Le héros et les signes célestes

 

 

Baltha, origo mirifica !
Jordanès.

 

 

LA MORT DU ROI.

 

En juin 451, vers le solstice d'été, un gigantesque affrontement préfigurant ceux de l'époque moderne mit aux prises, en Champagne, les armées d'Occident et d'Orient. Pour la première fois depuis les guerres médiques, la civilisation gréco-latine allait affronter des hordes venues des steppes d'Asie centrale et jouer sa survie. Du côté occidental, la troupe de choc sur qui allait reposer incontestablement le sort de la bataille était constituée par l'armée wisigothe et sa célèbre cavalerie légère, seule en état d'affronter son homologue asiatique dans un combat de rase campagne. Bien que leur récente sédentarisation en Aquitaine ait pu émousser quelque peu leur tempérament belliqueux., les "fédérés" wisigoths étaient réputés posséder alors la seule force militaire organisée et redoutable de cet Empire d'Occident, en totale déliquescence. Ils étaient conduits par le vieux "roi de Toulouse" Théodoric , un alerte quinquagénaire, secondé par ses deux fils aînés, Thorismond et Théodoric le Second.

Attila, en retraite vers le Rhin, avait choisi le lieu de l'affrontement. C'était une vaste plaine, située en Champagne, dont l'emplacement exact n'a jamais pu être déterminé avec précision, et aux confins de laquelle il avait fait disposer ses chariots en plusieurs cercles concentrique, technique typiques des steppes: les "carragos". C'étaient de véritables forteresses de bois où il pourrait se réfugier dans le cas où le sort des armes ne lui serait pas favorable. Avant d'entamer le combat, il avait consulté ses haruspices qui, après avoir examiné les entrailles des animaux sacrifiés, lui avaient annoncé sa défaite et la mort de son plus redoutable ennemi. Il en avait accepté l'augure, pensant qu'il s'agissait de son vieux complice Aétius, avec lequel il avait été élevé à la cour de son oncle Rouas.

Pressé par l'armée occidentale, il décida d'engager le combat en fin d'après-midi, espérant ainsi profiter de l'obscurité pour se replier dans son "carrago" au cas où les prédictions se vérifieraient. La plaine était couverte de toutes les guerriers qu'il était possible de rassembler dans l'Europe entière, entre l'Atlantique et l'Oural. Du peu d'éléments qui nous sont parvenus concernant ce légendaire affrontement, il semble résulter que les dispositions tactiques adoptées par les deux protagonistes étaient les suivantes.

Du côté des "orientaux", le roi des Huns tenait le centre du dispositif avec ses troupes d'élite, la très redoutable cavalerie hunnique A sa droite se trouvaient ses vassaux contraints à un combat fraticide: Gépides sous les ordres d'Ardaric, et Ostrogoths conduits par Walamir, Witimir et Théodomir. A sa gauche enfin, se trouvaient une multitude de tribus barbares d'outre-Rhin, Thuringiens, Quades, Hérules et Skires.

En face, les Alains du roi Sangiban - dont Aétius et Théodoric doutaient un peu de la fidélité,- avaient été placés au centre afin de pouvoir être mieux surveillé par leurs alliés. A l'aile droite, Aétius commandait les squelettiques effectifs romains renforcés par une mosaïque de tribus barbares fédérées: Francs conduits par Mérovée, Burgondes, Saxons et Bretons. L'aile gauche, enfin, était tenue par l'armée wisigothe conduite par Théodoric et ses deux fils.

C'est sans doute la peur au ventre que les forces unies de l'Occident engagèrent le fer contre un aussi redoutable adversaire, précédé d'une aura de terreur qui l'avait fait surnommer "le Fléau de Dieu". Il semble que Thorismond conduisit le premier mouvement avec sa cavalerie, réussissant à occuper une petite éminence qui dominait le champ de bataille. Ensuite, l'affrontement devint général.

