Le village de Rennes-le-Château occupe, de nos jours, une place de choix parmi les quelques lieux, artificieusement auréolés de mystère, sur lesquels se polarisent les fantasmes de certains de nos contemporains. Cette douteuse notoriété, qui déborde largement les limites de l'hexagone, trouve son origine dans une simple légende locale, colportée autrefois de bouche à oreille dans la haute vallée de l'Aude. Elle y fit longtemps les délices des veillées et avait trait à un trésor, qui aurait été trouvé à la fin du siècle dernier par le curé de cette paroisse, un enfant du pays nommé Béranger Saunière. Les anciens disaient de lui qu'il était énergique, bon vivant et haut en couleurs, mais d'un comportement quelquefois peu orthodoxe; ce qui lui avait valu, sur ses vieux jours, de graves démêlés avec sa hiérarchie, sanctionnés par une suspension "a divinis". Son train de vie, très inhabituel pour un pauvre curé de campagne, et les bizarres et ostentatoires constructions néo-gothiques dont il avait agrémenté le village, avaient conduit les populations locales à imaginer que son enrichissement subit ne pouvait être dû qu'à la découverte d'un fabuleux magot. Enfin, il avait entièrement rénové l'église à ses frais, multipliant les décors saint-sulpiciens, ornant le porche de sentences bibliques sybillines et peu usitées, et plaçant sous le bénitier un diable - plus vrai que nature, si l'on ose dire,- apte à effrayer les enfants venus à Rennes en promenade!
Habilement agencée, cette légende fut portée à la connaissance du grand public, il y a une trentaine d'années environ, et devint un succès de librairie. Il n'en fallait pas plus, l'imagination aidant, pour générer un véritable mythe "trésoraire", baignant dans un environnement sous-tendu par d'ineptes fabulations pseudo-historiques où voisinaient, pêle-mêle, les Wisigoths, les Mérovingiens - qui n'ont jamais mis les pieds dans ce pays!- Blanche de Castille et les malheureux Cathares. Enfin, pour couronner le tout, les Templiers apportaient la nécessaire touche de mystère et la "paternité" d'une inévitable société secrète intronisée, depuis, gardienne des lieux! C'est dans ce cadre altéré, irrationnel et relativement malsain, qu'une centaine d'ouvrages et quelques émissions de télévision permirent à Rennes-le-Château, et à son ancien curé, d'accéder à une douteuse célébrité.
Depuis, les infatigables chercheurs de trésor, qui hantaient depuis des décennies le proche voisinage, ont été rejoints par les pèlerins du mystère mais aussi, fort heureusement, par une multitude de tranquilles touristes mûs par la simple curiosité. Nombreux, sont ceux qui ont du mal à retrouver certains repères, glanés au fil de quelque trop captivante lecture, mais la plupart ne demeure pas insensible au côté assez insolite des lieux, les plus réceptifs d'entre eux étant sujets à un petit malaise indéfinissable, auquel la présence du "lucifer", aux yeux de verre et aux ongles crochus, ne semble pas étrangère! Enfin, la situation très aérienne du site gratifie ceux qui persistent, malgré tout, à demeurer imperméables à "l'étrange", d'un superbe panorama de montagnes qui justifierait à lui seul le déplacement.
Cette petite bourgade est en effet bâtie au sommet d'une haute colline, surplombant le confluent de l'Aude et de la Salz, sur une excroissance calcaire qui émerge du plateau sommital et constitue un magnifique belvédère. C'était là, en des temps très reculés, l'emplacement d'une puissante forteresse qui, de l'avis de certains, dominait une ville aujourd'hui disparue du nom de Rhedae: en latin (les) Chariot(s). Historiquement, ce lieu aurait donc un passé, comme en témoigne le vieux château relativement délabré, dont les tours dominent encore le village, et son histoire ancienne mériterait sans doute d'être reconsidérée, dans un cadre totalement expurgé de toutes les scories, oripeaux et "maléfices" divers qui, aux yeux des gens raisonnables, jettent actuellement sur lui un discrédit certain!
