Au terme d'une campagne victorieuse contre la sédition du dux Paul survenue en Septimanie, le roi wisigoth Wamba se sépara de son armée à Canaba, près de Narbonne, le 6 septembre 673, et prit un cheminement autre que la Via Domitia pour retourner à Tolède avec sa suite. Aurait-il pu agrémenter son retour d'une visite à la forteresse occidentale la plus puissante de cette province: Rhedae? L'existence, au Moyen-Age, d'un lieu-dit Canaba sur les rives de l'Orbieu, incite à penser que oui!
Après sa déposition, en 680, la situation politique se dégrada considérablement dans le royaume. La promulgation de dures lois antijuives - qui avait déjà contraint une grande partie de cette communauté à l'exil,- et la lutte des clans et des factions, favorisée par l'activisme de certains évêques, plongea dès lors le pays dans une suite de rebellions, souvent encouragées de l'étranger. Après lui, les rois Erwig, Egica et Witiza se succédèrent. A la mort de ce dernier, en 710, sa veuve et son frère Oppa, archevêque de Séville, appuyèrent fortement la candidature d'Agila, l'un des trois fils du roi défunt, que son père avait associé au trône comme gouverneur des provinces de Tarraconnaise et Septimanie. Mais la noblesse palatine refusa de se laisser forcer la main, et élut dans des conditions très controversées un certain Rodéric, alors dux de Cordoue. Agila et ses partisans refusèrent cette élection et, pour tenter de récupérer le trône, intriguèrent auprès des musulmans installés depuis peu en Afrique du Nord.
Mal leur en prit ! Depuis l'an 698, en effet, le général omayyade Mûssa ibn Nosaïr avait continué sa chevauchée vers le Couchant, et conquis la Maurétanie Tingitane, l'actuel Maroc. Du promontoire septentrional de ses nouvelles possessions, l'envoyé du calife de Damas pouvait alors apercevoir, avec une pointe d'envie, les rivages de l'opulente Espagne dont le vent, dit la légende, lui apportait le parfum des orangers! Il accéda donc, avec une certaine délectation, au désir du parti wisigothique devenu factieux. D'autant que le gouverneur de Ceuta, un certain Olian, accepta fort à propos de lui fournir les navires de commerce nécessaires au franchissement du détroit. La légende épique, s'emparant de cet épisode, fit de lui le fameux comte Julien qui, dans la Geste hispanique, tint depuis l'inévitable rôle de traître responsable de la chute de l'Espagne wisigothique.
En 711, Mûssa lança son lieutenant, Tarîk ben Zyiad, à l'assaut de la Péninsule. Celui-ci débarqua, à le tête de sept mille Berbères, au pied d'un immense rocher qui, depuis, porte le nom de djebell al Tarik, devenu Gibraltar. Le roi Rodéric, alors occupé à combattre les Basques dans le Nord, accourut à marches forcées avec la fine fleur de la noblesse hispano-gothique, et affronta l'infanterie berbère sur les rives du rio Guadalete. Mais à la suite des défections de partisans d'Agila, la bataille tourna finalement au désastre! Du roi goth, dont les chroniques rapportent qu'il avait assisté au combat nonchalamment allongé sur un char fait d'or et d'ivoire, on ne retrouva que le diadème, la robe brodée d'or et le cadavre de son cheval, Orélia, qu'il avait finalement enfourché pour tenter de fuir. En peu de temps, les troupes du Prophète atteignirent Tolède, où Tarîk mit la main sur d'immenses trésors parmi lesquels figurait - selon les chroniques d'El Macin et Rodéric Ximénès de Rada,- la Table d'Emeraude, fabuleuse pièce d'orfèvrerie rapportée jadis d'Orient par Alaric le Grand. Mais point de Missorium, ni de Ménorah, pourtant réputés appartenir au trésor ancien des rois Balthes de Toulouse!
