EPILOGUE

Rendu artificieusement étrange par un prêtre aux motivations inconnues, le village de Rennes le Château était devenu, depuis une vingtaine d'années, très suspect aux yeux des gens raisonnables. A tel point, d'ailleurs, que cela rendait trés difficile toute approche sereine et objective du problème soulevé par Fédié: celui de la ville de Rhédae. Au comportement totalement irrationnel des uns s'opposait la réaction épidermique bien compréhensible des autres refusant, en l'absence de preuves, toute importance historique au site. Il est vrai que démontrer l'immobilité en niant le mouvement est une chose relativement facile...et tellement reposante!

Tombé en totale déshérence à la Révolution, ce lieu tout à fait ordinaire le serait resté si Louis Fédié ne l'avait signalé à l'attention de l'intelligentsia locale, dans les dernières années du siècle passé. Il postula, en effet, que Rennes n'était autre que l'antique Rhédae, cité légendaire connue de quelques rares et anciens historiens locaux. Mais qui pouvait bien, en 1877, se soucier de Rhédae et de ces horribles barbares qu'étaient les Wisigoths! L'Histoire de France ne débutant qu'à la bataille de Soissons (celle du vase bien connu des écoliers), en 486, sa thèse passa totalement inaperçue. Enfin, presque!

Survint Bérenger Saunière, curieux personnage que le destin et une amicale pression familiale avaient poussé dans les ordres. Son tempérament aventureux eut mieux supporté, c'est certain, les contraintes moindres de la vie profane! Mais c'est là, sans doute, un des mystères de la prédestination!

Installé dans sa modeste cure, en ce lieu qui suait la misère par tous ses pores, il se mit à chercher dans l'église, le cimetière, le fil conducteur qui menait à la légendaire cité wisigothe, dont le virus lui avait probablement été inoculé par la lecture de Fédié! Aiguillonné par une sorte de sixième sens, il finit par trouver la mystrieuse clef qui conduisait la non moins mystrieuse cache. Accusé par la suite de comportement simoniaque, il semble qu'en réalité, si trafic il y eut, Saunire pratiqua de main de maître celui d'un métal jaune bien connu: l'or. Mais un or anonyme, préalablement fondu pour en masquer la provenance. Au delà des quelques inévitables frasques liées à son enrichissement subit, il ne put réprimer un tempérament de bâtisseur et d'artiste. Un artiste au goùt aussi discutable que particulier, très porté sur le rébus et l'allégorie. Ce faisant, il marqua le site à tout jamais, l'empêchant de retomber dans l'anonymat le plus total. Sans Saunière, qui se souviendrait encore de la thêse que Fédié émit sur Rhédae, il y a plus d'un siècle!

A sa mort il légua une énigme à la postérité. Celle-ci est devenue, au fil du temps, un problème de logique qui, malheureusement, n'était pas tout à fait aristotélicienne, mais plutôt une logique des ensembles un peu "flous". Elle comportait quatre éléments: Fédié, Saunèire, Rhédae et le trésor, et était gouvernée par deux syllogismes probabilistes constituant une espèce de cercle vicieux dont il était difficile de sortir. L'énoncé en était le suivant:

1 Fédié prétend qu'existait, ici, une cité wisigothe: Rhédae.
Les monarques wisigoths étaient réputés très riches.
Saunière aurait donc pu trouver, ici, un trésor.

2 Saunière est devenu riche à Rennes le Château.
Certains pensent qu'il y a trouvé un trésor.
Fédié pourrait donc avoir raison.

Il existait donc un premier doute sur la nature de la trouvaille de Saunière et son enrichissement subit: avait-il ou n'avait-il pas trouvé un trésor? Et un second sur la réalité de l'existence de la cité de Rhédae, et aussi son opulence, puisque trésor il pouvait y avoir! Pourtant, une certaine Rhédae avait bien été visitée par Théodulf en 798, et la probabilité pour que l'enrichissement de Saunière procédât de la découverte d'un trésor était, dans l'absolu, relativement forte. Qui pouvait encore penser, en toute bonne foi, qu'un quelconque trafic spirituel ait pu enrichir, à ce point, le curé d'un lieu aussi pauvre et isolé que l'était Rennes le Château à la fin du siècle dernier?

Depuis lors, et dans cette incertitude, les gens naïfs et optimistes - il en faut, - s'évertuaient à chercher les reliefs d'un trésor, et les gens graves et sentencieux, obnubilés par le phénomène Sauniére et son symbolisme sulfureux, déniaient toute valeur à la thèse de Fédié.