Il semble provisoirement établi que le premier document qui fasse état de la cité de Rhedae soit un poême d'un certain Théodulf (750-821), évêque d'Orléans et "missus dominicus" de Charlemagne, qui se rendit en visite d'inspection en Septimanie, au cours de l'été 798. Cette province, wisigothique depuis 462, dernier lambeau du royaume établi à Toulouse par cette peuplade germanique orientale, demeura partie intégrante du royaume wisigoth d'Espagne de 531 à 720, date à laquelle Narbonne tomba aux mains des Musulmans. Par la suite, après une campagne de reconquête aussi stérile que dévastatrice de Charles-Martel, son fils Pépin le Bref réussit finalement à s'emparer de Narbonne, en 759, après sept longues années de campagne et avec l'aide de certains notables locaux. Cependant, la province ne passa réellement sous l'administration totale des Francs, qu'après que Charlemagne eut créé le royaume d'Aquitaine, en 781, pour son jeune fils Louis. L'emprise territoriale de cette province correspondait, à peu de chose près, à celle de l'actuelle région Languedoc-Roussillon, à l'exclusion de la Lozère.
A la fin du siècle dernier, un historien audois nommé Louis Fédié, émit la thèse que cette cité mystérieuse, dont on retrouve par la suite de nombreuses traces dans l'Histoire, et qui donna son nom de Razés à une partie du département de l'Aude, se situait bien sur l'emplacement très élargi du village de Rennes. Selon lui, elle avait été fondée par les monarques wisigoths, qui régnaient alors sur le sud de la Gaule. Cette opinion est aujourd'hui relativement controversée, certains historiens régionaux mettant en doute l'origine présumée, ainsi que l'étendue et l'importance démographique que leur estimable prédécesseur, emporté selon eux par un trop grand romantisme, avait accordé à cette agglomération. Leur argumentation se situe sur plusieurs niveaux: d'une part, l'absence de documents écrits explicites et de résidus archéologiques ou toponymiques probants; ensuite, une certaine propension qu'aurait eu Fédié à appuyer en partie ses dires sur une riche tradition orale, petit travers que l'on peut effectivement lui reprocher! Enfin, sa prétendue manie à "voir" des Wisigoths partout; mais sur le territoire de l'ancien Marquisat de Gothie, quoi de plus normal!
Depuis, l'existence d'importants vestiges archéologiques, révélés par une photographie aérienne de l'Institut Géographique National, auraient dû conforter quelque peu la thèse de cet ancien historien du terroir. Or il est apparu rapidement que leur présentation, hors d'un cadre "académique", n'était pas de nature à briser le scepticisme qui prévalait en la matière. C'est pourquoi, les articles qui suivent se proposent d'apporter un certain nombre d'éléments d'appréciation complémentaires, aptes à démontrer la réalité de l'existence de cette cité à l'époque wisigothique; et aussi son importance politique et démographique passée.
En dépit du fait que Fédié ne fasse que quelques allusions aux auteurs qu'il aimait, disait-il, à consulter, il est facile de voir qu'il n'a eu accès à aucune source originale mais à des exégèses d'auteurs du dix-septième siècle tels dom Vaissette, Scaliger, du Mège, Pierre de Marca ou encore le carcassonnais Guillaume Besse. C'est d'ailleurs chez ce dernier qu'il a puisé l'essentiel de son inspiration, et aussi les fameux vers de Théodulf sur lesquels il appuie sa démonstration. En effet, dans son Histoire des Ducs de Narbonne, au chapitre vingt-cinq, Besse place une longue digression - assez bizarre en cet endroit de l'ouvrage,- sur l'ancien comté de Razés qui était alors partie du comté de Carcassonne et dont voici l'essentiel.
"Le Comté de Rasez appelé "Reddas" ou "Reddes" qui est tout le territoire des Diocèses d'Alet & Limoux, comprenant le pays de Sault, Fenolhèdes,& la portion du Diocèse de Mirepoix, qui avoisine la rivière de Lers; que ç'a esté aussi un ancien Evesché érigé du temps que les Vvisigoths ayant fait de la Cité de Carcassonne leur principale Forteresse, pour y remettre leurs trésors,& tenir cette place sous le commandement d'un Comte,& d'une forte garnison, ils contraignirent l'Evesque Orthodoxe de Carcassonne à se retirer en ces mesmes Montagnes pour y continuer l'exercice de la Religion, loin de celles que les Vvisigoths professoient dans Carcasonne sous l'autorité d'un Evesque Arrien.(...) Le lieu Comtal de Reddez, que nous disons communément Rasez, duquel Roger III, comte de Carcassonne, fait expresse mention dans l'acte de partage de ses biens de 1042, ou 1062, "Castrum Redas cum suo Comitatu", n'est plus aujourd'hui qu'un village appelé Regnes,& dans les Actes Latins "Reddis", situé à une lieuë des Bains, dits de Montferrand, où l'on trouve cette inscription Romaine: "Cn. Pompeius quartus. I.A.M. suo". qui est une marque infaillible que ce pays a été connu des Romains.(...) Qui est une Cité au reste qui a été connüe par Théodulphe Evesque d'Orléans, qui vivoit au temps de Louis le Débonnaire.
