Les grandes légendes du Moyen-Age apparaissent quelquefois comme un témoignage, demeuré longtemps latent, de l'histoire de peuples de tradition orale ayant connu tardivement l'écriture. C'est le cas par exemple de la Chanson des Nibelungen, composée en Autriche au XII° siècle, dont on sait aujourd'hui qu'elle se rapporte aux tribulations à la famille royale burgonde, qui fut exterminée, en 436 à Worms, par le patrice Aétius et ses mercenaires huns. Mais la légende médiévale la plus célèbre est incontestablement celle du Graal, qui nous est parvenue par l'intermédiaire d'oeuvres dont le modèle original semble être le "Perceval ou le conte du Graal", du poète Chrétien de Troyes. Elle nous raconte l'histoire d'un orphelin de bonne lignée, Perceval, héros de nombreuses aventures chevaleresques, dont la plus insolite est sa rencontre avec un mystérieux roi-Pêcheur, personnage qui souffre d'un mal inguérissable. Invité par ce dernier en son château, il y assiste au cérémonial du Graal au cours duquel il aperçoit successivement un chandelier, un grand plat, un lance qui saigne et, finalement, le Graal porté par une vierge. Surpris par la magnificence de cet insolite défilé, il n'ose demander la moindre explication; pourtant, et c'est là le fond du problème, poser la question aurait rendu la santé au roi et restauré en même temps la prospérité du royaume: la Terre Gaste. Ce thème fut repris par Robert de Boron, qui fit du Graal la coupe qui aurait été utilisée par Jésus, lors de la Cène, et dans laquelle le sang qui coulait de son flanc, après son crucifiement, aurait été recueilli par Joseph d'Arimathie, puis transporté en Occident, à Avalon.
Une troisième version, dont nous allons essayer d'analyser une partie de la trame, est due au chevalier et minnesänger franconien Wolfram von Eschenbach, qui vécut entre 1150 et 1220. Il est l'auteur du Parzival, oeuvre maîtresse de la littérature allemande médiévale qui, comme les Nibelungen, fut remise au goût du jour par Richard Wagner à la fin du siècle dernier. Comme les précédentes, il s'agit d'une oeuvre très composite dont le traducteur français, Ernest Tonnelat, estime que l'essentiel de l'inspiration a été puisée chez Chrétien de Troyes. Pourtant, ce même Tonnelat se dit troublé par l'insistance que l'auteur apporte à rappeler ses sources, et par son affirmation que le poète champenois aurait utilisé les mêmes. Pour Wolfram, le récit véridique du Graal aurait été transmis en Germanie par un certain Kyot le Provençal qui, fait nouveau et intéressant, l'aurait puisé à une source ibérique, dans un mystérieux grimoire poussiéreux trouvé Tolède.
Parzival est un très long poème de vingt-cinq mille vers, composé autour de l'an 1200, qui développe le même thème que l'ouvrage de Chrétien de Troyes et donne une généalogie des rois du Graal. La différence réside dans le symbole du Graal qui, ici, est une splendide émeraude. C'est la pierre de l'abondance et de l'immortalité, et ses mystérieux pouvoirs sont régénérés, chaque Vendredi Saint, par un colombe descendue du ciel. Parzival est convié à assister à une imposante procession, qui se déroule dans une très vaste salle du château, au terme de laquelle la reine dépose ce talisman sur une table, dont le plateau est lui-même taillé dan une seule gemme, une hyacinthe aux reflets de grenat. Devant cette table git le Amfortas, le roi-Pêcheur, sur son lit de souffrance. Malheureusement, Parzival oublie de le questionner sur son état malgré que ce dernier, à la fin de la cérémonie, lui ait remis une magnifique épée.
L'Eglise a toujours considéré globalement la légende du Graal avec une grande circonspection et, sans en déconseiller la lecture, préfère l'ignorer. Il semblerait que ces écrits soient nés, tardivement, d'une synthèse de la tradition "héroïque" marquant le substrat culturel européen ancien - fortement revitalisée par les invasions germaniques,- et de la religion chrétienne. Certains spécialistes de la littérature médiévale pensent que cette légende procèderait d'une tradition celtique - celle des Mabinogion gallois,- tardivement christianisée: la coupe de la Cène y est, en effet, associée à la Sainte-Lance. Quant au Graal-pierre du Parzival, il serait de nature plus exotique et aurait subi une forte influence orientale. Cela n'a rien pour surprendre, si l'on tient pour recevable l'origine de la légende, Tolède, ancienne capitale wisigothique qui demeura ensuite dans le giron de l'Espagne musulmane - el Andalús,- pendant presque quatre siècles.
