L'énigme des origines
Et je vois s'élever un palais,
Au toit d'or plus brillant que le soleil.
Là résideront toutes les troupes fidèles,
Elles y jouiront du bonheur
jusqu'à la fin des temps.
Voluspa. Poème héroïque de l'Edda.
La hantise de la fin des temps.
Les Wisigoths qui s'établirent en Aquitaine maritime en 418 étaient, selon les estimations divergentes des historiens, entre cent mille et trois cent mille. En réalité il semble que ce soit l'hypothèse basse qui doive être tenue pour vraisemblable, ce qui permet de penser qu'ils pouvaient aligner environ vingt à trente mille combattants.
Depuis le passage du Danube sous la poussée des Huns, en 376, les effectifs humains de la nation wisigothique avaient fondu comme neige au soleil, au cours des incessantes et meurtrières campagnes menées tout au long de leur long périple méditerranéen. Les vides avaient étés comblés par l'apport humain d'autres tribus barbares germaniques, inexorablement drainées dans le sillage des pérégrinations gothiques.
Les Wisigoths de souche, vieille aristocratie guerrière, étaient sans doute relativement peu nombreux et constituaient l'encadrement et le fer de lance de cette nation armée. Ces redoutables combattants, véritables seigneurs de la guerre, rassemblaient autour d'eux malgré une indiscipline atavique, la nation barbare la plus puissante et la plus crainte à laquelle rien ne semblait pouvoir s'opposer. Les guerriers goths étaient, pour la plupart, des cavaliers légers dont l'armement offensif était constitué d'une lance, une épée et un arc. Ils ne portaient pas de lourde armure, et leur protection devait se limiter à un pectoral, un bouclier rond et un casque. Les charges de leur cavalerie, conduites selon une disposition en forme de coin, la fameuse "tête de sanglier", étaient réputées très meurtrières. Les légions de Valens en firent la triste expérience à Andrinople, en 378, et les Vandales Sillings également, qui furent décimés en Bétique, en 416, par la cavalerie conduite par Wallia. Mais les Wisigoths avaient d'autres qualités, puisqu'ils étaient les barbares culturellement les plus évolués et, de plus, déjà convertis au christianisme arien.
C'est donc une population composée pour une bonne part de guerriers nomades qui, au terme d'une odyssée d'un bon quart de siècle, s'installa en Aquitaine entre Bordeaux, Toulouse, le Quercy et les Pyrénées. Cette région, à l'image de tout le monde romain occidental, très éprouvée par les premières invasions germaniques de 4O6, les révoltes paysannes et l'inévitable cortège de famines et d'épidémies en tous genres, était dans une situation économique désastreuse. En outre l'établissement des Goths, au titre du foedus, allait ajouter à la déstabilisation en contraignant la classe dirigeante gallo-romaine, les sénateurs et autres illustrissimes déjà imprégnée de catholicisme, à passer du stade de dominant à celui de dominé. Les clauses de ce foedus, fortement inégalitaires au bénéfice des nouveaux venus, n'allaient pas manquer de cristalliser, à terme, un mécontentement latent. En effet, outre l'avantage du partage foncier, les Goths n'étaient pas tenus à l'impôt et pouvaient seuls porter les armes.
S'ajoutait à cela, une inébranlable volonté d'isolement culturel. Leurs moeurs - en particulier l'endogamie,- leur idiome vernaculaire, et surtout leur religion totalement opposée à celle d'un milieu beaucoup plus policé qu'ils assujétissaient par la force, les condamnaient à vivre sur la défensive. Leur position dominante et leurs faibles effectifs, comparativement à ceux de la population de l'Aquitaine, les plaçaient dans une position de colonisateurs à la mère patrie inexistante. Leur situation risquait donc de devenir difficile sinon intenable, devant une agression extérieure ou des troubles internes, ou encore la combinaison des deux. Ces évènements devaient d'ailleurs survenir en un peu moins d'un siècle. Le premier avec l'invasion d'Attila, en 451, et le second avec l'offensive franque, combinée à de graves dissensions civiles fomentées par le clergé catholique de Tours. Ce dernier évènement devait d'ailleurs causer la perte du royaume du Nord des Pyrénées en 5O7.