"Mox sedes Narbona tuas urbenque decoram tangimus
Inde Revisentes te Carcassona, Redasque,
Moenibus inferimus nos cito Narbo tuis."
Guillaume Besse était un avocat carcassonnais qui vivait au seizième siècle et qui, bien que considéré aujourd'hui par certains comme un historien mineur, n'en demeure pas moins l'un de ces érudits anciens dont puisse s'enorgueillir la terre d'Aude, à l'exemple de dom Bernard de Monfaucon. Il est l'auteur de deux ouvrages assez remarquables - quoique un peu brouillons,- dont l'un, daté de 1645, est intitulé "Histoire des Antiquitez et Comtes de Carcassonne" et l'autre, déjà cité, "Histoire des Ducs de Narbonne". C'était un homme très cultivé puisque, dans ces ouvrages, il appuie certains de ses dires sur l'autorité d'auteurs anciens tels que Cassiodore, Hydace de Chavès, Grégoire de Tours, Isidore de Séville, Zurita et, bien entendu, Théodulf! En outre, la province étant demeurée dans un lointain passé longtemps dépendante de la Péninsule, il offre l'avantage de se référer à des chroniqueurs Navarrais ou Catalans peu connus comme Prudence de Sandoval, Michel Carbonell ou encore Fray Francisco Diago.
Pour ce qui concerne les sources purement locales, si l'on en croit les écrits du révérend père Bouges - religieux Augustin qui publia, quatre vingts ans plus tard, une "Histoire ecclésiastique et civile de Carcassonne",- Besse se serait fortement inspiré de mémoires d'un certain Bernard d'Estellat, chanoine de cette ville décédé en 1629. Il semble que ces documents, aujourd'hui disparus, constituaient la trame d'un "Indiculus Episcoporum Ecclésiae Carcassonensis", autrement dit le tableau chronologique des prélats ayant occupé le siège épiscopal de la ville. Tout porte à croire que ce Bernard d'Estellat avait eu à sa disposition des archives ecclésiastiques fort anciennes, dont il fit une compilation demeurée à l'état de manuscrit, sur laquelle Besse se serait appuyé pour relater, en particulier, l'épisode de l'évêque chassé de Carcassonne par les Wisigoths ariens et réfugié dans le Razés. C'est donc sur les écrits de cet historien de la Renaissance, repris et commentés par Fédié deux siècles plus tard, qu'il apparaît que cette fameuse Rhedae - ou Reddas,- était bien située sur l'emplacement étendu du village de Rennes-le-Château, et aurait déjà existé à "l'époque" des Wisigoths. S'appuyant sur ce double postulat, Fédié émit alors la thèse que l'ancienne ville basse de Rhedae s'étendait autrefois sur la plateau, situé au pied et sud du village, comme le confirment aujourd'hui les photographies aériennes déjà évoquées, des traces de sapes dans la falaise qui le limitent, et aussi les vestiges d'anciens murs d'enceinte encore visibles. D'autre part, l'abondance assez inhabituelle dans les champs de tessons, de restes de tuiles marquées par l'incendie, et la récolte par certaine chercheurs - avouée ou non,- de nombreuses monnaies romaines ou parures anciennes - sans préjuger de ce que les habitants du village ont pu déterrer et monnayer au cours des siècles passés,- sont les indices très éloquents d'une occupation relativement dense des lieux depuis des temps fort reculés. Opinion confortée par la découverte, dans le très proche voisinage, de plusieurs grands ossuaires qui furent attribués, par certains, à d'hypothétiques batailles mais qui ne devraient être, en réalité, que l'indice d'une longue et importante présence humaine. L'établissement ancien ne se limitait donc pas à l'oppidum, occupé aujourd'hui par le village, mais il y a tout lieu de croire qu'il s'étendait, dans le haut Moyen-Age, à l'ensemble du plateau sud.
Cependant, l'opinion de Fédié ne se limitait pas à l'étendue supposée de la ville, puisqu'il avait également indiqué que celle-ci était pour lui fort ancienne; inconnue à l'époque romaine, elle ne pouvait donc être que de création wisigothique. Malheureusement, il semble que ces Wisigoths, si chers à notre historien du terroir, aient beaucoup de mal à s'intégrer dans notre cadre de pensée habituel. Ils sont donc devenus, ici, ce que les Celtes étaient à la Bretagne: les héros d'un mythe fondateur! Jusqu'à une date récente, nul n'avait jamais retrouvé la moindre trace historique de leur "passage" en ces lieux! De quoi rendre perplexes ceux - apparemment peu nombreux,- à qui une lecture attentive de l'Histoire a pourtant appris qu'ils étaient demeurés maîtres de ce pays pendant presque trois siècles; ce qui lui valut de porter, à l'époque carolingienne, le nom de Gothie.