Théodoric n'était sans doute pas, comme Aétius, un stratège au sens académique du terme. C'était un grand et noble guerrier barbare "couvert de peaux de bêtes", ainsi qu'il aimait lui-même à se qualifier . Sa haute naissance et sa bravoure lui avaient permis, trente- deux ans auparavant, d'accéder à la magistrature suprême de sa nation. Il se devait donc de payer de sa personne sur le champ de bataille. Aussi, malgré son âge déjà avancé, il conduisit la charge de la légendaire "tête de sanglier", éperon de la cavalerie wisigothique toujours disposée en triangle. Après le rude choc frontal contre la cavalerie ostrogothique lourdement cuirassée, au paroxysme de la mêlée, il fut mortellement blessé par un javelot. Si l'on en croit la légende, il lui avait été lancé par un guerrier nommé Andage, Ostrogoth d'illustre naissance qui combattait, en tant que vassal, dans le camp des Huns. Théodoric tomba de sa monture et fut foulé aux pieds par la cavalerie.

Pendant le même temps, Attila enfonçait le centre et entreprenait un mouvement tournant pour prendre les Wisigoths, ses vieux ennemis, à revers. Un flottement certain s'était établi, dans les rangs de ces derniers, après un très rude choc contre la caval et la mort du monarque. Le terrible roi des Huns croyait tenir le début de la victoire, lorsque la charge irrésistible de la cavalerie de Thorismond, dévalant de la colline où elle se tenait jusque là, renversa le sort de la bataille. Ses alliés germains faiblissant dangereusement, Attila profita de la tombée de la nuit pour battre en retraite, et se replier derrière le rempart de son carrago, poursuivi par Thorismond. La prédiction des haruspices était vérifiée! Attila était vaincu et son ennemi était mort! Mais ce n'était pas Aétius.

Lorsque le jour se leva, le lendemain, Aétius et Thorismond purent mesurer la dureté de l'affrontement à la vue des innombrables cadavres qui gisaient sur le champ de bataille. Thorismond et les Wisigoths souhaitaient continuerle combat pour écraser le "Serpent _ tête humaine" et venger la mort de Théodoric, mais Aétius sut les en dissuader. Il argua du fait qu'il serait coûteux et difficile d'attaquer Attila, solidement retranché derrière ses chariots, et conseilla à Thorismond de retourner plutôt en Aquitaine, où l'un de ses quatre autres frères - sans doute Frédéric,- aurait pu lui ravir le trône et le trésor royal. C'était un conseil aussi sage qu'intéressé car, en réalité, Aétius voulait avant tout éviter de se retrouver seul face à des Wisigoths grands vainqueurs. Ceux-ci auraient pu profiter de la situation pour lui faire un mauvais parti, et changer ainsi le destin de l'Empire. En remerciement de leur participation décisive à la bataille, et pour marquer la reconnaissance de l'Empire à leur égard, il leur offrit une magnifique pièce d'orfèvrerie: le Missorium (1).

Les Wisigoths trouvèrent le corps de Théodoric sous un monceau de cadavres. Partagés entre l'affliction de sa mort, et la joie de la victoire de leurs armes sur le pire ennemi de la nation gothique et de l'Occident, ils se retirèrent dans un endroit isolé pour célébrer par des chants guerriers la cérémonie funèbre de leur souverain. Après quoi, frappant en cadence sur leurs armes, ils élirent comme nouveau roi son fils aîné Thorismond, à qui revenait une grande part de l'honneur de la victoire.

Jordanès a sans doute puisé le récit de la bataille chez Cassiodore. Ce dernier avait interrogé, un demi-siècle plus tard, des Ostrogoths ayant participé à ce légendaire affrontement. La chronique, issue de ses écrits disparus, prétend que Théodoric fut enterré à la vue de l'ennemi. Cette opinion, issue de témoignages visuels venant du camp opposé, et recueillis fort longtemps après les évènements, semble difficilement recevable.