Leurs monarques étaient sans doute très conscients de la précarité de la situation, due au peu d'empressement des Gallo-Romains à collaborer avec eux, au différent religieux, véritable poison qui devait conduire Euric à prendre de graves mesures coercitives, et surtout au manque total d'appuis extérieurs. Mais, paradoxalement, le royaume Wisigoth devait s'effondrer au moment où il aurait pu trouver une aide auprès des Ostrogoths d'Italie, dont la puissance suivait une courbe ascendante, sous le règne de Théodoric le Grand. Pour une minorité, gouvernant par la crainte dans un environnement hostile par principe, la seule tactique valable ne pouvait être que celle du hérisson. En outre, il n'avaient pas perdu leur nomadisme atavique et tous les ans, à la belle saison, entreprenaient des expéditions guerrières, quelquefois fort lointaines, pour agrandir leurs possessions. Dans le cadre de cette stratégie, ils avaient sans doute besoin d'un pied à terre royal, une ville forte située vers le centre de leurs possessions. Leur capitale, aussi fictive que temporaire, a été fixée par les historiens à Toulouse. Certains monarques, en effet, avaient accoutumé de tenir leur cour en ce lieu, mais aussi quelquefois à Bordeaux, Arles ou Narbonne. Il est avéré qu'à Toulouse, on ne rencontre aucun des vestiges qui auraient pu faire de cette ville leur capitale, en particulier les sépultures royales.(1).
En fait, les Goths étaient partout chez eux mais, considérés individuellement, nulle part à l'abri dans leur immense royaume à l'administration difficile. En se gardant bien de vouloir prêter à leurs monarques des intentions, il n'est pas impensable d'imaginer qu'ils aient songé à créer un point d'appui stratégique, une importante place forte purement gothique, constituant le noyau dur du royaume et pouvant servir de base de repli en cas de revers militaire sérieux. Leur vraie capitale, en quelque sorte! Au plan religieux, cette démarche semblerait bien correspondre à l'état d'esprit de ces Germains orientaux, assaillis de préoccupations eschatologiques et attendant sans doute, malgré leur récente conversion au christianisme arien, la bataille finale du Ragnarôk. Comme le souligne Mircéa Eliade: "On a remarqué que la dernière phase de la religion germanique fut dominée par l'intérêt passionné porté au mythe de la fin du monde" (2). Elle paraît bien correspondre à celle où évoluait le peuple goth à cette époque.
Lors de la création du royaume dit "de Toulouse" par le Balthe Théodoric, ce que les Goths craignaient sans doute le plus était une attaque des Huns, conduits par le diabolique Etzel - qu'ils surnommaient Attila, en gotique "petit père",- dont l'empire s'étendait au delà des Alpes. Pour avoir déjà affronté ces derniers dans les conditions épouvantables que l'on sait, un demi-siècle auparavant en Dacie, ils étaient sans doute saisis d'une frayeur rétrospective quasi-religieuse. Ils ne pouvaient pas ne pas se souvenir qu'une partie d'entre eux, qui avait refusé la conversion au christianisme - et n'avait donc pu franchir le Danube,- avait difficilement échappé au massacre ou au servage. Conduits par Athanaric, ils s'étaient réfugiés à Caucaland, pays situé dans les forêts de Transylvanie. Les Huns avaient reculé devant le franchissement des Carpathes et renoncé à les y poursuivre. Il semblait donc que les hordes asiatiques, formées à l'école des steppes et si redoutables dans les combats de rase campagne, fussent bien moins à l'aise en terrain montagneux. Le mode de combat y est différent, la marche d'approche en forêt dangereuse et la logistique plus difficile à assurer. Théodoric dut sans doute en conclure que la nécessité d'attaquer une importante place forte de montagne, était de nature à décourager ses si redoutables adversaires potentiels.