Dans la description faite ici de cet objet mystique, le terme le plus étrange est celui de "lapsit exillis" - que lui donne l'ermite Trevrizent,- dont une traduction approchée, proposée par René Guénon ne serait autre que "pierre tombée du ciel". Ces pierres célestes furent dénommées "baytili" (bétyle) par les latins, terme qui procède de l'hébreu Beith-El, autrement dit Maison de Dieu. On sait que c'est le nom que Jacob donna "au lieu terrible" où il avait fait son chevet d'une pierre, et où l'Eternel s'était manifesté à lui en songe. (Genèse, 28,17). Dans la tradition hébraïque - si l'on suit toujours Guénon,- cette pierre serait ensuite devenue la pierre shethiya ou fondamentale et aurait été placée dans le Temple de Jérusalem, au dessus de l'Arche d'Alliance. Mais la signification du Graal-émeraude pourrait être ambivalente, car ce pourrait être aussi une représentation symbolique de la pierre dite du couronnement, que l'on rencontre quelquefois dans les traditions celtes et germaniques. La plus connue est irlandaise; nommée Lia Fail, c'était la pierre de la destinée venue du ciel; et elle se trouvait à Tara, la capitale, où elle servait au sacre des rois. Mais on la rencontre aussi dans la tradition germanique puisque, dans son ouvrage "La religion des anciens Scandinaves", Régis Boyer fait état d'une tradition orale, remontant à l'âge du fer, dans laquelle un monolithe joue également un rôle primordial lors de l'élection des rois. Ainsi il écrit, en évoquant l'élection d'un nouveau monarque: "...il est fait roi au thing (assemblée générale) de tous les Goths et monte, à cet effet, sur la pierre de Mora.
Dans un poème allemand anonyme, contemporain du Parzival et intitulé la "Guerre de la Wartburg", il est dit que cette émeraude ornait primitivement la couronne de Lucifer - le Porteur de Lumière,- avant que cet ange n'accède à la connaissance et ne soit précipité par Dieu hors du Paradis. Le Graal-Emeraude recèle donc une composante gnostique assez manifeste, ce qui explique la méfiance de l'Eglise à son endroit. Cependant, au delà des pouvoirs mystérieux de cette gemme magique, tout porte à croire que l'histoire découverte par Kyot, à Tolède, relate probablement des faits survenus antérieurement à l'invasion de l'Espagne par les troupes du Prophète. On peut donc penser que la trame de la légende pourrait se rapporter à une situation fort ancienne, une sorte de saga royale perpétuée de façon orale. Pourquoi pas une très vieille légende wisigothique que Tolède aurait été capable de sécréter et conserver.
Pour mettre en évidence les seules composantes du drame, il faut faire abstraction du merveilleux chrétien médiéval et évacuer également tous les éléments exogènes: ceux qui appartiennent au cycle arthurien de Chrétien de Troyes et ceux, plus exotiques, qui résultent de l'origine ibéro-arabe de la légende ou de l'apport des Croisades. De ce cadre expurgé émergent la seule dynastie du Graal, le "Temple" et son cérémonial. Quant aux symboles remarquables, outre le Graal lui-même, ce sont une lance qui saigne, une table dont le dessus est fait d'une seule gemme, un candélabre et une épée.
Très peu de gens savent que tous les écrits wisigothiques et ariens antérieurs à la conversion secrète du roi Recarède au catholicisme, en février 587, furent brulés sur son ordre à Tolède. Dès lors il était inévitable que l'histoire ancienne de ce peuple ne parvienne à subsister qu'à travers une certaine tradition orale. Cette légende trouvant sa source à Tolède, on peut conjecturer que cette "dynastie du Graal" n'était autre qu'une famille royale célèbre frappée par le malheur. D'ailleurs, elle comporte quatre générations de monarques, comme la dynastie wisigothique dite "de Toulouse" qui régna au nord des Pyrénées de 419 à 531.