Après ce désastre, suivi de l'invasion; le royaume d'Espagne sombra dans la confusion la plus totale, et sa fin demeure très mal connue. On sait que les partisans de Rodéric se réfugièrent dans les Asturies où, à l'instigation du comte palatin Pélage, ils entreprirent une Reconquista de la Péninsule qui devait durer 750 ans. Quant au parti de Witiza, il s'était réfugié en Tarraconaise et Septimanie, dont Agila était alors le gouverneur. On sait, par de très vieux écrits rédigés par un clerc anonyme - sans doute tolédan,- et connus sous le nom de Chronique Mozarabe de 754, que deux monarques se seraient succédés dans cette région, après la mort de Rodéric. L'historien Ramon Ménendez-Pidal rapporte que le catalogue des rois, figurant dans cette chronique, se clôture de la façon suivante:
"Achilla, regnavit annos III. Ardobastus, regnavit annos VII."
Il est avéré qu'Agila aurait bien régné sur les deux provinces du Nord, puisqu'on a retrouvé des monnaies qu'il fit frapper à Tarragone, Gérone et Narbonne. Mais qu'en fut-il de ce mystérieux Ardobastus, appelé encore Ardo? Voici ce qu'en dit le professeur Luis Garcia Moréno, dans l'Histoire d'Espagne la plus récente, celle de Tuñon de Lara:
"Les territoires non encore conquis, essentiellement la Septimanie, devaient voir une ultime tentative de restauration wisigothe avec la nomination d'un nouveau roi, Ardo, qui se maintint en une étroite région de domination pendant sept ans."
Ce fameux Ardo avait, d'ailleurs, déjà attiré l'attention de certains spécialistes des Goths puisque, au début de notre siècle, l'érudit allemand Karl Zeumer, traducteur et éditeur des Leges Wisigothorum, l'avait déjà mentionné comme successeur d'Agila. Cependant, pour se faire une opinion valable sur le sujet, encore convient-il de présenter le contexte politico-militaire qui prévalait à cette époque en Septimanie!
En 716, l'émir Al Horr, alors gouverneur d'al Andalùs - dénomination de l'Espagne musulmane signifiant "Le jardin",- s'empara de la Tarraconnaise et mit fin au règne d'Agila. En 720, son successeur Al Samah franchit les Albères, puis vint mettre le siège devant Narbonne, alors important port cosmopolite où de très nombreux commerçants juifs, syriens et grecs, cohabitaient depuis longtemps avec les chrétiens. La ville tomba très rapidement et, selon la Chronique d'Aniane, tous les défenseurs furent passés au fil de l'épée, leurs femmes et leurs enfants étant emmenés en esclavage en Espagne. Devenue Arbûna, la métrople septimanienne allait demeurer, pendant quarante ans, la tête de pont des Arabes en Gaule. Ensuite, sans s'attarder à Carcassonne, l'émir s'enfonça vers l'ouest et devant Toulouse, se heurta au duc Eudes d'Aquitaine. Au cours d'une rude empoignade, Al Samah fut tué et l'armée musulmane se débanda. Cet événement, rapporté par les chroniqueurs arabes sous le nom de Bataille de la Chaussée des Martyrs (Balat el Choala),- fut considéré, par ces derniers, comme le plus grave revers jamais subi par les troupes du Prophète en Occident!
Il fallut attendre quatre ans, pour que les musulmans entreprennent une nouvelle offensive et, en 725, l'émir An Basah ibn Juhayn Kelbi vint mettre lui-même le siège devant Carcassonne, toujours aux mains des Wisigoths. Au terme d'une énergique résistance, le comte de la ville finit par accepter le "protectorat" musulman. Les envahisseurs remontèrent ensuite la vallée du Rhône, poussèrent jusqu'à Autun qu'ils pillèrent, mais cette expédition coûta aussi la vie à l'émir.
