(Texte revu et augmenté)
En l'an 794, Charlemagne avait réuni un concile, à Francfort, au cours duquel il fut question de la situation religieuse de la Septimanie, province qui était en proie, depuis quelques années, à une sérieuse dérive dogmatique trouvant son origine en Espagne musulmane. Cette situation, insupportable au plan religieux, générait en outre un grave ferment de division qui gênait considérablement l'intégration de cette région méridionale au royaume franc.
L'hérésie arienne des premiers rois wisigoths de Toulouse et d'Espagne, que l'on croyait définitivement éradiquée après la conversion officielle du roi Récarède au catholicisme, en 589, connaissait alors une espèce de résurgence, au contact de l'Islam, sous la forme de "l'adoptianisme", grave déviation doctrinale relative à la nature du Christ qui, en tant que "Fils de l'Homme" n'apparaissait plus que comme le fils "adoptif" de Dieu. Cette hérésie avait été propagée dans les milieux mozarabes - c'est ainsi que l'on qualifiait les chrétiens vivant en Espagne sous la domination musulmane,- par l'évêque Félix d'Urgel, d'où son autre appellation d'hérésie "félicienne". La Septimanie, ancienne province espagnole où était en vigueur la liturgie wisigothique, était gravement contaminée par le poison adoptianiste dont l'un des foyers, Urgel, était d'ailleurs tout proche. En outre, bon nombre "d'hispani" de la Tarraconaise, qui avaient collaboré avec les Francs lors de leur expédition espagnole de 778, s'étaient réfugiés au nord des Pyrénées, trois ans plus tard, après qu'Abd al-Rahman, émir de Cordoue, eut lancé une grande offensive pour reconquérir la vallée de l'Ebre.
Comme il fallait s'y attendre, le Concile de Francfort condamna Félix et interdit la pratique de la liturgie wisigothique en Septimanie ; comme l'avaient déjà fait celui de Ratisbonne, tenu en 792, et aussi celui de Narbonne qui avait eu lieu un an plus tôt. En réponse, l'évêque métropolitain de Tolède, Elipand, fit officialiser cette doctrine hétérodoxe dans la Péninsule, par un concile mozarabe qu'il avait lui-même réuni à Séville, en cette même année 794. Mais des rives du Rhin à la Marche de Gothie la distance est très grande, et les canons édictés par le précédent concile, tenu à Ratisbonne, étaient déjà restés sans effet. Pour s'assurer que ceux de Francfort ne demeureraient pas aussi lettre morte, le roi Charles - il n'était pas encore empereur,- envoya donc en mission, dans cette lointaine province, des hommes d'église en qui il avait toute confiance.
C'est ainsi qu'au cours de l'été 798, le comte de Razés reçut une visite d'importance dans sa "sala" de la citadelle de Rhédae. C'étaient deux "missi dominici", venus en inspection en Septimanie, accompagnés d'autres gens d'église et d'une importante suite d'hommes d'armes conduite par deux comtes représentant le bras séculier. Les "missi dominici", littéralement envoyés du maître, allaient toujours par deux, un laïc et un ecclésiastique. Dans le cas présent, l'évêque Théodulf était accompagné d'un autre prélat, Leidrade (736-821), alors archevêque de Lyon, ce qui souligne bien le caractère à dominante religieuse de leur mission. Toutefois, outre cet aspect dogmatique, la tournée d'inspection de ces deux envoyés de haut rang était également motivée par des problèmes d'ordre politique et surtout juridique. Les deux prélats, à qui Charlemagne avait délégué ses pouvoirs, pour enquêter à la fois sur l'orthodoxie religieuse et les abus judiciaires, appartenaient au petit cénacle de clercs, issus de diverses nationalités, dont s'était entouré le monarque pour promouvoir une certaine renaissance intellectuelle et, plus tard, l'aider à administrer ses vastes possessions. Il y avait dans ce groupe l'anglais Alcuin, le plus célèbre, mais aussi Paul Diacre, Paulin d'Aquilée, Pierre de Pise et également ceux qu'on appelait les Espagnols, qui avaient fui le joug musulman emportant avec eux de nombreux manuscrits parmi lesquels figuraient sans doute les oeuvres d'Isidore de Séville. Le plus éminent d'entre-eux était un certain Théodulf, poète à ses heures, mais il y avait aussi Leidrade, Prudence, Agobard et enfin Benoît d'Aniane, fils de l'ancien comte wisigoth de Maguelonne. Le monarque franc avait donc agi avec discernement en choisissant ses envoyés en Septimanie parmi des personnages qui avaient une parfaite connaissance du pays et des moeurs de ses habitants.