Bien que la place fasse ici défaut pour exposer tous les éléments justificatifs de choix, voici l'identification proposée pour les principaux monarques:
- le fondateur de la dynastie du Graal, Titurel, est identifiable à Théodorède (gotique: Thiuda-raihts) appelé encore Théodoric I. Fondateur de la dynastie dite "des jeunes Balthes de Toulouse", c'est probablement lui qui fit élever les murailles de la cité de Rhedae après 440.
- Frimutel serait Euric le-Grand, son fils cadet, le plus puissant des monarques du Midi;
- Amfortas, "le roi-Pêcheur" aux souffrances intolérables, ne peut donc être qu'Alaric II, fils du précédent, qui fut tué par Clovis lors de la désastreuse bataille de Vouillé, en 507. Quand Parzival le rencontre, Amfortas se trouve sur une barque; il pourrait s'agir là d'une possible réminiscence virgilienne du passage de l'Achéron, certains monarques goths ayant fait leurs Humanités. Quant à sa blessure dans les parties viriles par une lance empoisonnée, c''est une allusion à peine voilée à la terrible blessure d'amour propre subie par les Wisigoths, battus par des Francs qui étaient considérés par eux, jusque là, comme un tribu germanique politiquement mineure et culturellement attardée. Il convient en effet de rappeler que les Wisigoths étaient christianisés depuis l'an 340 environ - alors que Clovis ne fut baptisé que "vers 497",- que leur royaume s'étendait alors d'Orléans à Gibraltar, et que c'est leur cavalerie qui défit Attila, à la bataille des Champs Catalauniques, en 451, où fut tué le roi Theodorède.
- ne demeurent à identifier que les deux derniers personnages qui, à dessein, n'ont pas été dissociés. Il s'agit de Parzival, héros de la Quête, et de son demi-frère Feirefis. Parzival nous est présenté comme le fils d'Herzéloïde, soeur du roi Amfortas, et d'un certain Gamuret, prince d'Anjou, qui avait eu Feirefis d'un premier mariage. Voici la généalogie telle qu'elle nous est présentée par Wolfram von Eschenbach:

Or, dans la réalité, Alaric II a bien eu deux fils, tout comme le Gamuret de la légende. L'aîné, qu'il eut d'une concubine, se nommait Geisalic: au plan dynastique c'était donc un fils illégitime. Le cadet, que lui donna son épouse légitime Thiudigotha en 502, fut nommé Amalaric. Il lui succéda sur le trône gothique à Narbonne, après que son grand-père maternel, l'Amale Théodoric-le-Grand, eut éliminé son demi-frère Geisalic puis assuré la régence. Le détail de la généalogie des Balthes est le suivant:

On voit donc qu'il n'existe, dans les généalogies comparées, qu'un seule distorsion au niveau 3. Chez les Balthes, la filiation par les enfants mâles est directe, alors que dans la dynastie du Graal, Amfortas n'a pas d'héritier direct, puisque c'est le fils de sa soeur, Herzéloïde, qui est destiné à devenir roi. Cette distorsion provient peut-être d'une faille dans la tradition orale, ou d'un simple artifice littéraire destiné à donner un certain attrait au récit. Malgré cette anomalie ponctuelle on ne peut échapper à une identification parfaite entre Feirefis et Geisalic, et Parzival et Amalaric. D'autant que le Feirefis de la légende est présenté comme "ayant la peau blanche et noire", métissage poétique qui est une allusion flagrante à l'illégitimité.
A la fin du récit, Parzival et la reine Condwiramour eurent deux fils: Loherangrin, qui demeura à Montsalvage pour garder le Graal, et Kardeis qui hérita des royaumes de son grand-père. Ici encore il est possible d'établir un parallèle relativement insolite. Après l'assassinat d'Amalaric, en 531, le siège du royaume passa en Espagne et, trente ans plus tard, deux frères furent appelés à se partager le pouvoir. Liuva, "dux" de Narbonne qui avait été élu sur le trône wisigothique refusa de quitter la Septimanie; il associa au pouvoir son frère Leovigild, alors "dux" de Tolède, et ce dernier régna sur la Péninsule. Pour quelle mystérieuse raison Liuva tint-il absolument à demeurer au nord des Pyrénées? Comme Loherangrin avait-il quelque "trésor" mystique ou matériel à sauvegarder!
