Le peuple de l'errance
Dure est la sentence des Nornes!
Hlodskvida. Poème héroïque de l'Edda.
L'ORIGINE DES GOTHS.
Les Germains orientaux, connus sous le nom de Wisigoths, qui firent irruption en Gaule en 411 dans le cadre de ce qu'il est convenu d'appeler les Grandes Invasions, n'étaient pas originaires de l'Allemagne notre voisine. Ils n'avaient, avec les habitants de ce pays, qu'un cousinage de langue et de moeurs et formaient l'une des deux composantes principales d'une nation - l'autre étant les Ostrogoths,- dont il semble fort probable que le lieu de stationnement primitif était la Suède (1). Partis du grand Nord - "l'Hyperborée du savant Hérodote",- vers le début de notre ère, ils traversèrent le temps et l'espace portés par une gigantesque lame de fond qui s'en vint mourir dans le Sud de l'Espagne en 711, au terme d'une singulière odyssée. Leur entrée dans l'histoire de l'Occident ne date que du début du troisième siècle, époque au cours de laquelle ils vinrent se frotter pour la première fois aux défenses du limes romain. Pour la période antérieure, il n'est pas très facile de reconstituer avec exactitude les cheminements de ce peuple de tradition orale.
La principale référence historique est puisée, ici, chez le célèbre historien anglo-saxon Edward Gibbon (1737- 1794), auteur d'une "Histoire du déclin et de la chute de l'Empire Romain" qui fait autorité en la matière. "Dans le commencement du 6° siècle, dit-il, les Goths maîtres de l'Italie et devenus souverains d'un puissant empire, se livrèrent au plaisir de contempler leur ancienne gloire et l'avenir brillant qui s'offrait à leurs yeux. Ils désirèrent perpétuer le souvenir de leurs ancêtres, et transmettre leurs exploits aux siècles futurs. Le savant Cassiodore, principal ministre de la cour de Ravenne, remplit les voeux des conquérants. Son histoire des Goths consistait en douze livres, elle est maintenant réduite à l'abrégé imparfait de Jornandès."
Cassiodore fut en effet, comme avant lui le philosophe Boèce, un grand ministre du roi des Ostrogoths d'Italie, le célèbre Théodoric le Grand. A la demande de ce dernier, il composa à partir des traditions orales une histoire du peuple goth en douze livres. Sur ses vieux jours, il se retira dans sa région natale, la Calabre, où il fonda le monastère de Vivarium. A sa mort, survenue vers 580, la plus grande partie de sa bibliothèque trouva refuge au Palais du Latran, alors siège de la résidence papale, à Rome. Depuis cette époque, on a perdu la trace de son oeuvre principale, la fameuse "Histoire des Goths".(2)
Les grands traits de cette épopée arrivèrent heureusement jusqu'à nous, grâce à un évêque byzantin d'origine gothique nommé Jordanès, ou encore Jornandès. Celui-ci rédigea une histoire abrégée, inspirée de celle de Cassiodore, mais malheureusement pas toujours fiable. Elle demeure pratiquement la seule source pour ce qui concerne l'histoire mythique des origines et la généalogie supposée des monarques et familles célèbres de ce peuple.
LE TEMPS DES MIGRATIONS.
Une vieille saga gothique conte qu'en des temps fort anciens, trois embarcations quittèrent Skandia - l'actuelle Suède - et, après avoir traversé la mer Baltique, accostèrent sur ses rivages méridionaux. Les Gutans, ou Goths, qui en constituaient les équipages étaient conduits par un roi qui avait pour nom Bérig, "Ours Puissant" en dialecte gotique. Après avoir repoussé les Vandales qui habitaient déjà le pays, ils s'installèrent près de l'embouchure de la Vistule. Sous le règne de Néron, un chevalier romain aventureux parti en exploration vers ces "terrae incognitae" leur fit une première visite, les signalant pour la première fois à l'attention du monde civilisé.
Au cours du deuxième siècle, ils entreprirent une nouvelle migration qui devait les conduire, après soixante quinze ans d'errance, sur la rive nord de la mer Noire, l'actuelle Ukraine. Les causes de ce phénomène ne sont pas connues des historiens. Peut-être le résultat malheureux d'un conflit, ou l'un des multiples fléaux naturels qui assaillirent de façon cyclique nos lointains ancêtres, parmi lesquels les famines et épidémies tenaient une place de choix. Il n'est pas invraisemblable, cependant, que cet exode ait eu lieu pour des raisons magico-religieuses, sous la conduite d'un chef charismatique, à la manière des Hébreux quittant l'Egypte pour la Terre Promise sous la conduite de Moïse. Il se fut agi, là aussi, d'une sorte de retour aux sources, les Goths effectuant le cheminement inverse de la migration indo-européenne, partie du Sud de la Russie une douzaine de siècles auparavant. (3) La raison principale de cette conjecture se trouve en filigrane dans l'histoire mythique de ce peuple chez qui, selon Jordanès, les monarques ne pouvaient être choisis que dans la famille royale des Amales. Théodoric le Grand, qui régna à Ravenne à partir de 493, était le quatorzième descendant du célèbre roi Amala, héros éponyme de la lignée. Amala descendait lui-même, dit la légende, du dieu principal du panthéon nordique, l'Ase Odin "Maître de la fureur sacrée et magique"(4). Cette filiation mythique incluait également le demi-dieu Guth, ou encore Gaut, qui devait donner son nom à cette nation d'aristocrates guerriers. Edward Gibbon a conjecturé que le dieu Odin était, à l'origine, un monarque aux pouvoirs chamaniques très développés, qui aurait conduit son peuple, dans un passé fort lointain, des bords du Palus Méotis - l'actuelle mer d'Azov,- vers le Septentrion. Cette hypothèse se recoupe très bien avec la réalité des migrations indo-européennes dont Gibbon ignorait alors l'existence, et il s'agit sans doute là d'un exemple de prémonition remarquable. Amala, descendant d'Odin, aurait donc conduit son peuple, quelques dix ou douze siècles plus tard, vers les rivages plus ensoleillés du pays des origines, devenu entre temps le royaume des Scythes. Si l'on se fie aux dires de Jordanès, Théodoric ayant été couronné en 493, un rapide calcul montre bien que son quatorzième ascendant, le légendaire roi Amala, aurait très bien pu être l'instigateur de la grande migration vers le Sud.