Vers cette même époque, le général berbère Munnuza, chargé de la garde des passages pyrénéens vers Toulouse, nourrissait quelques velléités d'indépendance. C'est pourquoi le duc Eudes, alors fort occupé à défendre ses possessions contre Charles-Martel, lui donna sa fille Lampégie en mariage pour garantir ses frontières méridionales. Mais vers 730, le nouvel émir d'al Andalus, Abd er-Rahman, décida de vider l'abcès et envoya un général, du nom d'El Atheym ben Obéid, reprendre le contrôle de la frontière de Cerdagne. Celui-ci assiégea et prit Castrum Liviae (Llivia), tua le berbère félon, et envoya la belle Lampégie finir ses jours dans le harem de Hisham, alors calife de Damas.
Dom Vaissette, qui a tiré ses informations des chroniques - au demeurant fort lapidaires,- léguées par les moines d'Aniane et de Moissac, indique que les tentatives des Arabes pour pénétrer en Aquitaine par la vallée de l'Aude, se terminèrent finalement par un échec. Si, comme on peut le penser, cela à trait à cette troisième et dernière offensive, il est possible d'en inférer que, même si les Sarrazins avaient pu faire des incursions, dès 720, dans le Haut-Razés, ils ne purent en réalité jamais s'en rendre maîtres et s'y établir.
Ainsi, le peu d'éléments dont nous disposons, montre que les Arabes - sans doute moins nombreux en Septimanie qu'on ne le pense généralement,- auraient évité de s'aventurer dans certaines régions montagneuses. Ce que confirme encore dom Vaissette, pour qui que la date tardive de la prise de Carcassonne s'explique par des révoltes locales, et la résistance rencontrée par l'émir Al Horr dans les régions montagneuses. Bien qu'il fasse sans doute erreur sur l'identité du personnage, il semble que, sur le fond, ses commentaires confirment ce qui résulte de l'analyse de la fameuse Chronique Mozarabe de 754. C'est à dire que d'importants réduits montagneux étaient alors tenus par des Goths ayant eu, pendant un temps, un monarque à leur tête. Si l'on tient pour vraisemblable la réalité de l'existence de ce roi Ardo, la question se pose donc de savoir en quel lieu il aurait pu établir sa résidence?
Géographiquement, il semble que les deux seules régions facilement défendables, étaient situées sur la périphérie de la Septimanie. D'abord l'arc montagneux nord, constitué par la Montagne Noire et les Cévennes. Ensuite le Haut-Razés, région hérissée de très anciens castra - dont Albédun,- et directement adossée à l'Aquitaine du duc Eudes. Celui-là même qui avait laissé un si cuisant souvenir aux musulmans!
Fort heureusement, pour guider notre choix, il existe un élément qui peut sembler déterminant. Rapporté par Fédié - qui dit l'avoir trouvé dans les écrits de l'évêque Pierre de Marca,- il indique que "pendant l'occupation sarrazine, les archevêques de Narbonne, chassés de leur siège métropolitain, se seraient réfugiés à Rhedae". Une confirmation de cet état de fait se trouve, par ailleurs, dans un autre ouvrage dû au révérend père Bouges -du Chapitre Augustin de Toulouse,- qui dit "que les Archevêques de Narbonne, du tems de la prise de cette Ville par les Sarrazins, furent contraints de porter leur siège dans le Razés,(...)dans la cité de Redas." Le R.P. Bouges, pour sa part, se réfère à Guillaume Besse, légiste et historien carcassonnais qui avait, selon ses propres dires, puisé une partie de ses informations chez un certain chanoine d'Estrellat, auteur d'un Indiculus Episcoporum Ecclesiae Carcassonensis aujourd'hui perdu.
Confrontés à ces allégations fort intéressantes, se pose inévitablement la question de savoir quel crédit il est possible de leur accorder! La source est d'origine ecclésiastique, a le mérite d'exister, et est la seule à évoquer l'exil des archevêques de Narbonne à cette époque. Exil confirmé par la constatation que la liste épiscopale de cette cité est bien interrompue entre l'évêque Sunifred, en 689, et Daniel, nommé en 769. Faudrait-il la rejeter au simple prétexte qu'elle cite Rhedae! La réponse est non. D'autant que le déroulement d'un concile présidé par ce même Daniel, tenu à Narbonne en 788 et traitant du découpage ecclésiastique de la Septimanie - auquel se réfère également Bouges,- semble bien confirmer la présence antérieure des prélats dans le Razés. D'ailleurs, l'archevêque de Narbonne porta, dès lors, le titre d'Archiepiscopus Narbonensis et Redensis.