En réalité, nul ne sait ce que devint par la suite la dépouille du monarque dont le lieu d'inhumation n'a jamais été retrouvé. Le fait que son père, Alaric le Grand, ait été inhumé en Calabre, sous le lit d'une rivière détournée pour l'occasion, n'autorise pas à penser qu'il pouvait s'agir là d'une coutume. Cela se passait, en effet, pendant la grande migration, et les Goths n'avaient guère le choix du lieu! Or, en 451, les Wisigoths étaient sédentarisés depuis trente-deux ans en Aquitaine! Penser que le maître d'un royaume s'étendant déjà des rives de la Loire à celles du Tage, mort en héros d'une bataille qui vit la victoire de ses armes, ait pu être enterré à la sauvette dans un vallon perdu de Champagne, hors de son royaume, dépasse le simple entendement! Dans le contexte des anciennes croyances, ancrées dans l'inconscient collectif de ce peuple depuis des temps fort reculés, il n'y avait pas pour un guerrier germain, et à fortiori pour le plus illustre d'entre eux, de mort plus glorieuse que la mort au combat. Théodoric était devenu le plus grand héros de la nation gothique depuis des temps fort anciens puisque, à l'époque historique, on ne connait aucun monarque goth mort dans ces conditions. Il rejoignait ainsi les héros éponymes des grandes familles germaines orientales, dont le plus célèbre était le légendaire roi Amala, fondateur de la famille qui portait son nom. Celle-ci était normalement appelée à régner sur le peuple goth entier mais, vassale depuis 376 des monarques huns, ses membres venaient justement d'être d_éfaits sur le champ de bataille. Le dieu des combats avait été plus favorable aux descendants d'Alaric et de Théodoric, assurant ainsi la préeminence de la famille des Balthes sur le peuple goth!

Il tombe donc sous le sens que la cérémonie funèbre qui eut lieu après la bataille, ne fut sans doute pas suivie du port de la dépouille en terre. Elle s'apparentait plutôt à ce que l'on nomme, aujourd'hui, la levée du corps. Il est du domaine du probable que la dépouille du monarque, conditionnée à cet effet, ait accompagné l'armée victorieuse dans le Sud, vers le centre du royaume, pour y trouver une sépulture à la mesure de sa gloire.

Si l'on veut situer l'impression durable que la mort héroïque de leur roi fit sur les Wisigoths, il est nécessaire de rappeler le contexte magico-religieux dans lequel il est problable qu'ils évoluaient. Le peuple goth était réputé s'être converti au christianisme arien sous le magistère de Wulfila, sous la poussée conjuguée des hordes hunniques et de l'empereur Valens qui ne souhaitait recevoir les Wisigoths dans l'Empire, que convertis à la nouvelle religion officielle. Ceux qui refusèrent cette conversion ne furent pas autorisés à traverser le Danube. Ils durent se réfugier dans le massif boisé des Carpathes de Transylvanie, pour échapper à l'esclavage et à la mort que leur promettaient les Huns.

Le caractère éminemment opportuniste de cette conversion, qui ne touchait d'ailleurs qu'une partie du peuple, ne semble donc faire aucun doute (2). Il se traduisit par l'apport d'une idée religieuse nouvelle venant se greffer sur un vieux fonds de riches croyances anciennes. Selon l'historien des religions Mircéa Eliade, "Certaines créations religieuses germaniques s'épanouirent pendant le haut Moyen-Age, à la suite de la symbiose, ou en opposition avec le christianisme. Le prestige religieux de la royauté médiévale, en particulier, vient de la conception des Germains selon laquelle, le roi est le représentant de l'ancêtre divin."

Sans entrer dans le détail de l'antique et complexe religion germano-nordique, domaine très spécialisé, il est cependant nécessaire d'en souligner les traits principaux. D'abord le caractère guerrier, puisque le combat y est assimilé au sacrifice rituel. Ensuite, la glorification du héros. Si l'on se réfère toujours à Mircéa Eliade, la mort héroïque est une expérience religieuse privilégiée chez les Germains. Odin-Wotan, dieu principal du panthéon, est le dieu de la guerre mais aussi de la mort. "Il protège, les grands héros par des moyens magiques, et rassemble autour de lui les combattants les plus redoutables en vue de la bataille eschatologique du Ragnarôk". Pour cela, les guerriers les plus notables tombés au combat sont conduits au palais céleste de la Valholl par les Valkyries. Ces croyances devaient être fortement ancrées chez les peuples germaniques de cette époque, puisqu'elles perdurèrent de longs siècles dans les pays nordiques et furent transmises à la postérité par des écrits célèbres du treizième siècle: les Eddas.