L'ENTREE DANS L'HISTOIRE.
Vers le début du troisième siècle, les Goths s'établirent donc sur la rive nord du Pont-Euxin, entre le Don et le Dniestr. C'est là qu'eut sans doute lieu, une séparation de fait entre les Wisigoths, établis à l'ouest du Dniepr, et les Ostrogoths établis au delà de l'autre rive. Il résulte toutefois des travaux d'un célèbre linguiste allemands nommé Ludwig Schmidt, que les dénominations des deux branches de la nation gothique n'étaient pas seulement liées à leur situation géographique en Ukraine (5). Pour lui, les Ostrogoths n'étaient autres que les Goths "brillants", à cause de la présence de la lignée royale, alors que les Wisigoths étaient les Goths "sages" ou "savants", appellation due au fait qu'ils maîtrisaient déjà certaines techniques et possédaient peut-être l'écriture. Dans cette zone étaient déjà installés Sarmates et Roxolans - descendants des anciens Scythes - et, plus à l'est, un peuple d'origine iranienne, les Alains. Au contact de ces populations autochtones, sur lesquelles ils établirent sans doute leur hégémonie, ou qu'ils refoulèrent vers l'est, les Goths apprirent l'usage de la cavalerie et de l'arc, ce qui allait faire d'eux, après les Huns, les plus redoutbles combattants de l'époque. Mais aussi, le goût plus paisible des belles parures, et l'art de l'orfèvrerie cloisonnée typique de la culture des steppes.
Cependant, leur naturel guerrier et prédateur n'allait pas longtemps se satisfaire d'une vie trop sédentaire. Les Wisigoths, établis au contact du limes romain matérialisé par le mur de Trajan, au nord de la Dacie, allaient bien vite en éprouver les défenses. En 250, sous la conduite du roi Cniva, ils passent une première fois le Danube et défont l'empereur Philippe, qui prend la fuite. Après quoi, ils assiègent et prennent Philippopolis sur le fleuve Maritza. Ils défont ensuite l'empereur Dèce, qui meurt avec son fils dans les marais proches de Forum Térébronii. En 252, l'empereur Gallus leur paie un tribut pour avoir la paix, et les Goths, tournant alors leurs armes vers l'Est, s'emparent du royaume du Bosphore. Ils passent ensuite en Bithynie, qu'ils saccagent, et poussent leur incursion jusqu'à Ephèse où, à l'imitation d'Erostrate - mais précédant en la matière l'empereur Théodose,- ils détruisent l'une des merveilles du monde antique, le fameux Artémission. Retournant ensuite sur leurs pas, ils franchissent le détroit des Dardanelles, portent le fer et le feu en Grèce, et menacent même l'Italie. Quelques années plus tard, ils franchissent à nouveau le Danube mais sont arrêtés par l'empereur Claude, qui méritera de ce fait le surnom de Claude le Gothique. En 270, enfin, Aurélien passe avec eux un traité aux termes duquel il leur cède la Dacie - l'actuelle Roumanie,- que l'un de ses prédécesseurs, Trajan, avait péniblement conquise quelques deux siècles auparavant. Ceci dans l'espoir de constituer un illusoire rempart contre des invasions ultérieures. En compensation, comme c'était alors la coutume, il avait exigé en otages les enfants des chefs ennemis, les destinant à être élevés à sa cour et dans les familles romaines nobles. C'était le début d'une interpénétration entre l'Empire et les barbares Goths qui n'allait plus cesser par la suite. En 331, les Goths, en guerre avec les Sarmates, s'opposèrent à Constantin, qui avait pris parti pour ces derniers. Ils passèrent, une fois encore, le Danube sous la conduite d'un roi nommé Aoric qui fut défait et se soumit.
Quelques années plus tard, allait monter sur le trône gothique le célèbre Amale Hermanaric, que ses exploits guerriers allaient faire surnommer "l'Alexandre des Goths". Celui-ci se rendit maître de toute l'Europe orientale jusqu'à la Baltique et prit, de ce fait, le nom de "roi de Scythie". Il était tellement puissant que, selon Gibbon, les chefs des Wisigoths, les Thervingi, renoncèrent à leurs titres de rois pour se contenter de celui de juges. C'est sous son règne, en 366, que les Wisigoths conduits par le juge Athanaric allaient encore s'opposer aux Romains en se mêlant des dissensions successorales de l'Empire. Ayant pris le parti de Procope, ils furent finalement défaits par l'Empereur Valens et se réfugièrent dans les Carpathes de Transylvanie où ce dernier renonça à les poursuivre. Cet état de fait créa un grave différent avec Hermanaric, et les Wisigoths firent ouvertement sécession avec lui.