Ceci étant posé, et pour éclairer convenablement la lanterne du lecteur pour ce qui suit, il convient d'indiquer qu'après la conversion du roi Récarède à la foi catholique - officialisée par la tenue du troisième Concile de Tolède qui eut lieu en mai 589,- la haute hiérarchie de l'Eglise avait acquis, et conservé, une influence déterminante sur la conduite des affaires du royaume d'Espagne, y compris lors de l'élection des monarques. Le centre de l'autorité religieuse ne pouvait donc se situer ailleurs qu'à Tolède, cité dont l'archevêque métropolitain, qui exerçait alors son pouvoir spirituel sur les soixante dix neuf évêchés du royaume wisigoth, était le Primat d'Espagne.
Au delà de la volonté de conquête, l'invasion musulmane était aussi une guerre sainte, le djihad, accompagnée de pillages, destructions et, doux euphémisme, de violentes contraintes physiques exercées à l'encontre des chrétiens, et plus spécialement du clergé. C'est pourquoi, en 711, devant la tournure tragique prise par les événements, le métroplitain de Tolède, Sinderedus, prit peur, abandonna ses fidèles et s'enfuit prestement à Rome. En 720, après l'occupation quasi-totale du pays par les troupes du Prophète, la plus haute autorité spirituelle de l'un des deux derniers lambeaux du royaume wisigoth - l'autre étant les Asturies,- devint, par la force des choses, l'archevêque de Narbonne. Ce dernier - dont, hélas, nous ne connaissons pas le nom,- jugea plus prudent, en homme averti, de quitter sa cité épiscopale menacée par l'arrivée des Arabes. Il aurait pu, très facilement, se réfugier dans le tout proche royaume des Francs, ou encore en Aquitaine! S'il choisit d'établir sa résidence à Rhedae, cela prouve deux choses: d'abord que c'était un asile suffisamment sûr et bien défendu; ensuite, que se trouvait là, virtuellement, le dernier monarque, ce fameux Ardo. En tant que primat religieux il apportait ainsi - conformément aux Canons des divers Conciles de Tolède,- sa caution morale à l'ultime tentative de restauration de la monarchie gothique par les partisans d'Agila.
Ainsi, en s'entourant du nécessaire conditionnel, tout incite à penser que Rhedae aurait pu être, après 720 et pendant presque un demi-siècle, l'ultime capitale du malheureux royaume wisigoth d'Espagne. Pour cette agglomération, cela ne pouvait se traduire que par une très forte poussée démographique, due à une importante concentration militaire et à l'afflux de réfugiés. Ce qui nous amène, pour en terminer, à rappeler la bizarre - et incroyable - tradition locale rapportée par Fédié, qui fit se gausser certains et gréva considérablement la crédibilité de son ouvrage: celle d'une cité très imortante dans laquelle on ne comptait pas moins de quatorze étals de boucherie.
Vous avez dit tradition bizarre! Mais, dans ce pays, la persistance des traditions orales est avérée par un exemple très connu. Le falot Amaury de Montfort, qui vivait au XIII° siècle, n'est-il pas resté, grâce à une locution dialectale audoise très usitée - l'amori, - une représentation archétypale du demeuré!
© Jean Alain SIPRA
N.B. S'iI n'est pas fait mention de la fameuse bataille de Poitiers, c'est parce que l'armée de l'émir Abd er-Rahman - dont un raid fut arrêté près de cette ville par Charles-Martel, en 732,- avait pénétré en Gaule par le port de Roncevaux, dans les Pyrénées occidentales.