On pourrait encore ajouter, pour compléter le sujet, que la religion ésotérique des Wisigoths, peuple à l'indépendance culturelle impénétrable à leurs contemporains, nous est totalement inconnue. Elle devait être un synchrétisme particulièrement complexe. Ce peuple errant essaima, en effet, pendant plus d'un siècle dans l'ancien empire des Scythes, auquel les villes d'Olbia, Tyras et Panticapée avaient dû donner une coloration religieuse toute grecque. Ils s'établirent ensuite dans l'ancien royaume des Daces, l'actuelle Roumanie, où régnait déjà, à l'époque d'Hérodote, le culte d'un certain Zalmoxis! Qui peut savoir, aujourd'hui, si les Wisigoths ne croyaient pas aussi à la métempsycose!

 

 

LES SIGNES CELESTES.

 

Quelques jours après que le dieu de la guerre eut permis la victoire de leurs armes, les Wisigoths eurent la surprise, sur le chemin du retour, d'apercevoir des signes dans le ciel. D'abord un rougeoiement imperceptible, au plus profond de la nuit, et puis une grande traînée lumineuse se déplaçant insensiblement. Enfin, un immense panache rouge aux reflets verts barra le ciel, et fit pâir les étoiles les plus brillantes du firmament. Et tout cela dans le silence le plus total. Ce merveilleux phénomène céleste, manifestation des dieux ouraniens, ne pouvait être, pour les Goths, qu'intimement lié à la mort récente de leur souverain. Cela signifiait, de façon éclatante, que son âme avait rejoint celle des héros mythiques de la nation au ciel du Septentrion. Il n'était pas sans leur rappeler la saga des origines, celle du pays des anciens sur laquelle le soleil ne se couchait jamais à cette époque de l'année.

On sait, aujourd'hui, qu'il s'agissait du passage d'une comète - précisément celle de Halley,- dans le proche voisinage terrestre. Elle passa d'ailleurs si près de notre planète, qu'elle fut accompagnée d'une magnifique aurore boréale visible à des latitudes inhabituelles. En ces temps fort reculés, le spectacle offert par ces apparitions surnaturelles qui illuminèrent les cieux pendant plusieurs nuits consécutives, était de nature à frapper l'imagination des contemporains et, particulièrement, celle des peuplades barbares. Toute manifestation céleste d'une telle importance, cela est bien connu aujourd'hui, est toujours porteuse d'une forte charge émotionnelle. Pour les Goths, elle ne put que conforter leur croyance en "l'héroïsation" de leur roi défunt, et son arrivée au paradis des guerriers les plus illustres. D'ailleurs, le légendaire wisigothique en fut tellement imprégné que, plus de deux siècles plus tard, l'évêque Isidore de Séville en recueillait encore des témoignages saisissants en Espagne!

L'histoire humaine offre peu de coïncidences de ce genre où, à de grands évènements historiques, viennent se superposer des manifestations célestes spectaculaires. Celles-ci, bien que naturelles, n'en présentent pas moins un caractère _ la fois magique et merveilleux, propre à frapper l'imagination. Les Romains voyaient déjà dans l'apparition des comètes, une manifestation divine à la signification ambivalente. C'était un très mauvais présage pour un souverain régnant et, lorsque l'une d'entre elles apparut sous le règne de Néron, celui-ci fit mettre à mort d'illustres personnages pour conjurer le mauvais sort. Cette croyance au mauvais augure subsista encore une dizaine de siècles, et deux exemples en ont été donnés dans l'introduction. A l'opposé, après la mort de Jules César, en l'an 44 avant notre ère, l'historien Suétone nous apprend que: "Lors des jeux donnés par Octave en l'honneur de son illustre prédécesseur, une comète fit son apparition vers la onzième heure et fut visible pendent sept jours consécutifs. Le peuple romain crut que l'âme de César avait été reçue au ciel". Cela permit d'accréditer l'idée que César était devenu une étoile du firmament, et donna à Octave l'occasion d'assurer sa propre déification et celle de ses successeurs.