Un troisième personnage, pourtant, s'intéressa à l'époque de fort près au site. Fédié avait piqué la curiosité de certains intellectuels locaux dont le moindre, bien que résident occasionnel, n'était sans doute pas Ernest Cros. Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées et demeurant à Paris, il venait tous les ans, à la belle saison, dans sa propriété de Ginoles, près de Quillan. Bien qu'il n'ait jamais livré le fond de sa pensée de façon explicite - il connaissait très bien Saunière et, sans doute, Fédéi, - il y a gros à parier qu'il avait découvert le lien de cause à effet entre la présence, en ce lieu, de l'antique Rhédae wisigothe et l'enrichissement rapide du curé Saunière. C'est lui qui reconstitua les inscriptions de la dalle de la tombe de Marie de Nègre d'Able, que le curé avait effacées à l'aide d'un outil de carrier, et releva, sans doute, celles de la dalle de Coume Sourde. Il s'intéressait donc et de fort près à ce qui était déjà "l'énigme de Rennes le Château", et il semble qu'il ne lui manqua, pour conclure, que ce qu'il ne pouvait se procurer alors: une bonne photographie aérienne!

Les données du problème ont été complétées, depuis, par l'apport de cette technique, et il est devenu possible de lever l'ambiguïté qui en grévait la solution (1). Rhédae a bel et bien existé, et la probabilité pour que Saunière ait découvert ici un trésor est non négligeable! Les Wisigoths avaient accoutumé, suivant en cela de vieilles traditions qui n'étaient pas que germaniques, d'ensevelir leurs souverains avec leurs armes et des trésors. Le cas est rapporté par les chroniqueurs pour ce qui concerne Alaric le Grand, enseveli en Calabre, sous le cours du Busentin. Le mausolée aux multiples cryptes de Rhédae a donc du recéler, avant l'invasion arabe survenue vers 718, quelques "menus" trésors. Et, de la même manière qu'une partie de ceux de Tolède ont été dissimulés dans l'anonyme tombe d'un prêtre, à Fuente de Guarrazar, la logique la plus élémentaire conduit à penser que ceux de Rhédae ont pu, également, l'être dans le proche voisinage. S'agissant de l'or des morts pourquoi pas, ici aussi, dans une tombe de l'ancienne nécropole de la ville, actuellement impossible à localiser! Saunière, renseigné par l'interprétation des parchemins (2) combinée à celle des dalles, aurait donc pu découvrir l'or en un lieu fort banal, peut-être au pied d'un mur bordant quelque champ abandonné. Et ceci, sans attirer le moins du monde l'attention de ses ouailles. C'est d'autant plus vraisemblable qu'il se déplaçait souvent dans la campagne environnante, le "gorbelh" (3) au dos. Il allait, prétendait-il, ramasser des pierres dont il ornait le petit jardin situé devant l'église. Des pierres dont certaines, il y a fort à parier, devaient avoir la couleur des pépites!

Demeure, enfin, Rhédae et l'épais mystère qui entoure ses débuts! Aucune source classique de l'histoire wisigothique, qu'elle concerne le royaume de Toulouse ou celui de Tolède, ne la mentionne. Une agglomération aussi importante et recélant un tel monument pouvait-elle, en toute logique, échapper à l'attention des chroniqueurs? Pourquoi, alors qu'elle était la capitale de la plus vaste région de Septimanie et l'une de ses plus grandes cités, n'en fut-elle jamais l'un des sept évêchés? Sidoine Appolinaire qui fut un temps emprisonné par le roi Euric à Livia, à quelques lieues au nord, aurait pu connaïtre son existence! Or, il fallut attendre le wisigoth Thodulf, quelques trois siècles plus tard, pour qu'elle émerge du néant. Les rares prédécesseurs de Théodulf étaient-ils donc atteints de cécité? Ou alors, victime du symbole qu'elle représentait, la ville aurait-elle été frappée d'une sorte d'interdit après la conversion du roi Récarède, en 587 ! Les monarques goths de Toulouse, dont certains reposent sans doute là depuis quinze siècles, étaient "officiellement" ariens. Mais le léger vernis de ce christianisme peu orthodoxe masquait très difficilement leur paganisme ancien et bien réel. Peut-on logiquement penser que les croyances ancestrales d'un peuple de tradition guerrière, comme les Goths, aient pu changer radicalement en moins d'un demi-siècle? Si oui, pourquoi alors le deuxième roi de Toulouse était-il placé sous la protection de Thor, l'Ase au marteau, dieux des combats et maïtre du tonnerre! Est-il nécessaire de rappeler, enfin, le sentiment antiromain et, corrélativement, l'extrème animosité et même la brutalité à l'encontre de l'Eglise latine dont firent preuve certains d'entre eux, notamment Euric; et encore cent ans après, en Espagne, Lovigild.

