Bulletin Terre de Rhedae N° 6. Avril 1992.

(Texte revu et augmenté)

La conversion des rois wisigoths d’Espagne au catholicisme.

 

La situation politique en Septimanie au sixième siècle.

Après que le pouvoir royal eut transporté son siège dans la Péninsule, demeurée jusque là une sorte de protectorat du royaume de Toulouse - bien que de nombreux Goths y fussent installés depuis 497,- la Septimanie, devenue une province excentrée, passa quelque peu au second plan des préoccupations des nouveaux monarques. D'autant, qu'après l'effacement de la famille des Balthes, le combat pour la succession était en général très rude, et que les byzantins avaient repris pied dans le Levant et la Carthaginoise.

Ce n'est qu'à la fin du sixième siècle que les choses changèrent quelque peu, avec les prétentions affichées par les rois mérovingiens d'agrandir leur domaine vers le sud. La présence d'une enclave espagnole au nord des Pyrénées avait fait perdre le sommeil aux successeurs de Clovis, car elle constituait pour eux un abcès insupportable et empêchait la Gaule franque et catholique, de s'étendre jusqu'à cette barrière naturelle idéale. Seul manquait un bon prétexte pour déclencher les hostilités.

Or il se trouve qu'en 585, une guerre civile éclata dans la Péninsule de façon fort opportune. Le roi arien Léovigild, qui régnait alors à Tolède, avait deux fils qui, parvenus à l'âge adulte, s'étaient vus confier chacun le commandement militaire d'une moitié du royaume. L'aîné, Hermenegild, avait eu le sud, et son cadet, Récarède, le nord.(1) Le premier nommé avait épousé une princesse franque catholique, nommée Ingunde, et celle-ci, avec l'aide du célèbre évêque Léandre, réussit à le convertir à la foi catholique. Après quoi, il entra en rebellion armée contre son père, terrible monarque qui, pour des raisons essentiellement nationaliste, semble-t-il, était très pointilleux sur le respect du dogme arien. Défait sur le champ de bataille, emprisonné et ayant refusé d'abjurer sa foi, Hermenegild mourut, assassiné par un sicaire, dans la prison de Tarragone. C'est alors que, sous le fallacieux prétexte qu'il était catholique, et surtout l'époux d'une princesse franque, le roi Gontran de Bourgogne attaqua la Septimanie, à la fois par l'est et par l'ouest. Nîmes résista, mais Carcassonne tomba momentanément, semble-t-il, aux mains d'un contingent de Francs placés sous les ordres d'un certain Désidarius. Le roi Léovigild, qui était alors en campagne en Galice, avait envoyé entre temps son second fils, Récarède, rétablir l'ordre dans cette province à la tête d'une puissante armée.

Celui-ci passa à l'offensive et, Désidarius ayant été tué, les Francs refluèrent en désordre vers Toulouse poursuivis par les Goths. Récarède s'empara facilement de la forteresse de Caput Ariétis - la Tête de Bélier,- qui n'était autre que l'actuel château de Cabaret, dans la Montagne Noire, l'une des plus importantes places fortes frontalières de Septimanie. Sur sa lancée, il effectua une sorte de promenade militaire jusqu'à Toulouse, dont il dévasta les alentours. Mais ce n'était qu'une simple mesure d'intimidation, puisqu'il revint sur ses pas et ne chercha aucunement à repousser les limites de la Septimanie, faisant mine d'oublier que cette ville avait été autrefois l'ancienne capitale du royaume wisigoth. Parallèlement, une seconde armée, commandée par un de ses lieutenants, s'était emparée de Beaucaire et avait refoulé les Francs au delà du Rhône. La victoire wisigothe était donc complète! Gontran fit amende honorable, et accepta les conditions de paix imposées par le roi d'Espagne. Cela se passait vers la fin de l'année 585.

 

L'énigmatique exil de l'évêque de Carcassonne.

