé Rhedae dans son véritable contexte originel, au centre du plus important comté d'une Septimanie demeurée wisigothique pendant trois siècles. Que cela soit sujet à caution aujourd'hui n'a rien pour surprendre, mais n'enlève rien à la valeur de sa thèse. Contrairement à ses détracteurs actuels, il avait peut-être réussi à couper l'arbre qui lui cachait la forêt!

 

LA GENESE DU MYTHE DE L'OR.

Pendant que Fédié, latiniste distingué, disparaissait coté cour, allait entrer, côté jardin, l'homme qui devait marquer le site de façon indélébile. Il était latiniste, lui aussi, mais par nécessité! C'est en 1885, en effet, que Bérenger Saunière fut nommé curé de Rennes le Château. Que dire de plus sur la vie de cet ecclésiastique très particulier, dont l'épopée picaresque -si l'on ose dire,- défraya la chronique locale au début du siècle? Tout, semble-t-il, a été dit et écrit dans la trop abondante littérature, de niveau très inégal, que son aventure a suscité.

S'il semble possible de retenir une chose, c'est l'adéquation parfaite du personnage au lieu. Il était né à Montazels, petit village situé à une demi-lieue, sur la rive opposée de l'Aude, et avait donc une profonde connaissance de cette terre, et de ses coutumes et traditions orales encore vivaces au siècle dernier. Comme la suite l'a montré, il était sans doute d'une intelligence que ses origines terriennes poussaient davantage au pragmatisme qu'aux envolées spirituelles. Une intelligence de situation qui lui permit d'exploiter totalement, lorsque l'occasion s'en présenta, un contexte très particulier. Si l'on en juge par ce qui a été rapporté sur son comportement, il semble qu'il présentait une forte inclination à l'indépendance d'esprit - disposition rhédibitoire pour un ecclésiastique,- et qu'il ne manquait pas d'un certain culot. Appliqué et opiniâtre, c'était sans nul doute un homme au caractère bien trempé et très difficile à circonvenir.

Dans le cadre de ses affectations antérieures, en particulier au petit séminaire de Narbonne, il avait sans doute eu tout loisir de s'intéresser à l'histoire régionale! Peut-être à travers l'oeuvre monumentale de dom Devic et dom Vaissette, l'Histoire Générale de Languedoc, ou des bulletins publiés par la Société Savante de Carcassonne dont son contemporain Fédié était un membre éminent. Il n'ignorait donc peut-être pas en quel endroit potentiellement chargé d'histoire, il allait exercer son ministère. Lorsqu'il y arriva, il y a un peu plus d'un siècle, ce lieu paraissait totalement déshérité et respirait la misère. Mais la hiérarchie avait, à l'évidence, sous-estimé sa perspicacité; et aussi celle de son frère Alfred, prêtre comme lui mais introduit dans certains milieux narbonnais sensibles aux influences maçonniques.

Pour affronter sa vie quotidienne relativement misérable, Saunière s'attacha les services d'une jeune chapelière d'Espéraza, Marie Dénarnaud, qui vint à Rennes accompagnée de ses parents. Elle fut le témoin privilégié de son ascension sociale et le servit jusqu'à sa mort. Propriétaire réelle des biens immobiliers, elle lui survécut trente-six ans et mourut pauvre, emportant dans la tombe son lourd secret.

Il semble que la fabuleuse aventure du curé Saunière débuta en 1891 lorsque, à l'aide d'un prêt de la municipalité, il entreprit la restauration de l'église du village dont l'état de vétusté menaçait, selon lui, la sécurité des fidèles. C'est au cours des travaux, dans l'un des piliers supportant le maître-autel - à moins que cela ne fût sous une dalle incrustée dans le sol de la nef,- que Saunière aidé de deux maçons découvrit trois rouleaux de bois scellés à la cire; ces derniers auraient contenu des parchemins.(3) Sa découverte ébruitée par les maçons, il proposa au maire de se charger de la vente de ces documents anciens, pour le plus grand bien de la commune et le remboursement du prêt que lui avait accordé la municipalité. Celui-ci accepta le marché mais ce n'est, semble-t-il, que deux années plus tard que Saunière en référa à sa hiérarchie, après avoir usé force chandelles aux tentatives de décryptage desdits documents, sans doute avec l'aide intéressée de son collègue Boudet, curé de Rennes-les-Bains. C'est alors que débuta pour lui, après un voyage à Paris dont tout porte à croire qu'il fut commandité par l'évêché de Carcassonne, une fabuleuse aventure.

Il résulte de divers témoignages - dont certaines plaintes des habitants adressées à la Préfecture,- qu' il passait beaucoup de temps au cimetière, dont il chamboula l'ordonnancement, et s'intéressait de fort près à certaines pierres tombales. En particulier, celles de la sépulture de Marie de Nègre d'Able, épouse du marquis de Blanchefort seigneur de Rennes, et décédée quelques années avant la Révolution. Il effaça au burin les inscriptions de l'une, et fit même disparaître l'autre, au grand dam de certains de ses paroissiens qui jugeaient sa conduite inconvenante. Heureusement, les inscriptions de la première avaient été relevées par un archéologue amateur, et celles de la seconde par un ingénieur des Ponts et Chaussées retraité, monsieur Ernest Cros (4).