Théodoric n'était pas César, loin s'en faut, mais un roi barbare "fédéré" maître d'un immense territoire, et qui venait de sauver un Empire moribond de l'écrasement. Il n'était pas César mais son père, Alaric le Grand, avait tout de même pris la Ville Eternelle, inviolée depuis neuf siècles,et avait emporté ses trésors les plus précieux. Elu roi en 419, il était aussi le neveu par alliance d'Athaulf qui fut l'époux de la princesse Galla Placidia, fille de Théodose le Grand et soeur d'Honorius, l'Empereur d'Occident. Ce roi qui, dans sa profession de foi confiée à l'écrivain Orose, se voulait le défenseur et le continuateur d'un Empire aux valeurs éternelles.

Les successeurs d'Athaulf ne furent pas tous des pro-romains notoires, de loin s'en faut, mais ils n'en éprouvaient sans doute pas moins une grande admiration pour cette culture gréco-latine qui leur faisait cruellement défaut. Et aussi, une secrète et profonde aspiration à supplanter, par des voies directes ou détournées, les inconsistants et falots empereurs qui régnaient alors sur l'Occident. Il semble donc dans l'ordre des choses qu'ils vissent, dans l'apparition de la comète qui marqua d'un sceau surnaturel la mort "héroïque" de leur souverain et la victoire de leurs armes, le même présage heureux qu'Octave et le peuple romain avaient vu dans l'apparition de celle qui salua la mort de César.

Cette succession d'évènements quasi-miraculeux, dont l'armée wisigothe venait d'être le témoin, ne fut sans doute pas étrangère à l'importante modification des moeurs politiques qui s'ensuivit. C'est,semble-t-il, à partir de cette époque que s'_ établit l'hégémonie définitive de la famille de Théodoric, celle des Balthes, sur la nation wisigothe. Tout porte à croire que les descendants de ce monarque bénéficièrent d'un état de grâce qui fit d'eux les héritiers naturels de la couronne. A la tradition d'élection des rois, caractéristique des peuplades germaniques, succéda l'établissement de fait d'une véritable dynastie, qui régna sur le royaume du nord des Pyrénées jusqu'en 531. Ceci commença avec l'avènement de Thorismond, à qui le trône ne pouvait échapper aprè de si insolites évènements. Mais le métier de roi était, en ces temps là, fort périlleux, et celui-ci mourut assassiné par ses frères. Il fut remplacé par Théodoric le Second, à qui le crime ne profita pas longtemps, puisqu'il fut assassiné à son tour par son frère cadet Euric qui lui succéda. Ce dernier mourut de mort naturelle, une fois n'est pas coutume, au cours d'un voyage qu'il fit en Arles en 486. Le fait que son fils Alaric le Second lui ait succédé prouve, à l'évidence, que le glissement vers une dynastie héréditaire était inéluctable dès 451. Mais celui-ci se heurta à l'alliance des Francs et de l'Eglise Catholique et mourut, en 507, à la désastreuse bataille de Vouillé qui marqua l'effondrement du Royaume du Nord. La succession se disputa entre deux de ses fils dont l'un, Geisalic, était un bâtard. Ce fut, bien sûr, celui qui appartenait légitimement à la dynastie, Amalaric, qui reçut le sceptre. Dans un royaume réduit, au Nord, à la seule Septimanie, et malgré l'appui de son grand-père maternel, le célèbre Théodoric le Grand qui régnait à Ravenne, il semble que trop jeune il fut largement dépassé par les évènements. Il mourut en 531, assassiné par un sicaire, sur le parvis d'une église de Barcelone dans laquelle il voulait se réfugier. C'en était fini de la dynastie des Balthes, et des visées hégémoniques des rois wisigoths sur la Gaule.

Ainsi, contrairement aux idées reçues et bien qu'un moine de Saint-Denis ait écrit que Dieu aimait les Francs, les rois dits "de la la première race" n'étaient pas les successeurs de Clovis! Qui, mieux que les Balthes de Toulouse, qui sauvèrent l'Occident aux Champs-Catalauniques, pourrait mériter cette appellation!

 

 

LES ROIS BARBARES DU MIDI

 

La forme primitive de Téodoric, que les historiens espagnols nomment Théodorèdo, devait être Thiuda-reiks - ou encore Thiuda-raiths - ce qui, en langue germanique signifiait "puissant dans le peuple".ou encore"sage dans le peuple". Il fut le fondateur du Royaume de Toulouse et régna trente deux années, de 419 à 451. Son règne, qui a été largement évoqué, et sur lequel il semble inutile de revenir, vit notamment, la mort de l'empereur Honorius et celle deGallaPlacidia.