L'ARRIVEE DES CAVALIERS DU DIABLE.
C'est à partir de 370, alors que régnait une situation politique instable chez les Goths, qu'apparut à l'Est, venant des tréfonds des steppes asiatiques, un peuple barbare inconnu répandant sur son passage la terreur et la désolation. Les Huns, conduits par Balamir, avaient déjà balayé les Alains, qui nomadisaient sur les rives occidentales de la mer Caspienne, et aussi des Sarmates implantés à l'est du Don, lorsqu'ils se heurtèrent aux Ostrogoths. Le choc fut terrible et le vieux roi Hermanaric -dont la légende prétend qu'il aurait eu cent-dix ans à ce moment là,- mourut à la suite des revers guerriers subis par son peuple. Son successeur, Withimer, ne put résister au choc des hordes jaunes et se soumit. La famille royale des Amales passait ainsi sous la férule des Huns,entraînant avec elle la majeure partie des Ostrogoths.
C'était à présent l'heure de vérité pour les Wisigoths, qui devaient subir à leur tour le choc des terribles cavaliers des steppes. Visiblement impressionné par le sort peu enviable fait à ses voisins, le juge Athanaric décida un repli vers l'ouest, au delà du Dniestr, où il établit un camp fortifié, aidé en cela par un contingent d'Ostrogoths qui avait refusé de se soumettre aux Huns. En même temps, une grande partie de la nation wisigothe conduite par les juges Fritigern et Alavivus - qui avaient sans doute jugé que la partie était déjà perdue,- se dirigea vers le Danube pour tenter de se réfugier sur le territoire de l'Empire. Des négociations furent entamées avec l'empereur Valens. Ce dernier n'accepta de recevoir les Wisigoths, qu'à la condition qu'ils se convertissent au christianisme, religion officielle de l'Empire. Cette conversion un peu forcée avait été, en fait, préparée de longue date par le pouvoir romain de Constantinople. Depuis l'an 340, un certain Wulfila, évêque de Nikopolis - ville située sur la rive droite du Danube,- avait traduit et translittéré la Bible des Septantes et les Evangiles en langue gotique. Pour cela, il avait été contraint de créer une langue littéraire pourvue d'un alphabet spécialement adapté; celui-ci était composé d'onciales grecques mais comportait trois runes de l'ancien alphabet des peuples germaniques. Si l'on en croit la légende, les runes, réputées avoir été transmises aux Goths par Odin lui-même étaient, jusque là, destinées à un usage magico-religieux. Le roi des Goths, qui assurait aussi la fonction sacerdotale, pouvait être qualifié, en tant que descendant d'Odin, de "Maître des runes" (6). Wulfila en banalisa en quelque sorte l'usage mais ne les désacralisa pas totalement puisqu'elles servirent, dès lors, à transmettre la bonne parole du nouveau Dieu des Romains. Cet évêque, grammairien et prosélytiste, n'était pas d'origine gothique, bien que son nom ait pu faire penser le contraire puisque Wulfila signifie louveteau en langue gotique. Il semble qu'il descendait d'anciens prisonniers cappadociens, christianisés depuis fort longtemps et emmenés en esclavage un siècle plus tôt. Bien en cour auprès du princeps de Constantinople, dont il favorisait indirectement les desseins politiques, son action évangélisatrice lui valut le surnom "d'Apôtre des Goths".
Les Wisigoths, qui étaient les barbares culturellement les plus évolués, vivant au contact intime de l'Empire depuis fort longtemps, paraissaient les plus aptes à assimiler le christianisme. Surtout sous la forme "philosophique" que celui-ci revêtait alors, et qui était l'arianisme. C'est ainsi qu'à partir de l'an 345 environ, certains de ceux qui étaient stationnés sur les bords du Danube, - connus sous le nom de Gothi minores,- se convertirent à la religion nouvelle. Cela n'alla pas sans quelques remous, puisqu'il semble avéré qu'Athanaric prit quelques sévères mesures de rétorsion à leur encontre.
En 376, la situation politique avait évolué, la discorde s'était établie et le temps pressait. Les juges Fritigern et Alavivus, en désaccord avec Athanaric sur le problème religieux, acceptèrent rapidement les termes du "foedus" imposé par Valens pour sauver la nation du massacre et de l'asservissement.(6) C'est dans des conditions épouvantables, propres à toute retraite conduite dans le désordre le plus complet, qu'une masse énorme de réfugiés saisis de panique tenta de franchir le grand fleuve d'Europe orientale à bord d'embarcations de fortune. Nombre d'entre eux y laissa sans doute la vie. Ceux qui réussirent à prendre pied sur la rive sud, furent accueillis très fraîchement par les autochtones qui se souvenaient des spoliations subies dans le passé. Athanaric, quant à lui, engagé dans un ultime combat d'arrière- garde, était attaqué dans son réduit fortifié des rives du Dniestr par les hordes asiatiques. Sa situation devenant vite intenable, il fut contraint à une prompte retraite. La traversée du Danube lui étant interdite par son refus d'abandonner le culte des dieux anciens, il se replia vers les Carpathes et se réfugia au plus profond des forêts de Transylvanie, en un lieu nommé Caucaland, où les Huns - comme avant eux l'empereur Valens,- renonçèrent à le poursuivre.