La situation politico-militaire qui prévalait, en cette fin du sixième siècle, dans le royaume wisigoth d'Espagne ayant été définie, l'intérêt va à présent se focaliser sur la Septimanie, et sur cette hypothétique cité, au sujet de laquelle Fédié avait essayé d'interpréter quelques écrits relativement incertains de Guillaume Besse. Il dit, en effet, que ce dernier "était tout disposé à croire que, dans le courant du VI° siècle, les évêques de Carcassonne, chassés de leur siège par les ariens, avaient établi leur résidence provisoire à Rhédae." Et il ajoute que cela se passait à l'époque du roi Wamba. Ce en quoi il se trompe totalement puisque l'arianisme avait été totalement éradiqué en Espagne à ce moment là. Mais ce commentaire erroné de sa part, sur des évènements fort anciens et très confus, ne doit pas obérer la portée des propos de Besse.

Ce dernier était un avocat carcassonnais qui vivait au seizième siècle et qui, bien que considéré aujourd'hui par certains comme un historien mineur, n'en demeure pas moins l'un de ces érudits anciens dont puisse s'enorgueillir la terre d'Aude, à l'exemple de Bernard de Montfaucon. Il est l'auteur de deux ouvrages assez remarquables pour son époque - bien que relativement brouillons,- dont l'un, daté de 1645, est intitulé "Histoire des Antiquitez et Comtes de Carcassonne" et l'autre "Histoire des ducs de Narbonne". La région étant demeurée, dans un lointain passé, étroitement imbriquée à la Péninsule, Besse présente l'avantage d'appuyer certains de ses dires sur de nombreux chroniqueurs espagnols, dont certains sont très peu connus.

Pour ce qui concerne les sources purement locales, il semblerait qu'il se soit inspiré des écrits d'un certain Bernard d'Estellat, chanoine de Carcassonne décédé en 1629, qu'il cite relativement souvent. Les écrits de ce dernier auraient eu trait à un certain "Indiculus Episcoparum Ecclesiae Carcassonensis", autrement dit le tableau chronologique des prélats ayant occupé le siège épiscopal de la ville depuis les origines. Tout porte donc à croire que ce Bernard d'Estellat avait eu à sa disposition des archives ecclésiastiques, dont il fit une compilation, et que celles-ci auraient, selon toute probabilité pu être détruites lors de la révolution de 1789. On peut donc conjecturer que c'est bien sur des écrits relatifs à cet "Indiculus", que Besse se serait appuyé pour relater l'épisode "de l'évêque de Carcassonne contraint par les Wisigoths de se réfugier dans les montagnes du Razés". Cette assertion, qui démontre l'existence d'une "structure d'accueil dans ces montagnes à l'époque wisigothique est à priori invérifiable. Elle ne pourrait prendre quelque consistance que si on parvenait à l'intégrer, de façon cohérente, dans le déroulement évènementiel de l'histoire tel qu'on peut l'appréhender, aujourd'hui, à la lumière des sources ibériques.C'est ce à quoi on va s'attacher.

Pour cela il est nécessaire de se plonger dans les profondeurs de l'histoire de la Septimanie afin de vérifier si des troubles graves, mettant aux prises les catholiques et les ariens, ont pu justifier cet exode des prélats carcassonnais. Mais pour analyser convenablement cette opinion, il faut au préalable s'assurer que la ville de Carcassonne était bien un siège épiscopal au sixième siècle. Cette condition n'était pas remplie avant 531, mais l'a été par la suite puisque, lors de la tenue du troisième Concile de Tolède, en 589, l'évêque de cette ville était présent; de même qu'il était présent au synode provincial de la Narbonnaise tenu, quelques six mois plus tard.(x) Par contre, il apparait bien que le chef-lieu du Rhédesium, hors "l'intermède" évoqué par Besse, n'a jamais été un évêché catholique sous la domination gothique. Cela n'est pas pour surprendre, puisqu'une cité royale comme Récopolis, créée en Espagne en 578 par le roi Léovigild, n'a jamais été un siège épiscopal. Dans ce dernier cas, comme pour Rhédae, cet état de fait ne peut être justifié que par un peuplement originel à dominante gothique, donc de confession arienne. Il semblerait donc que l'épisode relaté par Besse a eu lieu bien après 531 - date du transfert de la monarchie en Espagne,- probablement au cours des troubles qui ont secoué cette province après l'invasion franque manquée de 585.

 

La conversion de Récarède et la première réaction arienne.