Le symbole de "l'épée royale" est très répandu chez les peuplades anglo-saxonnes et germaniques. Celle que le roi Pêcheur remit à Parzival, à la fin de la cérémonie, représente probablement l'épée héréditaire des Goths, symbole de la légitimité royale de ce peuple. L'historien Erwig Wolfram indique que la Hervarasaga scandinave désigne par "Tyrfingr" à la fois la terre gothique et l'épée héréditaire des Goths. Or leur dieu de la guerre, qui portait en Dacie un nom très proche, celui de "Terwing", est reconnaissable dans "Tervinge" qui n'est autre que le terme générique désignant anciennement les Wisigoths, et donc aussi leur "épée royale".
Hormis la lance, qui pourrait ne pas être la "Sainte Lance" mais représenter l'arme qui blessa Amfortas, les autres symboles, fort caractéristiques, sont identifiables à des joyaux très connus du célèbre Trésor Ancien des rois Balthes de Toulouse:
- le(s) candélabre(s) d'or symbolisent probablement le chandelier à sept branches du peuple juif, ou Ménorah. Des historiens sérieux pensent que le Trésor du Temple de Jérusalem faisait partie des trophées enlevés à Rome, en 410, par Alaric-le-Grand, père de Théodorède.
- la table, devant laquelle se tient le roi-Pêcheur, rappelle étrangement un joyau qui avait été ramené d'Orient par ce même Alaric. Connu sous le nom de Table d'Emeraude, il nous est ainsi décrit par l'historien Gibbon: "Lorsque les Arabes pillèrent Tolède, en 711, ils trouvèrent une curiosité précieuse dont ils ont admiré et célébré la magnificence: c'était une table fort grande, formée d'une seule émeraude; entourée de trois rangs de perles, soutenue par soixante pieds d'or massif, incrustée de pierres précieuses et estimée à une valeur de cinq cent mille pièces d'or".
- quant au tailloir - cité par le seul Chrétien de Troyes,- il est également facile à identifier: il s'agit du Missorium, joyau que le patrice Aétius avait offert au roi Thorismund, après la victoire des Champs-Catalauniques. Si nous suivons toujours Gibbon: "C'était un plat d'or massif d'une grandeur extraordinaire, d'une valeur inestimable par la main-d'oeuvre et les diamants dont il était incrusté".
La situation géographique de ce "temple", qui se trouve dans une forteresse, a fait l'objet de multiples hypothèses. Assez bizarrement, la seule description qu'on connaisse de cet édifice est due à un auteur allemand du XIV° siècle: Albrecht von Scharfenberg. Dans son ouvrage "Der Jüngere Titurel", dont Henry Corbin a donné une traduction, il est décrit de la façon suivante:
Au Pays de Sauveterre, est une Montagne qui s'appelle Monsalvat. Le roi Titurel a entouré cette montagne d'une muraille et construit au sommet le Château du Graal....Le Temple forme une vaste et haute rotonde divisée en vingt-deux choeurs, entourant le choeur principal qui est double et dédié à l'Esprit Saint. Celui qui se trouve à côté est dédié à la Vierge Marie: nous pouvons dire à la Sophia Eternelle. Les choeurs suivants à chacun des onze Apôtres....
Selon une tradition orientale, ce temple serait situé dans la forteresse du Takt-i-Taqdis - le Trône des Arches,- située en Perse. De forme circulaire elle fut construite par le roi Kosroes II, et aurait également recelé la Vraie Croix dont ce roi s'était emparé à Jérusalem.
Wagner, dans son opéra Parsifal - créé en 1882,- le situait dans les "montagnes du nord de l'Espagne gothique". Il savait donc que cette légende concernait des monarques wisigoths! Ensuite ce temple s'est déplacé, au fil du temps, deTrifels en Allemagne, à San Juan de la Péña en Espagne, avant que le romaniste allemand Otto Rahn ne le place à Montségur. Mais en dehors du Takt-i-Takdis, où seule la forteresse est circulaire, aucun des lieux cités ne présente de ressemblance avec la seule description qu'on en ait. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher!