Au terme de ce conflit sanglant, le peuple goth fut définitivement scindé en ses deux composantes. Les Ostrogoths, demeurés sur leurs terres, étaient devenus les vassaux des Huns alors que les Wisigoths, qui avaient fui dans le plus complet dénuement, se retrouvaient dans l'Empire. Installés en Thrace par l'empereur Valens, leur situation économique n'était guère enviable. En bute aux tracasseries d'une administration romaine tatillonne, ils devaient être vite exaspérés par l'avidité de certains fonctionnaires romains. Leur tempérament belliqueux et anarchique ne devait pas supporter longtemps cet état de fait. Valens était en campagne sur les frontières orientales de l'Empire, lorsqu'éclata l'inévitable révolte. Les Goths, qui avaient retrouvé une certaine cohésion sous les ordres de Fritigern, écrasèrent les garnisons locales à la bataille de Salices -sans doute un lieu planté de saules,- sur les bords de la mer Noire, dans les environs d'Histria.
L'Empereur accourut en catastrophe pour essayer de rétablir une situation fort compromise, et affronta les barbares en bataille rangée, près d'Andrinople, en août 378. Les troupes qu'il commandait, n'avaient de romain que le nom. Leur valeur guerrière, comme sans doute leur motivation, étaient loin d'atteindre celle des légions de la Rome conquérante des siècles précédents. Après un début de combat relativement équilibré, une charge meurtrière de la cavalerie ostrogothique - venue en renfort sous les ordres d'Aletheus;- dévala d'une colline et lamina littéralement les troupes de Valens qui se débandèrent. Réfugié dans une cabane avec ses généraux, le malheureux empereur, abandonné par ses troupes, périt dans l'incendie qui ravagea celle-ci. C'était le deuxième monarque romain, après Dèce un siècle auparavant, que les Goths épinglaient à leur tableau de chasse. Après avoir pillé Andrinople, les Wisigoths que plus rien n'arrêtait s'approchèrent de Constantinople, attirés par les richesses de la capitale de l'Orient. Heureusement pour le destin de l'Empire, ils ne possédaient ni les moyens humains, ni la technique nécessaire à la conduite du siège d'une grande cité protégée par d'aussi imposantes murailles. La rage au coeur, ils renonçèrent à l'attaquer mais, de dépit, mirent à feu et à sang la campagne environnante.
La situation de l'Empire d'Orient était devenue fort précaire, lorsque l'empereur Gratien, qui régnait alors sur l'Italie, décida d'envoyer à Constantinople un général d'origine espagnole nommé Théodose. Celui-ci vainquit les troupes de Fritigern. Gratien, magnanime, lui proposa peu de temps après de partager le pouvoir avec lui, et de régner sur la partie orientale de l'Empire. Ayant revêtu la pourpre et reçu le titre d'Auguste, Théodose avait la situation bien en main lorsque mourut Fritigern. En l'absence de chef respecté, les Goths retournèrent à leurs vieux démons, et l'anarchie se mit à régner à nouveau aux portes de Constantinople. Théodose, fin politique, envoya alors quérir Athanaric, dans sa retraite des Carpathes. Dès son arrivée, ce dernier fut nommé roi des Wisigoths, et la situation ne tarda pas à se normaliser à nouveau. L'Empereur tenait Athanaric en si haute estime qu'il l'invita à sa cour. C'est au terme d'un somptueux repas qui lui avait été offert, que ce dernier mourut d'une indigestion, les excès de la table faisant, semble-t- il, partie du comportement le plus habituel des redoutables guerriers qu'étaient les Goths. Cela se passait en 381. On fit à Athanaric de magnifiques obsèques, et un monument fut même élevé à sa mémoire.
L'EMERGENCE D'ALARIC.
Dans les années qui suivirent, Théodose, ayant affermi son pouvoir, réussit à contenir l'impétuosité naturelle des Goths. Il les fixa en Moësie, aux termes d'un nouveau contrat de fédérés qui leur imposait la défense de la frontière du Danube. Il mourut en 395, après un règne de seize ans qui vit, notamment, l'interdiction de l'arianisme, et la promulgation d'édits permettant une éradication totale du paganisme. L'Empire fut partagé entre ses deux fils: Arcadius eut l'Orient, et Honorius l'Occident. C'étaient, malheureusement, des êtres jeunes et de faible caractère, qui devinrent rapidement le jouet de leur entourage. L'armée romaine, haute hiérarchie comprise, était alors presque exclusivement composée de barbares, et ses chefs avaient inévitablement en main les destinées de l'Empire. C'est ainsi que Ruffin à Constantinople - c'était un Gaulois natif d'Eauze,- et Stilicon à Rome, possédaient la réalité du pouvoir. La mort de Théodose, et les intrigues qui agitèrent la cour à cette occasion, furent à nouveau le signal de la révolte pour les Goths qui, devenus hérétiques à leur corps défendant, furent tenus à l'écart des luttes d'influence pour le partage du pouvoir.