A la fin de l'année 585, le "terrible" Léovigild mourut et la hiérarchie catholique de la Péninsule poussa un profond soupir de soulagement. Son fils Récarède, auréolé de sa campagne victorieuse en Septimanie, fut alors élu pour lui succéder, en mai 586. Quelques mois plus tard, dans le but d'établir la paix civile et de parfaire l'unité de l'Espagne, il céda aux instances de l'évêque Léandre - qui avait déjà converti son défunt frère Hermenegild,- et accepta de se convertir lui-même au "Crédo de Nicée". Il abjura donc l'arianisme et reçut, secrètement, le baptême catholique en février 587. Cette conversion devait être officialisée par la tenue du troisième Concile de Tolède qui n'eut lieu, paradoxalement, que deux années plus tard, en mai 589. Comment expliquer ce retard, si ce n'est par les profondes dissensions internes que ne manqua pas de susciter cette étonnant revirement religieux au sein de la noblesse gothique et, bien sûr, par la violente réaction du clergé arien! A ce sujet, on sait que plusieurs rebellions armées eurent lieu.

D'abord à Mérida, capitale de la Lusitanie, celle de l'évêque arien Sunna. Elle fut rapidement matée par le "dux" de cette province, l'hispano-romain Claude, bras droit de Récarède. Ensuite, à Tolède même, celle de Godswinthe, veuve des défunts rois Athanagild et Léovigild - et donc marâtre de Récarède,- secondée par l'évêque arien Uldila. Elle prit rapidement fin avec la mort de Godswinthe, dont on ne sait si elle fut totalement naturelle, et vit la reddition d'Uldila qui fut déporté en Afrique. Enfin, la plus intéressante, directement liée au sujet qui nous occupe, celle de Septimanie.

Lorsque les nobles goths de cette province, réunis à Narbonne vers la fin de l'an 588, apprirent officiellement la nouvelle de la conversion de Récarède, il se produisit un très sérieux incident. Deux riches et puissants comtes, Granista et Wildigern, ligués avec l'évêque arien Athaloc et de nombreux membres de la noblesse, se rebellèrent ouvertement contre cette conversion forcée à la foi catholique. Ils entrèrent alors en sécession, et se proposèrent de détrôner le roi qui régnait à Tolède. Pour cela, ils firent appel à l'inévitable Gontran de Bourgogne, qui lorgnait toujours avec une pointe de nostalgie cette enclave étrangère en Gaule. Celui-ci, bien que catholique, n'en accepta pas moins d'aider militairement les conjurés ariens avec, sans doute, le secret espoir de prendre sa revanche sur Récarède et, surtout, de mettre enfin la main sur la belle et riche province méridionale. L'histoire de cette période risque de paraître relativement confuse, car il existe une certaine continuité dans les troubles qu'eut à subir cette région entre 585, date de l'intervention du prince arien Récarède contre les Francs, et 589, fin de la rebellion des nobles ariens locaux contre Récarède, devenu roi... et catholique! Ceci est dû au fait que les Francs de Gontran furent impliqués en permanence dans les conflits durant toute cette période.

 

La seconde invasion franque.

Le premier coup fut porté par un "dux" nommé Austrovald, qui se présenta devant Carcassonne avec une puissante armée et réussit, de l'avis de certains, a pénétrer dans la cité par surprise. Besse cite, parmi les assaillants, un certain "comte Trenfiole" qui aurait été tué par un jet de pierre, et aussi un "comte d'Alby nommé Didier", qui perdit également la vie dans la "surprise" qu'il voulait faire à la ville! Pour des raisons peu claires, mais qui semblent indiquer un manque de réussite flagrant, Austrovald fut bientôt remplacé par un certain Boson, "dux" de Bordeaux et Agen de son état, qui arriva avec des troupes fraîches. Celui-ci établit son camp en bordure de la rivière d'Aude, ce qui tend bien à prouver que la cité n'était pas tombée aux mains des Francs lors de l'attaque précédente.