Des éléments d'information, pouvant sembler déterminants, résident dans le fait que les termes géographiques, utilisés par les deux poètes allemands, appartiennent tous à l'idiome occitan, langue vernaculaire de la Septimanie. On peut donc en inférer que le Pays de Salvatche - ou de Sauveterre,- n'est autre que ce dernier lambeau du royaume wisigothique effectivement sauvé de l'invasion franque, au nord des Pyrénées. Quant à Montsalvatche (montagne sauvage), ou Montsalvat (montagne sauvée), il désigne probablement une importante place forte de la région montagneuse de cette antique province wisigothique; à son pied, selon la légende, se trouvait un lac. Or, à l'évidence, la seule place fortifiée wisigothique du piedmont pyrénéen qui corresponde à la description combinée des deux poètes allemands médiévaux - et qui recèle effectivement les vestiges enterrés d'un édifice comportant une immense rotonde,- n'est autre que Rhedae. Par ailleurs, on peut constater que l'emplacement de cette ancienne cité est limité, au sud, par une immense saignée géologique dont certains indices - la présence d'une faille transversale comportant les résidus d'un barrage,- montrent qu'elle aurait pu recéler, autrefois, un lac naturel. Sur la carte I.G.N (2347 OT), ce lieu est nommé "les Bals"; mais il s'agit là d'une francisation erronée de l'ancien nom occitan qui, selon une étude manuscrite de monsieur Descadeillas, était "les Libals". Selon Wolfram von Eschenbach, le preux Lybbeals trouva la mort dans un combat, livré sur les rives du lac Brumbâne situé au pied de la forteresse du roi-Pêcheur. Il faut reconnaître que ce rapprochement est étrange!
Dans le poème, après une assez longue présentation des personnages, l'action débute vraiment avec la cérémonie du Graal, et se termine de façon heureuse par le couronnement de Parzival. Replacée dans le contexte historique, cette cérémonie pourrait symboliser l'intronisation du jeune Amalaric (Parzival), qui n'avait que cinq ans lorsque son père Alaric II (Amfortas) fut occis par Clovis, et qui ne fut réellement couronné qu'en 526. L'évocation de la présence des "corps" de Titurel (Théodorède) et Frimutel (Euric), indique que cette cérémonie se déroule probablement dans le Mausolée dynastique des rois wisigoths (Temple du Graal). La reine mère Thiudigotha (Répanse de Joye) y apporte la pierre du couronnement de la dynastie des Amales (Graal), et on y assiste à la remise de l'épée héréditaire des Goths, symbole dynastique des Balthes. Puis défilent devant nous tous les fabuleux joyaux du trésor ancien des rois de Toulouse. Enfin, il règne dans le temple, l'infinie tristesse d'une nation entière qui traîne la honte de sa défaite, sous la forme très éloquente d'une blessure dans les parties viriles de son roi; mais aussi l'espoir d'une hypothétique rédemption, qui fut en partie exaucé puisque le royaume wisigothique d'Espagne perdura jusqu'en 711. La légende rejoint donc ici l'Histoire et, les rois wisigoths de Toulouse (Balthes) étant apparentés aux rois burgondes (Nibelungen), le poème de Wolfram von Eschenbach aurait pu, par analogie, être intitulé la "Chanson des Balthes".
Ne demeure que la question que notre héros aurait dû poser dès le départ à Amfortas, pour obtenir sa guérison; mais, dès lors, la geste héroïque aurait tourné court! L'auteur nous la livre à la fin du poème, et elle est d'une grande simplicité: "Bel oncle, quel est votre tourment?" Alors, dit le poète, "Celui qui ordonna à Lazare de sortir de son tombeau vint au secours d'Amfortas et lui rendit soudain santé pleine et entière". On retrouve ici tout le merveilleux chrétien du Moyen-Age; mais, hélas pour la dynastie des Balthes, la vraie question ne fut posée que quatre-vingt ans plus tard à Tolède, par le roi Récarède, lorsqu'il abjura l'arianisme et se rallia au symbole de Nicée.
© Jean Alain SIPRA