L'origine wisigothique du personnage est aujourd'hui unanimement reconnue et, à titre anecdodique, on peut indiquer que son patronyme, qui vient du gotique thiuda-wulfs, signifie peuple du loup. On sait qu'il a vu le jour vers l'an 750, cependant son lieu exact de naissance est inconnu, bien que certains de ses écrits laissent penser qu'il se situerait outre-Pyrénées, dans l'actuelle Catalogne. Ceci a conduit certains historiens a inférer qu'il aurait pu entrer en Septimanie après 778, fuyant la contre-offensive arabe, mais aucun argument n'est venu étayer cette assertion de façon déterminante.
On ignore totalement où il a fait ses études, et pu ainsi acquérir les connaissances encyclopédiques que les historiens lui attribuent, mais tout donne à penser que ce ne put être qu'en Septimanie. En effet, les troubles très violents qui agitaient alors la Péninsule, sur laquelle les Musulmans étendaient par le fer et le feu leur hégémonie culturelle et religieuse, ne permettaient pas alors à un jeune chrétien d'y entreprendre des études sérieuses. Certains ont émis l'hypothèse que c'était en l'abbaye d'Aniane, mais il semble que l'on se heurte ici à un problème chronologique car le fondateur de cet établissement religieux, son compatriote Benoît - de son vrai nom Witiza (vers 750-821),- avait pratiquement son âge. Il en va de même de l'abbaye de Lagrasse, fondée après 780 par Nébridius, personnage qui était aussi son contemporain, puisque archevêque de Narbonne lors de sa venue. Théodulf a donc du, par la force des choses, fréquenter un établissement religieux septimanien beaucoup plus ancien, situé sans doute dans les "hautes-terres" demeurées libres de l'occupation musulmane. On pense bien sûr à Alet dont la fondation, si l'on en croit Fédié, remonterait aux environs de l'an 760, soit un an seulement après la libération de Narbonne du joug arabe.
Les dispositions intellectuelles et l'étendue des connaissances de Théodulf séduisirent Charlemagne qui, l'ayant rencontré semble-t-il en Italie, le fit appeler à sa cour. Il le nomma par la suite évêque d'Orléans et, bien qu'il n'ait jamais été moine, abbé de Fleury et d'autres abbayes du Val de Loire. Ceci après 781, sans doute, les avis des spécialistes étant très partagés sur les dates. On présume qu'il fut marié avant d'accéder à la condition ecclésiastique, car il cite dans ses poêmes une certaine Gisla, dont certains exégètes pensent qu'elle était sa fille! Théodulf, que la nature avait pourvu de dispositions intellectuelles remarquables et qui était, avec Alcuin, l'un des hommes les plus instruits de son temps, développa une intense activité culturelle, cultuelle et aussi politique. Dans le droit fil de la volonté de Charlemagne, il s'attacha à promouvoir un enseignement gratuit. Il développa de grands "scriptoria" dans lesquels les moines de Fleury - aujourd'hui Saint-Benoît,- et Orléans recopiaient les manuscrits anciens, qu'ils soient religieux ou profanes. Leur production la plus célèbre, qui soit parvenue jusqu'à nous, est la "Bible de Théodulf" dont un exemplaire est détenu, actuellement, dans le Trésor de la cathédrale du Puy en Velay.