Les avantages présentés par la création de cette cité refuge étaient donc considérables pour les Goths, au regard du contexte politico-religieux dans lequel ils évoluaient et de la situation relativement instable de leur grand royaume. En outre, Théodoric souhaitait sans doute assurer la pérennité de sa dynastie, le réalisme l'emportant ici sur la croyance religieuse supposée.
Les raisons politiques qui ont pu pousser à la création ex-nihilo d'une place forte royale gothique ayant trouvé un début d'explication, même contestable, il reste à essayer de savoir pourquoi la haute vallée de l'Aude, et en particulier le site de Rhedae, auraient pu être choisi, de préférence à tout autre. D'abord, il n'est pas exclu que le site leur fut déjà connu puisqu'en 414, alors qu'il étaient conduits par Athaulf, l'itinéraire qui les conduisit en Espagne passait probablement par ce lieu. Ils auraient pu alors remarquer que, outre ses propres défenses naturelles, le site bénéficiait de sa position géographique, au centre d'une région montagneuse dont tous les accès, dans un rayon d'une trentaine de kilomètres, étaient commandés par des cols ou des défilés. Moyennant l'établissement de postes militaires judicieusement implantés, cette topographie particulière étaient de nature à entraver - ou en tout cas retarder,- la marche d'approche d'une armée ennemie, quelle que fut sa provenance. Et ceci en laissant ouverte toute latitude de retraite. C'est tellement vrai, que même Clovis et ses Francs venus assiéger Carcassonne, après la déroute des Goths, ne se hasardèrent jamais dans cette dangereuse région de hautes collines.
La situation du lieu présentait donc un caractère tout à fait privilégié au plan stratégique. Mais en allait-il de même au plan économique? Bien qu'en théorie Rome - ou Ravenne - fussent maîtresses du pays, les Goths régnaient de fait sur un vaste domaine qui, sous Théodoric, comprenait déjà toutes les terres fertiles de l'Aquitaine. Levant l'impôt et, prédateurs par nature, ils ne devaient donc avoir que peu de difficultés d'approvisionnement, sauf en cas de pénurie généralisée due aux habituelles calamités climatiques. En fait, la seule difficulté résidait dans la collecte et le transport, simples problèmes de logistique facilement surmontables avec les moyens de l'époque, à condition que les sources d'approvisionnement ne fussent pas trop éloignées. Tel était le cas, ici, puisque les riches terres à blé du Lauragais étaient à deux ou trois jours de charroi. De même, les vallées ensoleillées du pays des Sardons, facilement accessibles par le col de Saint-Louis, devaient déjà fournir les excellents vins qui ont fait leur réputation et dont les guerriers goths étaient très friands. L'attrait exercé sur eux, depuis deux siècles, par les rivages méditerranéens, pays de la vigne et du vin, pourrait peut-être trouver là un debut d'explication.
Localement, ils trouvèrent en abondance tous les matériaux de construction, pierre et bois, nécessaires à l'édification de la place forte. N'étant pas connus comme bâtisseurs, ils est problable qu'ils utilisèrent les services de spécialistes gallo-romains de la castramétation. Mais sans doute aussi ceux d'architectes d'Europe Orientale, drainés, de gré ou de force, dans le sillage de leurs pérégrinations. Quant à la main-d'oeuvre, elle devait être composée d'esclaves et des prisonniers de guerre dont ils utlisaient habituellement les services.
La montagne magique et la rivière salée.