Ceux-ci s'étaient donnés, depuis peu, un jeune chef en la personne d'Alaric, protégé de l'ancien juge Fritigern. Né vers 370 à Périce, dans les Bouches du Danube, il était probablement le fils du juge Alavivus. En langue gotique, Alaric signifiait "Tout Puissant". Si l'on en croit Tacite, les Germains avaient accoutumé de choisir leurs chefs militaires parmi les guerriers les plus valeureux, alors que les rois, bien qu'élus, ne pouvaient être choisis que parmi les membres de certaines familles de la noblesse. Alaric possédait une heureuse combinaison de ces deux qualités. Il ne manquait, en effet, ni de valeur guerrière et personnelle, ni de noblesse. Il descendait d'une famille relativement célèbre, celle des Baltung ou encore Balthes qui, selon Jordanès, ne le cédait, chez les Goths, qu'à l'illustration royale des Amales (7). Ambitieux, et jugeant qu'il avait les moyens de l'être, Alaric sollicita le commandement des armées romaines, poste qui lui fut évidemment refusé par la camarilla byzantine. Irrité de ce refus, et dans l'impossibilité matérielle de menacer directement le capitale il résolut, profitant des dissensions entre Stilicon et Ruffin - et appâté par ce dernier qui lui avait promis beaucoup de richesses,- d'attaquer la Grèce. C'était le début d'une épopée guerrière dévastatrice, qui allait durer vingt-trois ans, et dont la Terre des dieux et des héros allait faire la première les frais. Athènes passa avec lui un traité et livra ses trésors - ou du moins ce qu'il en restait,- pour échapper à un nouveau désastre. Eleusis, Mégare, Corinthe, Argos et Sparte subirent le passage de la tourmente qui allait parachever les destructions déjà commises sur l'ordre de l'Empereur défunt, dans le cadre de l'éradication du paganisme. Sentant l'Italie menacée, Stilicon, maître réel de la partie occidentale de l'Empire, se porta alors en Grèce pour tenter d'arrêter la progression des Goths et y réussit momentanément en assiégeant Alaric dans les hautes terres d'Arcadie. Mais celui-ci réussit à rompre l'encerclement, au terme d'une audacieuse manoeuvre nocturne et, après avoir franchi le détroit de Corinthe à Rion, se réfugia en Epire, l'actuelle Albanie. Devant l'inanité de ses efforts, Stilicon retourna en Italie. Aux termes de la conciliation qui suivit Arcadius, empereur d'Orient, nomma finalement Alaric Maître Général de l'Illyrie.
Les Wisigoths ayant retrouvé, grâce à ce dernier, leur lustre guerrier ancien, décidèrent d'en faire leur roi. Cela se passait en 398 et Gibbon dit à ce sujet: "La naissance d'Alaric, la renommée de ses propres exploits et les espérances que l'on pouvait fonder sur son ambition, réunirent insensiblement sous ses étendards victorieux tout le corps de la nation des Goths. Du consentement unanime de tous les chefs barbares, le Maître Général de l'Illyrie fut élevé sur un bouclier, selon l'ancienne coutume, et proclamé solennellement roi des Wisigoths".
Peu de temps après, les provinces orientales ravagées n'offrant plus pour les Goths aucun attrait, il décida de marcher sur l'Italie, dont il connaissait les extraordinaires richesses pour l'avoir sans doute déjà visitée. Et la pensée de s'emparer de la Ville Eternelle devait constituer pour lui un vigoureux aiguillon! Après avoir traversé la Dalmatie et la Pannonie - aujourd'hui l'ancienne Yougoslavie,- il pénétra en Italie et s'en vint mettre le siège devant Milan, où résidait l'empereur Honorius. Le patrice Stilicon, parti en Gaule chercher des troupes pour essayer de briser l'offensive wisigothique, n'avait pas hésité à dégarnir totalement la frontière du Rhin, exposant cette partie de l'Empire à une invasion qui n'allait pas manquer de survenir. Alaric, ayant vu Honorius s'enfuir de Milan et l'ayant poursuivi, l'assiégea dans la ville d'Asti. Ce dernier fut sauvé par l'arrivée de Stilicon à la tête d'importantes troupes, ce qui obligea Alaric à lever le siège sans tarder et à se replier. Cette même année, les Goths occupés à célébrer la fête de Pâques, furent attaqués traîtreusement et mis en déroute par des troupes romaines commandées par un général nommé Saül. Pris totalement au dépourvu, ils furent contraints d'abandonner leurs chariots; c'est ainsi que l'épouse et les enfants d'Alaric furent faits prisonniers. L'étoile de celui-ci pâlissant quelque peu à la suite de ces revers militaires, les chefs goths l'engagèrent à traiter avec le patrice romain. Il se retira alors vers le nord et projetait déjà de nouvelles conquêtes lorsque, trahi par certains des siens et cerné par les troupes romaines, il fut à nouveau défait à Vérone. Seuls son courage et ses qualités guerrières lui permirent d'échapper à la mort et à la captivité. A Rome, pendant ce temps, Honorius faisait une entrée remarquée et les habitants, effrayés par le raid d'Alaric, réparaient à la hâte les murailles de la ville. L'Empereur n'y resta pas longtemps, préférant se réfugier à Ravenne, au coeur des marais de l'embouchure du Pô
Par ailleurs, du coté de la Germanie les chose bougeaient énormément, et de nombreuses tribus septentrionales refluaient vers le Rhin, sous la poussée des Huns. C'est en 406 qu'un chef germain nommé Radagaise fit une nouvelle incursion sanglante en Italie, menaçant même Rome. Il se heurta à Stilicon qui, une fois de plus, détruisit l'armée barbare. Sur la frontière nord de l'Empire également, la situation devenait brusquement alarmante. Les Suèves et Vandales, suivies des Alains, franchirent le Rhin pris dans les glaces, le 31 décembre 406, et pénétrèrent en Gaule qu'elles ravagèrent. La majorité des historiens situent à cette date la fin du Monde Antique et le début du Moyen-Age
Alaric, replié en Pannonie, avait conclu un modus vivendi avec Stilicon dont l'étoile commençait à pâlir. Victime des intrigues du Palais de Ravenne, ce dernier tomba en disgrâce, fut condamné à mort et exécuté en 408. Avec lui, disparaissait le dernier rempart de l'Empire, victime de politiciens corrompus et incapables. Honorius, encore une fois mal conseillé et contraint par certains sénateurs, édicta un décret écartant des emplois de l'Etat les ariens et les païens. Ce décret, menaçant en premier lieu les barbares, provoqua une inévitable intervention d'Alaric qui, sachant l'Empire affaibli par la disparition de Stilicon, attendait l'occasion. Il marcha sur Rome, en 408, et y mit le siège qu'il n'accepta de lever que contre une fabuleuse rançon. "Plus les épis sont drus, et mieux la faux y mord", déclara le roi goth aux parlementaires romains venus à sa rencontre. (X) Les négociations avec la cour de Ravenne traînant en longueur, Alaric mit une nouvelle fois le siège devant la Ville Eternelle, en 409, et bloqua le port d'Ostie. Le Sénat céda à la peur de la famine et accepta de placer sur le trône, à la place d'Honorius, un certain Attale, fils du préfet de la ville. Ce dernier nomma alors son protecteur, Alaric, Maître Général des armées d'Occident.