Dans le légendaire de l'Occident, ils ont accédé à une douteuse célébrité pour avoir pris et saccagé Rome, sous la conduite de leur roi Alaric, en août 410. Ceux qui écrivent l'Histoire, ne devaient jamais leur pardonner d'avoir ainsi scellé le destin de cette "Urbs", orgueilleuse et dominatrice, à qui le poête Virgile avait jadis promis l'éternité, et dont la prédication et le martyre de l'apôtre Pierre avait fait la capitale de la chrétienté. Depuis, ils apparaissent dans l'inconscient collectif - souvent avec une connotation péjorative due à l'étrangeté de leur nom,- comme l'une des composantes majeures de cette barbarie ancienne, qui précipita l'Europe dans l'obscurantisme du Moyen-Age. Pourtant, ces Germains orientaux, descendus en des temps reculés de la lointaine Scandinavie, furent parmi ces peuples barbares qui assaillirent de toutes parts l'Empire, les plus anciennement romanisés et les premiers à posséder à la fois l'écriture et les Ecritures. Malheureusement pour eux, ils héritèrent d'un dogme religieux, l'arianisme, qui prévalait à Byzance lors de leur conversion, mais fut condamné comme hérétique par un édit que prit l'empereur Théodose en 380. Dès lors, leurs monarques demeurèrent, en Gaule puis en Espagne, les ennemis déclarés de l'Eglise romaine jusqu'à la conversion du roi Récarède au dogme de la Trinité, officialisée par la tenue du troisième Concile de Tolède, en mai 589.
La pratique de cette hérésie tenace et durable, et l'animosité qui les opposait aux clercs orthodoxes d'Aquitaine pour la domination des esprits, ajoutée au fait qu'ils perdirent finalement la partie devant les Francs à la bataille de Vouillé, pourrait expliquer que les Wisigoths n'aient pas laissé de trace significative dans "l'Histoire" de notre pays. C'est ainsi que pour des raisons prétendument "étymologiques" - les Francs ayant fait la France,- celle-ci ne débute, arbitrairement, qu'avec le baptême de Clovis par l'évêque Rémigius; cérémonie devenue, depuis, l'un des évènement majeur et incontournable de notre folklore national. S'il n'est pas étonnant, dans un tel contexte, que l'histoire du royaume de Toulouse - qui fut pourtant, pendant un siècle, l'état le plus puissant et le plus policé d'Europe occidentale,- ne suscite que l'intérêt poli de quelques trop rares spécialistes, c'est aussi fort regrettable! On n'a jamais retrouvé de documents, d'origine wisigothique, concernant la période antérieure à 589. On sait, toutefois, qu'il a existé de nombreux écrits "ariens", et que ceux-ci ont tous péri par la feu après la conversion du roi des Goths d'Espagne. Or, c'est justement l'époque où aurait pu être virtuellement créée cette mystérieuse cité de Rhédae! Cité dont la réalité passée est, de ce fait, difficilement appréhendable de nos jours, et donc très controversée! En effet, tous les documents provinciaux anciens, archivés par les moines bénédictins d'Alet - dont certains avaient peut-être échappé à la destruction lors de l'invasion musulmane,- n'eurent pas un sort plus enviable que les écrits ariens de Tolède, puisqu'ils furent également détruits par le feu en 1578...mais cette fois ci par les Calvinistes! Il en fut sans doute de même, de ceux qui étaient conservés dans les archives de la Cité de Carcassonne, à qui la Révolution de 1789 fut fatale.
Il faudra donc se contenter, comme l'avait fait Fédié, des oeuvres des historiens de la Renaissance, tels dom Vaissette ou Besse, et essayer d'interpréter le sens caché de quelques passages - dont l'ambiguité n'avait pas échappé à la perspicacité de certains commentateurs,- à la lumière des éxégèses récentes des historiens espagnols et anglo-saxons et, éventuellement, français.
Mais tout d'abord, pour poser convenablement le sujet, il a paru logique et opportun de placer en exergue le récit de la mission, que l'évêque Théodulf fit en Septimanie en l'an de grâce 798, et d'examiner dans le détail la façon dont il relata son périple méridional.
© Jean Alain SIPRA