Le roi Récarède, mis au courant de la gravité de la situation, avait envoyé entre-temps une armée de secours, commandée par son bras droit et général préféré, le "dux" Claude de Lusitanie. Celui-là même qui avait écrasé la révolte arienne de Mérida. Cette armée avait dû emprunter un cheminement détourné, sans doute par les Corbières, car elle fondit par surprise sur le campement mal protégé des Francs. La déroute de Boson fut totale et, selon les écrits d'Isidore de Séville, les Wisigoths tuèrent cinq mille guerriers Francs et en firent deux mille autres prisonniers. Par contre, on ne sait quel rôle précis jouèrent les comtes rebelles Granista et Wildigern, alliés de circonstance des Francs, dans ces évènements. Ni à quel moment ils capitulèrent ni, d'ailleurs, quel sort leur fut réservé par la suite! Il semble que l'évêque Athaloc accepta de se convertir et mourut tranquillement dans son lit! Toutefois, l'exposé des évènements de cette période, fort troublée, permet déjà de tirer un certain nombre d'enseignements. En Espagne, une terrible épreuve de force se déroula, chez les Goths, entre le parti conservateur arien, dirigé par l'ex-reine Godswinthe et les évêques ariens Sunna et Uldila, et le parti catholique conduit par le roi Récarède, Léandre et son frère Isidore, respectivement évêques de Tolède et Séville. Cette lutte connut son apogée avec la partie de bras de fer de Septimanie, épisode sanglant qui se termina par un fiasco total de la révolte des nobles de cette province, ligués contre la conversion forcée au catholicisme. Si, comme le prétend Guillaume Besse, "des évêques ont été chassés de leur siège de Carcassonne par les ariens, au cours du VI° siècle", on pourrait penser, à priori, que ce fut à ce moment là. Mais ce qui se passait dans cette province est tellement confus, et peu ou mal connu, que l'éventail des hypothèses demeure totalement ouvert. D'autant que l'histoire allait ménager certains rebondissements... pas forcément inattendus!

 

Et la seconde réaction arienne.

Récarède, premier roi catholique d'Espagne, rendit son âme à Dieu en décembre 601, et son jeune fils, qui portait le nom de Liuva, fut très facilement élu pour lui succéder. Les membres du haut clergé, à qui les canons du précédent Concile de Tolède - véritablement taillés sur mesure - avaient donné tout pouvoir en la matière, ne lui avaient pas mesuré leur appui. Son règne, hélas, fut, de courte durée puisque, onze mois plus tard, en novembre 602, un comte nommé Withéric s'empara du pouvoir par la force. Suivant en cela une vieille tradition gothique, il fit couper le poignet droit du jeune Liuva, celui de la main qui tient le sceptre, avant de le faire finalement assassiner dans sa prison. Il s'agissait là, en matière de haute politique, d'agissements très courants à l'époque et dont les Goths n'avaient aucunement l'exclusivité.

Withéric était un arien convaincu, sans doute par nationalisme, puisqu'il avait participé à la rebellion de Mérida, aux côtés de l'évêque Sunna qu'il avait d'ailleurs finalement trahi! Son règne, comme il fallait s'y attendre, fut caractérisé par une très forte réaction religieuse et politique, et la suite va montrer qu'il prit de dures mesures de rétorsion à l'encontre de certains nobles qui avaient trop fortement appuyé la conversion de Récarède. Il mourut assassiné en avril 610 et, avec sa mort, sombra définitivement le parti arien.

Le terrible Withéric fut remplacé, sur le trône d'Espagne, par un certain Gundemar, dont la chronique nous apprend qu'il était auparavant dux de Narbonne.(x) Cette chronique, chose fort rare, n'est pas celle d'un haut dignitaire de l'Eglise, mais la correspondance adressée à la chancellerie de Tolède par un comte de Septimanie au nom très évocateur: Bulgar de Bulgaran. Voici ce qu'en dit l'historien britannique E.A.Thompson, auteur d'un remarquable ouvrage sur les Goths en Espagne, qui est considéré comme une référence très sùre en la matière.

"Nous disposons de quelques étranges et obscures lettres, écrites par un "comes" de Septimanie nommé Bulgar. Celles-ci, rédigées après 610 - donc après la mort de Withéric,- nous montrent que ce roi l'avait déporté, incarcéré en différentes prisons, l'avait fait souffrir de la faim et de la soif, et lui avait fait subir divers autres châtiments".