Le roi des Wisigoths était maître de la situation en Italie, mais le sort s'acharnait sur le fantoche Attale, qui était dans l'incapacité de dominer une situation politique insaisissable. Devant la stérilité de ses efforts, Alaric le défit aussi rapidement qu'il l'avait fait. Devant une multitude de Romains et de barbares assemblés près de Rimini, au début de l'an 410, il le dépouilla de la pourpre et du diadème. Il avait, par ailleurs, décidé de faire la paix avec Honorius lorsqu'il apprit que le chef goth Sarus, son plus dangereux rival ennemi héréditaire de la famille des Balthes, était reçu à la cour de Ravenne où se projetait un accord séparé. Pour venger l'affront que lui faisait Honorius, il décida alors de marcher sur Rome pour la troisième fois, et de faire payer aux Romains la légèreté de leur Empereur. Une légende prétend qu'il rencontra, sur son chemin, un moine vêtu de noir qui le supplia d'épargner la capitale de la chrétienté; c'est impossible, lui aurait répondu le roi des Goths, car j'entends une voix, en moi, qui dit: Alaric, va à Rome et prends la!
A la vue de la multitude barbare qui, venant du nord, se déversait vers la ville par la Via Flaminia un terrible vent de panique s'était mis à souffler sur les notables et la population. Désespérant du secours des milices célestes - et par un curieux retour au paganisme - le pape Innocent 1° eut recours à des haruspices et des fulguriatores pour la défense du Saint-Siège. Il demanda à ces devins, sans doute pour essayer de calmer la foule romaine déjà en proie à une sorte de fièvre obsidionale, de faire tomber la foudre sur l'armée wisigothe. En pure perte bien entendu! Le siège de la Ville Eternelle ne dura pas longtemps. Il semble qu'à la tombée de la nuit, l'une des entrées de la cité - la Porte Salaria,-ait été ouverte par des esclaves ou des domestiques. L'armée wisigothe pénétra dans Rome le 24 août 410,et y alluma des incendies, sans doute pour éclairer sa progression nocturne. En "bons chrétiens", et suivant en cela les directives d'Alaric, les Goths respectèrent le Palais du Latran, siège de la papauté, et les édifices religieux où se réfugia une grande partie de la population. La ville fut mise à sac pendant trois jours et brûla partiellement. Cependant, s'il y eut des massacres et des incendies, il semble que ce fut surtout le fait de la valetaille barbare que les Wisigoths traînaient avec eux dans leurs pérégrinations. Et aussi des esclaves, qui profitèrent de ce brutal retournement de situation pour assouvir une inévitable vengeance. Quoiqu'il en ait été, et quel que soit le jugement qui se puisse porter sur leur possible comportement, les Goths amassèrent dans leurs chariots un butin énorme, à la dimension de l'ancienne capitale du monde occidental. Ils emmenèrent également avec eux une multitude de prisonniers et d'otages, dont le plus célèbre n'était autre que la propre soeur de l'Empereur, la princesse Galla Placidia, fille de Théodose le Grand.
La chute et le sac de la ville par les barbares provoquèrent un choc psychologique énorme, dans un Empire moribond où l'échelle des valeurs venait de s'inverser brutalement. Le vieil édifice, totalement vermoulu, venait de subir un traitement qui marquait vraiment pour lui le début de la fin. Le vieux mythe de la Rome promise autrefois à l'éternité par le poète Virgile venait de s'effondrer! La nouvelle se propagea rapidement dans l'Empire. Les chrétiens se sentant abandonnés par Dieu se mirent à douter, et prêtèrent souvent une oreille complaisante aux dires des païens pour qui, aux temps des anciens dieux, Rome était florissante. A tel point que Saint-Augustin, évêque de la lointaine d'Hippone entreprit d'écrire "La Cité de Dieu", pour ranimer leur foi vacillante.
Abandonnant Rome la ville son triste sort, Alaric conduisit les Goths vers le sud, nourrissant sans doute le projet de passer en Sicile, puis en Afrique. Mais il semble que les dieux de la mer étaient moins bien disposés à son égard que ceux de la guerre. Une tempête - et les remous bien connus de Charybde,- eurent vite raison de sa tentative de traversée maritime au cours de laquelle il perdit plusieurs navires. Ayant abandonné son projet, il remontait vers le nord lorsqu'il mourut en Calabre, dans les environs de Cosenza, après une courte maladie, sans doute la malaria. Par une curieuse ironie du sort - et à l'exemple du célèbre Alexandre le Grand,- un simple moustique avait eu raison de ce grand guerrier qui avait mis Rome à genoux quelques mois auparavant.