Son fils aîné, Thorismund, lui succéda dans les conditions que l'on sait. Le nom de ce roi pouvant être traduit par: "protégé de Thor", est bien l'indice que la conversion des Goths au christianisme, fut-il arien, ne revêtait qu'un caractère tout à fait superficiel. Thor était, dans le panthéon germano-nordique, le parèdre de Odin, le dieu Ase au marteau, le "maître du tonnerre". Mais il était aussi, par opposition à Odin - qui était le maître de la magie et de la fureur poétique,- le dieu des combats et l'archétype des héros germains. Thorismond mérita bien son nom: son comportement à la bataille des Champs-Catalauniques l'atteste! Il ne régna que deux années, de 451 à 453, au cours desquelles il eut toutefois le temps de mener plusieurs campagnes militaires. La première le conduisit sur les bords de la Loire, et la seconde en Arles. Il fut fut victime d'une conjuration de ses cadets Frédéric et Théodoric et mourut assassiné, non s'en s'être âprement défendu. Ces derniers jugeaient que sa politique, trop anti-romaine, était préjudiciable aux intérêts gothiques.

Son successeur fut Théodoric le second qui était, le lettré de la famille. Son éducation avait été confiée au sénateur Avitus - beau-père du chroniqueur Sidoine Appolinaire,- et il lisait Virgile dans le texte. Il nomma son frère Frédéric premier ministre et régna treize ans, de 453 à 466. En 454, il fit élever son mentor, Avitus, à la pourpre impériale; ceci grâce à un vote du Sénat des Sept Provinces de la Gaule réuni en Arles. Mais Avitus ne fut reconnu par Constantinople et se heurta au Sénat et au peuple romain. Dans la plus pure tradition gothique, Théodoric conduisit de multiples campagnes guerrières dont l'une, en 456, le conduisit au plus profond de Espagne. Il s'empara de Mérida, capitale de la Bétique, étendant ainsi le protectorat wisigoth jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Profitant de son absence, le Sénat romain avait détrôné Avitus et l'avait nommé évêque de Plaisance. Ce dernier rentrait chez lui, à Aydat, en Auvergne lorsqu'il fut assassiné par des sicaires. En 459, Théodoric assiégea Aégidius dans Arles - décidément cette ville attirait les Wisigoths!- mais il fut délogé par l'empereur Majorien. Deux ans plus tard, Majorien était assassiné par le patrice Ricimer, prince suève qui, par sa mère, était le petit-fils de l'ancien roi wisigoth Wallia. Ricimer, apparenté aux Balthes par son grand-père, adopta, une politique plus amicale à l'égard des rois de Toulouse. C'est ainsi qu'en 462 il leur céda Narbonne, ville sur laquelle les Wisgoths avaient aussi des visées depuis quarante ans. A partir de cette époque, il semble établi que le royaume de Toulouse était devenu plus puissant que Rome. C'est alors que commença à se faire sentir, en Aquitaine, un sentiment d'hostilité religieuse très marqué à l'encontre des monarques goths et des ariens. L'origine en était la ville de Tours, située aux confins des possessions gothiques, d'où le clergé de l'abbaye Saint-Martin, instillait les germes de l'intolérance religieuse. Théodoric ayant perdu l'appui de son frère Frédéric, tué sur les bords de la Loire, lors d'une campagne conduite après la chute de Narbonne, se retrouva en position de faiblesse. Conduisant une politique relativement ambiguë, pro-romaine bien que combattue sourdement par l'Eglise, il se heurta à son cadet Euric. Ce dernier, en jugeant les retombées néfastes aux intérêts gothiques, le fit assassiner en 466.