Le comte Bulgar parle très durement du roi Withéric et, dans l'une de ses lettres, il remercie le nouveau roi Gundemar, d'avoir traité de manière amicale les exilés et pourchassés victimes de Withéric, alors qu'il était dux de Narbonne. Par la suite, cette importante charge de gouverneur de Septimanie sera conférée à Bulgar par son ami Gundemar. Dans ce poste, il se distinguera par ses talents de diplomate et d'homme de guerre, et prendra une part active au règlement du contentieux lié au vieil antagonisme entre les Mérovingiens et les Wisigoths.(x)

 

Que s'est-il réellement passé en Septimanie?

La lecture de la correspondance du comte Bulgar est très édifiante et vient compléter, de façon logique, le canevas du déroulement de la révolte arienne de cette province. Toutefois, pour comprendre ce qui s'est réellement passé, il est nécessaire de retourner quelques années en arrière! Deux ans après la mort de Récarède, en 603, il apparaît que ce comte Bulgar a été l'une des principales victimes de la réaction arienne, et la cible de choix de Withéric en Septimanie. La dureté du châtiment qu'il eut à subir tend à prouver, de façon irréfutable, qu'il avait pris une part très importante aux évènements de 588-89, dans le camp opposé aux ariens. Il semble donc qu'il ait été, à ce moment là, l'un des meilleurs soutiens de Récarède et de la hiérarchie catholique et, par voie de conséquence, l'un des principaux acteurs de l'avortement du coup de force des comtes Granista et Wildigern et de l'évêque Athaloc. Comportement que le nouveau monarque arien lui fit durement payer, par sept années de prison et de tourments. Mais le plus bizarre est que, finalement, Withéric ayant eu une vision peu avant sa mort - il mourut assassiné au cours d'un banquet, et la chronique ne précise pas s'il avait des préoccupations métaphysiques,- l'avait rétabli dans son siège de comte d'une cité de la Narbonnaise dont le nom est, hélas, passé sous silence. Si cette ville avait été l'un des huit évêchés, connus et répertoriés, son nom n'aurait pas manqué d'être évoqué! Selon toute probabilité, il ne pouvait donc s'agir que du chef-lieu d'un comté dépourvu d'évêque!

Mais le comte Bulgar de Bulgaran ne fut pas seul à être jeté dans un cul de basse fosse pour y subir, pendant de longues années - entre 603 et 610,- les pires avanies. En effet, dans l'une de ses lettres, il remercie le roi Gundemar "d'avoir traité de façon amicale les exilés et les persécutés, lorsqu'il était gouverneur de Septimanie". Il est possible d'inférer de ce témoignage - ce qu'on d'ailleurs fait les historiens espagnols modernes,- que ce monarque avait appliqué la loi du talion à une partie de la noblesse gothique et du clergé catholique de Septimanie.

Pour ce qui concerne précisément le clergé, il existait une longue tradition, chez les monarques wisigoths ariens les plus durs, de trancher habituellement leurs différends avec la hiérarchie catholique par l'exil de certains de ses membres. Ainsi le roi Euric de Toulouse exila l'évêque Marcel de Die dans le Couserans. Il en fit de même avec le célèbre chroniqueur Sidoine Appolinaire, qui devenu évêque de Clermont-Ferrand s'était opposé politiquement à lui; il fut assigné à résidence à Livia, localité proche de Carcassonne et aujourd'hui disparue. Plus tard, en Espagne, le "terrible" Léovigild, déporta les évêques catholiques Masona et Jean de Biclar. Ce dernier n'en célébra pas moins la grandeur de ce grand monarque - surnommé "el Unificador",- sans doute parce qu'il était lui-même Wisigoth.

Ainsi, à l'éclairage des écrits du comte Bulgar de Bulgaran, qui ne furent publiés qu'en 1892, on constate que ce qu'affirmait Besse au sujet de "l'exil" de l'évêque de Carcassonne - sur la foi de sources locales,- s'inscrit très bien dans le contexte historique da la Septimanie wisigothique. Alors, ultime question, en quel lieu des montagnes du Razés ce prélat a-t-il pu être rélégué pendant sept longues années, si ce n'est à Rhedae. C'est donc que cette cité existait déjà en 603!

© Jean Alain SIPRA