Nul ne sait ce que Saunière retira de l'étude des parchemins et du décryptage des dalles. Mais il apparaît clairement qu'à partir de cette époque, la fortune sembla lui sourire, sans qu'il soit possible de préjuger de la forme qu'elle revêtit. Dans les années qui suivirent, il entreprit et mena à bien la construction d'un luxueux édifice de style néogothique, baptisé la villa Béthanie, de la tour Magdala, et de la galerie couverte surmontée d'un rempart qui les relie. Il fit aussi restaurer totalement l'église du village, qu'il décora en partie lui-même dans un style saint-sulpicien encore plus chargé que celui de l'époque. Et ceci, toujours à ses frais, dans la mesure où l'on ne sait pas d'où venait l'argent.

Parallèlement, il menait une "fastueuse" vie mondaine dont les protagonistes les plus remarqués étaient une diva réputée de l'Opéra de Paris, madame Emma Calvé, et le député radical de l'arrondissement, celui-là même à qui échut le redoutable privilège d'être Sous-Secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, lorsque la Joconde fut volée au Louvre. Il y aurait eu, aussi, un noble étranger fleurant bon la valse viennoise appartenant à la maison impériale d'Autriche-Hongrie dont il portait le patronyme, Jean de Habsbourg dit Jean Orth. Excusez du peu! (4)

Le comportement de Saunière était paradoxal, puisqu'il n'hésitait pas à inviter à sa table une personnalité radicale de premier plan, en cette période où les relations entre l'Eglise et les gouvernements radicaux étaient au plus bas, et devaient aboutir à la loi de séparation votée en 19O5 sous le ministère Combes. Mais ses frasques ne se limitaient pas à ces quelques insolites mondanités! Il fit apposer sur le tympan de l'église l'expression "Terribilis est locus iste" (Ce lieu est terrible), tirée de la vision de Jacob dans la Genèse. Et enfin, suprême allégorie au sens également inconnu, il préposa un diable cornu, qu'il plaça sous le bénitier, à la garde de la maison de Dieu! L'église étant devenue propriété communale, l'évêché n'avait plus le pouvoir d'intervenir sur l'édifice. Il était donc obligé d'assister, impuissant, aux agissements sacrilèges - ou pour le moins blasphématoires - de ce bizarre ecclésiastique. La hiérarchie ne put, mais elle y mit le temps, que prendre les mesures disciplinaires qui s'imposaient. Questionné sur les sources de son enrichissement, Saunière fut suspendu "à divinis" en 191O, sous l'accusation de trafic de messes; mais se réfugia dans le maquis de la procédure. Il fut enfin interdit, mais en 1915 seulement, et mourut le 17 janvier 1917.

Cette épopée réellement hors du commun, qui alimentait depuis longtemps déjà la chronique des ateliers de chapellerie d'Espéraza où besognaient justement quelques habitants de Rennes, allait laisser une trace pratiquement indélébile dans l'imaginaire local. Les hypothèses les plus extraordinaires furent avancées pour essayer d'expliquer l'enrichissement subit du curé Saunière mais, dans l'esprit des gens, celle de la découverte d'un fabuleux magot l'emporta tout naturellement. Ainsi allait naître le mythe du trésor - et les mythes ont la peau dure,- sur lequel des spécialistes de la chose écrite se penchèrent, à partir des années 6O, et qui allait prendre des proportions relativement importantes puisqu'une multitude d'ouvrages lui furent consacrés.

Que retenir de l'aventure de Saunière à travers les témoignages humains souvent de seconde main, fragiles et remis en forme de façon quelquefois excessive! La thèse officielle du tribunal ecclésiastique, ardemment défendue dans un mémoire publié en 1972 par le secrétaire de la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne chargé du dossier de Rennes, est celle de trafic de messes. Il est avéré que Saunière recevait de nombreux mandats, mais la plupart était de faible montant. Etait-ce suffisant pour lui permettre d'ériger les constructions qu'il a laissées et mener, toutes proportions gardées, un train de vie de fermier général? Même conduite de façon rationnelle et à grande échelle, il est douteux que son escroquerie au sacré, somme toute relativement banale, ait pu lui rapporter suffisamment, à elle seule, pour lui assurer un train de vie aussi dispendieux.

La thèse populaire, simpliste et ne s'embarrassant pas de détails, faisait bon marché des pratiques simoniaques. Saunière, arrivé à Rennes pauvre comme Job et qui menait à présent une vie de potentat oriental, avait tout simplement mis la main sur un trésor! C'était plein de bon sens et chacun, en son for intérieur, sentait confusément que ce lieu n'était peut-être pas un endroit tout à fait ordinaire. Pourtant, à l'époque, peu de personnes avaient lu les écrits de Fédié et pouvaient penser qu'une ville morte dormait là qui aurait pu receler, en des temps anciens, de fabuleux trésors. Des trésors du genre de ceux découverts au siècle précédent à Pétroasa, en Roumanie, ou à Fuente de Guarrazar, en Espagne (5).

Peut-être Bérenger Saunière a-t-il découvert et dilapidé une infime partie du légendaire trésor des rois wisigoths de Toulouse "déposée en offrande", il y a une quinzaine de siècles, dans quelque hypothétique crypte du proche voisinage! Ou dissimulée, comme à Guarrazar, dans quelque tombe d'une fantomatique nécropole!