Euric, dont le nom signifie "Puissant Sanglier", régna dix-huit ans, et a été qualifié de "féroce" par certains chroniqueurs Il est vrai qu'il ne faisait pas toujours dans la dentelle! Il n'était pas, comme son frère et prédécesseur, un fin lettré. Il semble même avéré que, lorsqu'il recevait des visiteurs romains, il se faisait assister d'un interprète, car il prétendait connaître mal le latin! Mais ce n'était, sans doute, que la manifestation exacerbée d'une certaine fierté gothique! Comme son grand-père Alaric il semble qu'il était, avant tout, un guerrier ambitieux au caractère bien trempé et un habile politique. Et aussi un conquérant, puisqu'il porta, après avoir mis la main sur la Provence, les limites des possessions gothiques à leur extension maximale. Sous son règne, le royaume dit "de Toulouse" s'étendit d'Orléans à l'Andalousie et de l'Océan aux Alpes.

Il conduisit de nombreuse campagnes, tous les ans à la belle saison, selon une tradition bien établie chez ces monarques. En 469, il vint sur la Loire et battit le roi des Bretons à Déols, près de Châteauroux. En 471, les nobles gallo-romains d'Auvergne s'étant révoltés, Rome ayant cédé leur province aux Goths, il entreprit contre eux plusieurs campagnes successives. Par la suite il le déporta quelques temps, pour cette raison, en un lieu de l'Aude nommé Livia. A partir de 471, on le rencontre en Espagne où il est venu mater une révolte des nobles d'Aragon; ce qu'il fit avec une extrême rigueur. Pendant le même temps, Sidoine Appolinaire, l'ancien conseiller de son frère elu évêque de Clermont-Ferrand et passé dans une opposition totale, goûtait les affres de la prison à Livia, dans l'Aude.Toutes les conquêtes d'Euric furent reconnues par l'empereur Julius Népos en 475. Pourtant, l'année suivante, il refusa lui-même de reconnaitre le dernier Empereur romain en titre, Romulus Augustule, et dénonça le traité de fédération - le fameux foedus,- qui liait les Wisigoths à Rome, proclamant ainsi l'indépendance totale du royaume de Toulouse.

Cette même année, il donna une législation à l'usage des seuls Wisigoths, le Codex Judiciorum. Il y déclarait que les mariages mixtes leur étaient interdits et qu'ils étaient seuls astreints au service militaire. Par contre, à tout seigneur tout honneur, ils étaient dispensés d'impôts, ceux-ci étant réervé aux seuls Gallo-Romains.Sous son règne, les relations avec l'Eglise catholique continuèrent de se dégrader. Il fit fermer des lieux de culte, et certains évêchés, sièges d'une opposition ouverte, ne furent plus pourvus lorsqu'ils étaient vacants.

A sa mort, survenue en Arles en 484, le royaume de Toulouse, devenu totalement indépendant, avait atteint son extension maximale et était l'état le plus puissant d'Occident. Mais seize évêchés de Gaule et d'Espagne n'avaient plus de titulaires et l'herbe poussait dans certaines églises

Son fils Alaric fut appelé à lui succéder. Il semble que celui-ci n'avait, pour le malheur du royaume, que peu des qualités guerrières et politiques de ses ascendants. L'arrivée au pouvoir, en Italie, de Théodoric le Grand, paraissait pourtant devoir conduire les Goths à étendre leur hégémonie sur la partie occidentale de l'ancien Empire romain. D'entrée, Alaric se trouva en butte aux prétentions de l'épiscopat catholique. De Tours et de Clermont-Ferrand se développait une violente campagne anti-arienne. Pour essayer de la désamorcer, il adopta une position conciliante et accepta même de nommer, dans les évêchés laissés vacants par son père, des titulaires qui se révélèrent vite être des ultras. Ce comportement fut perçu par ses adversaires comme un signe de faiblesse. Au plan militaire, Alaric envoya une armée secourir Théodoric, alors en difficulté à Pavie. Afin de sceller l'aliance avec ce dernier, il épousa sa fille Tindigotha. Il porta ensuite ses armes vers la péninsule ibérique où une révolte agitait à nouveau la Tarraconnaise. A partir de 497, pressentant peut-être ce qui allait survenir, de nombreux Wisigoths s'installèrent en Espagne, dans la région des Campos Goticos, devenue de nos jours la vieille Castille (4). Cette même année les Francs de Clovis effectuaient une première incursion en Aquitaine maritime. Il récidivèrent l'année suivante, et descendirent jusqu'à Bordeaux. Le 25 décembre 498, sous la pression de son épouse Clotilde, conseillée par trois évêques récemment expulsés de Burgondie par les ariens, le barbare païen Clovis reçut le baptème catholique des mains de l'évêque Rémigius. Le danger était à présent aux portes du royaume wisigoth, déjà fortement miné de l'intérieur par la question religieuse.