Lorsque l'on va de Toulouse à Rhedae et que l'on a passé Castelnaudary (4), la route s'engage dans un pays de collines du sommet desquelles, si le temps le permet, on aperçoit la masse ondulée et sombre des Corbières barrant à l'est tout l'horizon. Dans leur partie méridionale la plus lointaine, telle une gigantesque borne à l'aspect odontoïde, émerge leur point culminant: le pic de Bugarach. Lorsque, venant d'Espagne, le voyageur franchit le col du Perthus, si le temps est beau ou si souffle la tramontane, il ne peut manquer d'apercevoir ce même sommet isolé émergeant au Septentrion. En des temps fort reculés, à l'époque de la domination gothique, que l'on vienne du nord ou du sud, de l'est ou de l'ouest, il suffisait de marcher vers ce repère, pour atteindre Rhedae. Cette montagne domine en effet le site de la ville de toute la puissance tellurique que lui confère son allure massive et sa majestueuse solitude. Elle n'a pas, bien sûr, la pureté de lignes des monts Argée ou Fuji, mais une présence incontestable. Superbe et isolée, la tête souvent encapuchonnée de nuages, elle ne dut pas manquer de frapper l'imagination des monarques de ce peuple de plaines et de fleuves, chez qui la récente conversion à l'Evangile de Wulfila n'avait, sans doute, pu effacer le substrat des croyances anciennes venues du fond des temps.
Qu'elle soit le symbole "païen" de la résidence des dieux, le lieu de la révélation, ou encore la représentation polaire de l'axe du monde, la montagne a toujours tenu un rôle majeur dans les mythologies ou les religions révélées. Il n'est que de citer l'Olympe des Grecs, le Sinaï des Hébreux, ou encore le Méru des Hindous. Mais aussi l'Asgard, résidence des dieux de l'ancienne mythologie nordique, sur laquelle régnait Odin, le "Maître de la fureur poétique". Les monarques goths, qui prétendaient descendre de ce dieu guerrier et magicien, ne pouvaient donc rêver de site plus propice à l'établissement d'une cité, que celui placé sous l'aile protectrice d'un mont pouvant symboliser la résidence de leur ancêtre mythique. Et,de plus, un mont derrière lequel se levait le soleil. Il semble tout à fait dans l'ordre des choses que des "barbares", fussent-ils les plus évolués d'entre eux et même réputés convertis depuis peu au christianisme, aient pu avoir un comportement procédant d'un mode de pensée magique. Et cédé au charme de cette montagne!
Les Wisigoths étaient un peuple de tradition orale, malgré que leur surnom de "Goths sages" ou "Goths savants", lié sans doute à la possession des runes, ait pu faire penser le contraire. Parmi leurs chants guerriers et récits légendaires, devait sans doute figurer la saga de la grande migration qui les conduisit des bords de la Baltique, le pays de l'ambre, à ceux du Pont-Euxin, la mer hospitalière. Malheureusement, seules les grandes lignes en sont connues, grâce à la transcription que Jordanès donna des écrits disparus de Cassiodore. Il était peut-être possible, en parcourant à nouveau ce chemin sur une carte, de réunir des éléments significatifs qui puissent s'insérer dans la géographie locale et trouver, ainsi, une des raisons de leur implantation en ce lieu, plutôt qu'ailleurs.
Outre la montagne, dont il est possible de voir qu'elle pourrait, à la limite, s'intégrer dans le contexte religieux ancien, il est nécessaire de ne pas perdre de vue que les Goths avaient toujours habité, auparavant, de plats pays aux larges fleuves, caractéristiques de l'Europe Orientale. C'était peut-être vers les cours d'eaux qu'il fallait aussi tourner le regard!
Le peuple goth entama donc, vers le début du deuxième siècle, une migration qui devait durer environ soixante quinze ans et le conduire vers les rivages plus ensoleillés de l'ancien pays des Scythes. Cet exode se fit suivant des axes de cheminement parallèles mais séparés. On éprouve, en général, une certaine difficulté à se représenter une migration de ce genre. Il faut bien voir que, compte tenu de la distance parcourue et de la durée du processus, la vitesse moyenne de déplacement est de l'ordre de deux kilomètres par mois, pour l'ensemble d'une population se déplaçant sur un front très large.