Les Wisigoths lui firent des funérailles hors du commun, mais pas sous un classique tumulus cher aux peuples des steppes. Il fut inhumé, entouré de trophées et de trésors, dans un sépulcre creusé dans le roc sous le cours de la petite rivière qui arrose Cosenza, le Busento. Pour ce faire, le lit de celle-ci fut détourné, puis ramené ensuite dans son emplacement primitif. Pour garantir le secret du lieu, tous les esclaves qui avaient participé aux travaux furent mis à mort sans exception.
Son lieutenant et beau-frère Athaulf, le "Noble Loup", fut alors élu pour lui succéder à la tête de la nation wisigothe. Ce dernier se réconcilia rapidement avec la cour de Ravenne et, devenu général des Romains, accepta en 412 - au grand soulagement d'Honorius et de ses ministres,- de passer en Gaule pour y rétablir la paix troublée par les tribus barbares qui avaient franchi le Rhin en 406. A partir de ce moment, le maintien des Goths vers les limites ouest de l'Empire allait devenir le souci permanent des monarques successifs de Ravenne. Athaulf nourrissait des sentiments pro-romains, et de l'aveu qu'il fit lui-même plus tard à un citoyen de Narbonne, il souhaitait le maintien des structures et la prospérité de l'Empire. Il pénétra en Narbonnaise et ne put prendre Marseille bien défendue par le comte Boniface, mais s'empara, sans coup férir, de toute la région comprise entre Narbonne et Bordeaux.
Le 1° janvier 414, afin de sceller une indéfectible amitié avec les Romains - mais au grand dam de l'Empereur et de son entourage,- il épousa Galla Placidia à Narbonne. Celle-ci ne semblait pas avoir, à l'encontre des barbares goths à l'imposante stature et à l'abondante et magnifique chevelure blonde, les mêmes préventions que la cour de Ravenne. Il semble bien, au contraire, qu'elle nourrissait un tendre sentiment pour le beau roi des Goths, dont elle partageait la vie errante depuis quatre ans déjà. Le lendemain de la cérémonie, pour prix de sa virginité - le morgengabe germanique,- Athaulf offrit à sa jeune épouse cent bassines remplies d'or et de pierreries. Ce n'était là qu'une faible partie du trésor royal amassé au cours de leur odyssée par les Balthes. Mais cela allait donner corps à une fabuleuse légende, et exciter par la suite de façon durable l'envie et la convoitise des hommes.
Cependant, la paix et la sédentarité semblaient incompatibles avec le caractère belliqueux des Goths. Après avoir envoyé à Ravenne la tête des usurpateurs Jovin et Sébastien, Athaulf conduisit les Goths en Espagne pour y combattre les Suèves et les Vandales révoltés. Ceci à la demande de son impérial beau-frère, qui voyait ainsi s'éloigner un peu plus le danger gothique. Le patrice Constance, prétendant de Placidia alors fort dépité, ayant envoyé ses légions bloquer les ports d'Arles et Narbonne, les Goths venant de la vallée de la Garonne durent sans doute transiter par la vallée de l'Aude et les Corbières du sud pour franchir les Albères au Pas de la Cluse, aujourd'hui le Perthus. Athaulf s'empara rapidement de Barcelone où Placidia donna le jour à un garçon qui fut prénommé Théodose, en l'honneur de son très illustre grand-père, né lui aussi en Espagne. Malheureusement, cet enfant ne vécut que quelques jours. Quelques temps après, en août 415, Athaulf était assassiné par son bouffon qui, à son insu, était le stipendié de la famille rivale des Sarus. Un usurpateur membre de cette coterie, nommé Singéric, monta alors sur le trône. Il n'y demeura qu'une semaine, avant d'être assassiné à son tour, non sans avoir commis quelques gestes irréparables. Il fit mettre à mort, dit-on, les enfants qu'Athaulf avait eus de son premier mariage et fit subir des traitements indignes à Placidia.
Pour succéder à Athaulf les Goths élirent un vieux guerrier, probablement apparenté aux Balthes par les femmes, qui se nommait Wallia. Celui-ci conduisit les Goths vers le sud, jusqu'aux Portes d'Hercule, d'où ils pouvaient contempler la côte de la Maurétanie Tingitane. Reprenant à son compte le vieux rêve d'Alaric, Wallia résolut de tenter la traversée du détroit. Mais il était écrit que les Goths ne mettraient jamais les pieds en Afrique, car une forte tempête se leva et dispersa la flotte, faisant avorter le projet une fois encore. C'est alors qu'éclata une terrible famine et que les tribus Vandales stationnées en Bétique se soulevèrent. Wallia passa un traité avec le gouverneur romain, au terme duquel il s'engageait à libérer Placidia et à combattre les barbares révoltés. En échange, les Goths reçurent six cent mille mesures de grains, de quoi sauver les Goths de la famine. Wallia entreprit ensuite trois campagnes victorieuses, et vainquit successivement les Vandales Sillings et les Alains, et ensuite les Suèves qu'il chassa jusque dans les montagnes de Galice, dans l'extrême nord-ouest de l'Espagne (X). Ayant remis le gouvernement de l'Espagne entre les mains de l'Empire, il obtint de repasser les Pyrénées pour s'installer en Aquitaine maritime, au titre d'un contrat de fédéré, le "foédus". Cette installation en Gaule eut lieu en 418, mais ne profita pas longtemps à ce redoutable guerrier puisqu'il devait mourir l'année suivante.