En 506, faisant oeuvre de législateur, Alaric fit publier à l'usage de ses sujets gallo-romains un recueil de lois qui portait son nom. Ce code, nommé également Anianus, du nom du juriste qui présida à sa rédaction, était inspiré du code théodosien. Il demeura en usage jusqu'au douzième siècle en Gaule du sud.

En 507 allait survenir l'inévitable. Après une alliance avec les Burgondes ariens qui inversa quelques temps un rapport de forces défavorable aux Wisigoths, Alaric et Clovis se rencontrèrent dans une ile de la Loire, pour une tentative de conciliation. Mais le "fier Sicambre", frais émoulu des forêts mosellanes et dévoré par une insatiable ambition possédait un instinct guerrier qui faisait cruellement défaut à Alaric, au caractère amolli par deux générations de sédentarité et de civilisation dans la palladienne Toulouse. La bataille qui eut lieu à Vouillé, en 507, fut donc un désastre pour les Wisigoths. L'indécis Alaric, attendant vainement les renforts promis par son beau-père Théodoric et que ses propres soldats durent pousser au combat, y perdit son royaume et la vie. C'en était fini du grand royaume des Balthes. Le Sud fut envahi, et Toulouse tomba l'année suivante.

Le fils qu'Alaric avait eu de Tindigotha se prénommait Amalaric: le "Puissant Amale". C'était, par son grand- père Théodoric le Grand, le seizième rejeton du légendaire roi Amala, filiation mythique qui faisait de lui un descendant des dieux. Elle ne lui fut, semble-t-il, d'aucun secours pour résoudre les divers aléas auxquels il fut confronté. Il y eut d'abord les problèmes de succession; trop jeune pour régner - il avait cinq ans à la mort de son père,- une partie de l'armée en déroute lui préféra son demi-frère Geisalic, que son géniteur avait eu d'une concubine. Son grand-père maternel, envoya un de ses meilleurs généraux, Ibbas, pour empêcher les Francs et les Burgondes de s'emparer de la .Septimanie où s'étaient repliés les Wisigoths En 508, ce dernier refoula le roi burgonde Gondebaud de Narbonne et obligea Clovis à lever piteusement le siège de Carcassonne. Ensuite il mit fin aux prétentions de Geisalic qui fut tué, dans sa fuite, sur les bords de la Durance.

Par la suite, Amalaric épousa Clotilde, la fille de Clovis, pour essayer de se ménager les bonnes grâces de ce dernier. Son grand-père mourut en 526, le laissant seul face à son destin. Il voulait, semble-t-il, convertir son épouse à la religion arienne lorsque, pour l'en empêcher, son beau- frère Childebert vint l'assiéger dans Narbonne. Battu, Amalaric s'enfuit à Barcelone où il fut assassiné, sur la parvis d'une église, à l'instigation du général ostrogoth Theudis, gouverneur de l'Espagne. Childebert reprit sa soeur et le centre du royaume wisigoth passa en Espagne, Theudis montant alors sur le trône.

Par une cruelle ironie du sort, avec la mort d'Amalaric venait de disparaître le représentant des deux familles gothiques les plus célèbres, les Amales et les Balthes, venus des tréfonds de l'espace et du temps au terme d'une formidable épopée(5). Triste fin, pour ces conquérants qui avaient réussi à mettre à genoux l'un des plus grands empires de la Terre. Mais à tout seigneur, tout honneur! La fin de la dynastie des rois du Midi fut marquée, comme l'avait été sa naissance, par un remarquable phénomène céleste. Les dieux ouraniens furent une dernière fois au rendez-vous! Comme celle de son bisaïeul, quatre- vingts ans plus tôt, la mort d'Amalaric fut saluée par le passage d'un magnifique astre errant: la comète Flambeau (6).