Mais tout ceci pourrait sembler n'être qu'une construction de l'esprit fort contestable, si le hasard n'avait voulu que l'énigme historique de Rhédae n'ait son pendant dans l'Espagne wisigothique. Car elle aussi possède une mystèrieuse cité disparue! Cette ville se nommait Récopolis et fut fondée en 578 par ce même Léovigild qui fut, aux plans politique et militaire, l'un des plus grands souverains espagnols. Il l'appela ainsi en l'honneur de son fils Recarède qui lui succda. Celui-ci, abandonnant les croyances ancestrales, se convertit à l'Evangile de Nicée et fut le premier roi catholique de la Péninsule. L'existence de cette cité magnifique, dotée d'imposantes murailles, n'est connue que par quelques lignes de la chronique de Jean de Biclar, évèque de Gérone, et par la frappe de monnaies qui attestent de sa création. Car Récopolis, comme Rhédae, est une cité fantôme qui a disparu totalement du paysage espagnol sans laisser la moindre trace. L'existence d'un sanctuaire du nom de Nuestra Senora de Recapel situé sur le Tage, près d'Almonacid de Zorita, laisse penser à certains historiens qu'elle aurait pu se trouver en ce lieu. Son destin tragique pourrait être attribué à l'invasion arabe. Mais pourquoi, comme l'énigmatique Rhédae, a-t-elle aussi pratiquement disparu de la mémoire des hommes ?

Il faut souligner enfin, pour parachever ce petit ouvrage, que l'existence passée de Rhédae et de son immense édifice à la fois cultuel et commémoratif ouvre la voie à une dernière hypothèse. Une hypothèse dans le droit fil de celles qui ont déjà été émises sur les croyances religieuses réelles ou supposées des Wisigoths du début du cinquième siècle. Il semble, et cela a été rappelé précédemment, que le fossé religieux qui séparait les monarques goths de l'Eglise romaine était beaucoup plus large qu'il n'y paraît, et un doute avait déjà été émis sur la réalité de la conversion totale des Wisigoths à l'Evangile de Wulfila!

Bien qu'il soit toujours aléatoire de s'aventurer dans les méandres de la toponymie, cela ouvre quelquefois la voie à des conjectures fort intéressantes. Il est, en effet, impossible de ne pas remarquer que certains toponymes du proche voisinage de Rhédae, au pied même de la colline, ont une terminaison rappelant étrangement les divinités majeures du Panthéon gothique ancien: les Ases (4). La rivière elle-même, qui se nomme aujourd'hui Aude, porta dans le haut moyen-âge le nom de Azate, Azete et Adze!

Cette statistique pourrait ne sembler qu'amusante, si deux des lieux les plus célèbres de l'épopée wisigothique ne présentaient, eux aussi, cette bizarre particularité. Il s'agit, bien évidemment, de Pétroasa et Guarrazar où ont été découverts de fabuleux trésors attribués aux Wisigoths.

Un mauvais jeu de mots pourrait-il faire attribuer tout ceci au "hasard"! Ou alors, cet échantillon relativement réduit pourrait-il revêtir une quelconque signification? Il suffit de retourner à Rhédae pour le savoir. L'une des formes attestées du toponyme, qui a beaucoup évolué au cours des temps, se trouve être Reddas ou Redas. Il semble logique de penser que cette cité, qui a donné son nom à la région entière (5) aurait pu, à fortiori, donner aussi sa coloration terminale au proche suburbium. Sa forme originelle aurait donc pu être effectivement Redas ou Redasa (Redaza), et avoir été générée par la juxtaposition symbolique des deux runes (reid ou rheda) et (öss ou ase). La traduction pourrait en être: "le Chariot des Ases" ou, par extension, le "Chariot Sacré". Si tel était le cas, cela conforterait considérablement l'origine wisigothique et le caractère magico-religieux de cette cité!

Il est connu que les chariots possédaient, chez les Wisigoths, une image fortement symbolique et sans doute sacrée. Ils étaient, dans les rares périodes de paix, leur cadre de vie ambulant et la demeure où ils naissaient, aimaient et quelquefois rendaient l'âme! En temps de guerre, rassemblés en cercles concentriques à la façon des steppes, ils constituaient le carago, la forteresse, refuge des femmes et des enfants, et planche de salut des guerriers en cas de revers sur le champ de bataille. Enfin, c'était sur les roues du char d'Odinn qu'étaient gravées les mystèrieuses runes, alphabet magique et sacré de leurs anciens!

La ville pourrait donc tenir son nom du mausolée qui ne serait autre, dans ces conditions, que le "Chariot Sacré" lui-même à bord duquel les âmes des monarques effectuaient leur dernier voyage vers un lieu dont on ne sait plus, désormais, s'il était la Valhöll des croyances immémoriales ou le paradis des chrétiens qu'ils étaient censés être devenus!

Mais, comme eut dit Rudyard Kipling, ceci est "vraiment" une autre Histoire!

Et pourtant, à votre avis, pourquoi Saunière a-t-il qualifié ce lieu de terrible, et a-t-il préposé le diable à sa garde!