L'axe de la migration remonta le cours de la Vistule, et ensuite un affluent de sa rive droite qui se nomme le Bug. Au cours de la remontée de ce dernier les Goths, cheminant sur la rive orientale, rencontrèrent les sources d'un fleuve qui coulait vers l'est et qui se nomme, aujourd'hui encore, le Pripet. La descente de ce fleuve, dont les marais leur laissèrent un très mauvais souvenir, devait les conduire à un fleuve plus important, le Borysthène, devenu aujourd'hui le Dniepr. Longeant ce dernier, ils arrivèrent enfin dans l'ancien pays des Scythes royaux, entre le Borysthène et le Tanaïs, et s'y installèrent. Ils allaient devenir les Goths de l'est ou Ostrogoths. Ceux qui avaient cheminé plus à l'ouest s'installèrent à leur arrivée, entre le Borysthène et le Tyras, aujourd'hui le Dniestr. Au lieu de descendre le Pripet, il avaient remonté le Bug jusqu'à sa source et se retrouvèrent sur ce qui est aujourd'hui le plateau de Podolie. Franchissant ensuite la ligne de partage des eaux, au terme d'une traversée à pied sec - si l'on peut dire - d'une centaine de kilomètres, ils rencontrèrent les sources d'un autre fleuve, qui coule également vers le sud. Ce fleuve se nomme, lui aussi, le Bug, mais le Bug méridional, pour le différencier de son frère du nord qui, paradoxalement, porte le nom de Bug occidental.
Ce cours d'eau possède un estuaire commun avec le Dniepr. A cet endroit se trouvait, à l'époque de la domination Scythe, une ville grecque très connue nommée Olbia. Comme toutes les villes grecques du Pont-Euxin, elle était un comptoir commercial établi en territoire étranger. Hérodote - le père de l'Histoire,- a visité Olbia et laissé, dans ses écrits, une description imagée du fleuve Bug, que descendirent plus tard les Wisigoths, et qui s'appelait alors l'Hypanis. Il est difficile de résister à la reproduire in extenso!
"...Le troisième fleuve est l'Hypanis; il a son origine en Scythie, et sort d'un grand lac autour duquel paissent des chevaux blancs sauvages. On appelle ce lac, avec vérité, mère de l'Hypanis. Après l'avoir quitté, il coule pendant cinq jours de navigation, petit et conservant ses eaux douces; puis, à une distance de quatre jours de navigation du Pont-Euxin, jusqu'à son embouchure, il contracte une amertume insupportable; car il s'y jette une fontaine tellement amère, que toute faible qu'elle est, elle vicie le fleuve grand parmi les médiocres. Cette source est sur la limite des Scythes laboureurs et des Alazons; le nom de la fontaine et du lieu d'où elle coule est, en Scythe, Exampée qui se traduit en grec par Voies Sacrées. Le Tyras et l'Hypanis se rapprochent vers les Alazons, chacun d'eux se détourne ensuite et l'espace qui les sépare s'élargit."
Ainsi, deux fleuves, portant aujourd'hui le nom de Bug, constituent l'axe de cheminement du peuple wisigoth vers le sud. Est-ce l'effet du hasard? Ou, au contraire, est-il possible de penser que les noms de ces deux cours d'eau sont liés à l'exode gothique. Par Hérodote, on sait que le Bug méridional s'appelait en grec Hypanis et, fait remarquable, recevait dans son cours inférieur les eaux d'une source salée! C'est, en tout cas, ce que pensaient les anciens Grecs et, sans doute après eux, les Wisigoths qui leur succédèrent dans la région.
Mais, revenons en à ces derniers! Trois siècles après leur établissement sur les bords du Pont-Euxin, au terme d'une nouvelle et dévastatrice errance méditerranéenne de plusieurs années, ils aboutissent en Gaule méridionale. En l'an 414, à la demande de l'empereur Honorius, ils se mettent en route pour l'Espagne et, pour rejoindre le passage pyrénéen, suivent une rivière qui se nommait alors l'Atax et aujourd'hui l'Aude. En remontant son cours, ils rencontrent une petit affluent de sa rive droite possédant une particularité qui ne dut pas les laisser indifférents. Cette rivière est salée, comme leur ancien Bug, mais d'une échelle très réduite. Elle se nomme aujourd'hui la Salz ou encore Sals.