LE RETOUR DES BALTHES.
Le guerrier qui fut élu par les chefs goths pour succéder à Wallia avait pour nom Théodoric - ou encore Théodorède - et était, selon toute probabilité, le fils d'Alaric le Grand (9). Il régna plus de trente années sur un peuple particulièrement indocile, ce qui autorise à penser, comme le souligne Edward Gibbon, "que sa prudence était soutenue d'une vigueur extraordinaire de corps et de génie". La côte méditerranéenne semblait attirer irrésistiblement les Goths et, pour s'en rapprocher, il établit sa cour à Toulouse. De là, il entreprit de multiples campagnes contre le pouvoir romain. La première le conduisit en Arles, devant laquelle il mit le siège, et qui fut délivrée par le patrice Aétius. Théodoric lança ensuite plusieurs campagnes stériles contre Narbonne entre 435 et 439. Au terme du dernier de ces sièges, qu'il fut obligé de lever, il se heurta à un certain général Litorius qui conduisait une troupe de Huns et le poursuivit jusqu'aux portes de Toulouse. Après avoir dépéché, auprès de ce dernier, une embassade conduite par Orentius, évêque d'Auch, Théodoric sortit de la ville et écrasa l'armé de Litorius qui, fait prisonnier, mourut en prison à Toulouse. L'ultime campagne conduisit le monarque goth à Arles, alors capitale des sept Provinces de la Gaule, mais elle se termina heureusement, par un traité de paix avec le patrice romain.
"Théodoric mérita l'amour de ses sujets, la confiance de ses alliés et l'estime universelle", dit encore Gibbon. Il eut six fils auxquels il fit donner une éducation à la romaine dans les écoles de la Gaule. Ils y apprirent le latin et la jurisprudence, bien qu'il soit avéré que celui qui allait devenir le plus célèbre d'entre eux, Euric, prétendait ne pas entendre le latin. Il eut aussi deux filles qu'il maria, l'une avec un prince suève, et l'autre avec le fils aîné du roi des Vandales de Tunisie. Cette dernière alliance matrimoniale allait lui créer énormément de soucis et être l'une des cause - ou en tout cas le prétexte,- de l'une des plus grandes batailles des temps anciens. Le diabolique Genséric, roi des Vandales qui régnait à Carthage, soupçonnait sa bru de vouloir l'empoisonner. C'est du moins le prétexte qu'il prit pour lui faire couper le nez et les oreilles, et la renvoyer chez son père, à Toulouse. Celui-ci, fou de douleur et de rage, résolut de porter la guerre en Afrique, encouragé en cela par le gouvernement impérial. Ce qui pouvait diviser les barbares était, en effet, très bénéfique pour la cour de Ravenne.
Ces manoeuvres du vindicatif roi vandale s'accompagnaient d'une intense activité diplomatique, et ce dernier réussit à se concilier les bonnes grâces du roi des Huns, Attila, dont la cour se trouvait alors à Etzelburg, dans la Puzta hongroise. Maître absolu de l'Europe orientale jusqu'à l'Oural, celui-ci n'avait jamais accepté que les Wisigoths aient pu échapper à la domination des Huns, en 376, et il les considérait donc comme ses vassaux de fait. Pour cette raison, et peut-être parce qu'il pensait que le patrice Aétius - une de ses vieilles connaissances,- devenait trop puissant, il résolut d'envahir la Gaule. Il marcha donc vers le Rhin à la tête d'une formidable armée. . Aétius, alarmé par l'importance de l'offensive, passa les Alpes à la tête de troupes squelettiques. A son arrivée en Arles il apprit, atterré, que Théodoric ne voulait pas défendre la Gaule du Nord - bien que son royaume s'étendit alors jusqu'à la Loire,- mais était résolu à attendre Attila dans les terres du sud. Se remémorant sans doute de la tactique utilisée par le juge Athanaric, et son repli dans les montagnes pour échapper au massacre, Théodoric envisageait peut-être une statégie semblable! L'idéal, pour lui, eut sans doute été d'affronter Attila en terrain connu, non loin des Pyrénées, se réservant ainsi une possibilité de retraite vers l'Espagne.
Aétius envoya alors en ambassade à Toulouse l'ancien préfet du prétoire, Avitus, qui était un familier du roi goth et qui devait se singulariser, quelques années plus tard en revêtant la pourpre impériale avec l'appui de la cour gothique. celui-ci réussit finalement à persuader Théodoric de conclure une alliance avec Aétius et d'aller avec lui, et les troupes levées en Gaule, au devant de l'armée d'Attila (X).
L'armée du roi des Huns, à laquelle certaines chroniques attribuent des effectifs innombrables, franchit le Rhin au printemps 451 et s'empara de Trèves, puis de Metz. Elle se dirigea ensuite vers la Loire, et atteignit Orléans, dont elle entreprit le siège, vers la fin du mois de mai. Entretemps, les maigres effectifs d'Aétius avaient fait leur jonction avec l'armée wisigothe qui montait de Toulouse. Au corps d'Aétius se joignirent les Burgondes, les Gallo-Romains, les Armoricains, et enfin les Francs de Mérovée descendus de Belgique. L'union sacrée des habitants de la Gaule pour la défense de leur survie était réalisée!
L'armée alliée se présenta devant Orléans vers la mi-juin. Ses effectifs devaient être impressionnants puisque Attila leva le siège de la ville, après un bref engagement, et entama un repli vers la Champagne. Les choses sérieuses n'allaient pas tarder à commencer!