Remontant ce cours d'eau, et après avoir localisé la source salée sur la gauche, ils aboutissent au pied d'une belle montagne qui servait de repère à leur cheminement lorsqu'ils étaient encore dans la plaine. Le nom que portait la montagne à l'époque de leur arrivée est inconnu mais, aujourd'hui, c'est le pic de Bugarach. La part du hasard commence, semble t-il, à dépasser les bornes communément admises puisque, le lecteur l'aura facilement remarqué, une rivière salée dans son cours inférieur, comme le Bug de leurs anciennes pérégrinations, trouve sa source dans une montagne qui s'appelle aujourd'hui Bugarach! Ce toponyme a une consonnance incontestablement germanique et contient, c'est non moins évident, le terme Bug. Les langues ayant, à l'usage, une tendance simplificatrice, une double éventualité pourrait être envisagée.
Soit la montagne pourrait tenir son nom de la bourgade qui est à son pied, et qui s'appelle effectivement aujourd'hui Bugarach. Le nom originel aurait pu en être Burgarach - forme apparaissant dans un document daté de 889,- auquel cas l'hypothèse "hydronymique" perd tout son intérêt (x) Soit le nom originel de la montagne aurait effectivement comporté le terme Bug. Dans ce cas, l'audace pourrait être poussée jusqu'à traduire ce nom par "la montagne du Bug"
On sait que les Wisigoths composèrent quelquefois des toponymes en accolant des substantifs germaniques et grecs. Un exemple connu en est la cité royale de Récopolis, dont l'existence sera évoquée plus loin. Ainsi, montagne se traduisant en grec par "oros", la montagne du Bug n'est autre que Bog-oros. Par la suite, il est vraisemblable que ce toponyme, au hasard des adaptations idiomatiques ou dialectales, d'abord le gotique et ensuite le bas-latin, a vu sa prononciation évoluer, sa forme phonétique conditionnant, dès lors, sa transcription littérale. La probabilité de cette évolution, entre Bugoros et Bugarach, est d'ailleurs confortée par l'existence d'un patronyme septimanien - jusque là peu connu mais dont il sera fait bientôt état,- celui du comte Bulgar de Bulgaran.
Mais les Goths connaissaient non pas un, mais deux fleuves Bug, dont un salé! La part du hasard, ayant déjà franchi les bornes communément admises, il semble que l'on entre, à présent, dans le domaine de la fiction. En effet, sur la face diamétralement opposée du pic de Bugarach prend sa source un autre cours d'eau qui, au terme d'un parcours de cent vingt kilomètres, trouve son aboutissement en Méditerranée. Cette rivière a pour nom l'Agly, et pourrait figurer dans le schéma local le deuxième Bug, celui du sud.
En prenant un centre situé dans la zone de Bugarach, nous allons tracer, sur une carte, un cercle d'une trentaine de kilomètres de rayon. Celui-ci va circonscrire un réseau hydrographique comportant, au nord, le couple Blanque-Salz se jetant dans l'Aude et, au sud, une partie de l'Agly limitée aux gorges de Galamus. Si l'on fait abstraction du relief totalement différent, le réseau qui vient d'être délimité sur la carte représente, à une échelle fortement réduite - un quarantième environ,- la reproduction presque exacte des réseaux hydrographiques de Pologne et d'Ukraine suivis par les Wisigoths lors de leur migration. Le couple Vistule-Bug Occidental est représenté par le couple Aude-Blanque et Salz, et le Bug Méridional par l'Agly. Il n'existe qu'une légère anomalie dans la représentation locale. Au lieu que ce soit la rivière du sud, l'Agly, qui soit salée comme le Bug Méridional, c'est ici celle du nord. Il y a donc une inversion sur la représentation locale des Bug. Mais pouvait-on demander davantage à la nature .... et au hasard!