Considéré comme l'un des meilleurs latinistes de l'entourage de Charlemagne, il eut une importante production littéraire, notamment sous forme de poèmes. Il composa même des hymnes religieux dont l'un, "Gloria laus" est toujours chanté à Orléans et Germigny des Prés, lors de la procession des Rameaux. On sait, d'autre part, que parmi les multiples facettes de cet esprit universel figurait aussi la géométrie, discipline qui trouvait alors une application naturelle dans l'architecture. Une attention particulière sera portée, en annexe, sur le chef-d'oeuvre que ce protecteur des arts a légué à la postérité.
Ayant acquis, de toute évidence, des connaissances juridiques approfondies, choses qui faisaient jusque là totalement défaut aux Francs - les Wisigoths d'Espagne possédaient, en effet, un droit écrit qui, à travers le "Liber Iudiciorum" de Receswinthe (654) et le "Code d'Alaric" (506) remontaient au Code romain de Théodose,- il s'attacha aussi à réformer la justice de l'empire, s'attaquant aux effets pervers de la loi Salique, notamment à la justice privée et aux ordalies.
Cependant, le domaine d'élection de Théodulf demeurait, cela va de soi, le religieux. Et Dieu sait si l'époque était fertile en disputes dogmatiques et hérésies diverses! C'est ainsi qu'en 804, Charlemagne le nomma son conseiller pour les questions religieuses, poste dans lequel il succéda au fameux Alcuin. Auparavant, l'empereur l'avait chargé de résoudre certains problèmes épineux comme l'affaire du "Filioque", surgie lors de l'un des concile wisigothiques de Tolède, et qui troubla pendant un certain temps l'Eglise franque. Il eut aussi à connaître, au premier chef, de la querelle dite des "Images", ou encore de "l'Iconoclasme", héritage empoisonné du second concile de Nicée, tenu en 787, qui précipita la séparation des Eglises d'Occident et d'Orient.
Enfin, comme on l'a vu au début, il eut à affronter une hérésie qu'il connaissait bien, car elle fleurissait alors sur le terreau wisigothique de Septimanie, "l'adoptianisme". C'est ainsi, et en dépit de l'adage qui veut que nul ne soit réputé être prophète en son pays, que cet évêque wisigoth, demeuré sourd aux sirènes de l'hérésie félicienne, fut dépêché par Charlemagne en inspection dans la lointaine Marche de Gothie, sur les destinées de laquelle veillait alors le propre cousin du roi des Francs, le célèbre Guilhem de Gellone.
De Lyon, où il s'adjoignit son confrère et compatriote Leidrade, Théodulf passa par Vienne, Nîmes, laissa Maguelonne et Agde sur sa gauche et fit étape à Béziers. Il se rendit ensuite à Narbonne où il devait séjourner quelque temps, avant d'effectuer un périple local qui allait le conduire d'abord à Carcassonne, et ensuite dans une localité nommée par lui Rhédae, cité qui n'avait jamais retenu l'attention du moindre chroniqueur jusque là. De retour à Narbonne, il devait tenir un plaid, sorte de grandes assises de la province où toute la population assemblée pouvait demander et obtenir justice, avant de repartir vers la Provence et la Francie. Le déroulement de ce voyage en Septimanie a été rapporté par ses soins dans un petit ouvrage, rédigé sous forme de poème et intitulé "Paraenesis ad judices" - en français "Prescriptions aux juges",- dans lequel il dresse un tableau très critique des moeurs judiciaires de cette province, à qui le roi Pépin le Bref avait conservé son ancienne législation wisigothe, mais où les Francs avaient inévitablement introduit la loi Salique. Il semble provisoirement établi que c'est dans cette oeuvre qu'apparaît pour la première fois le nom de la ville de Rhédae, cité mystérieuse tirée par l'évêque wisigoth des limbes de l'histoire, et dont l'existence passée a donné lieu, de nos jours, à de multiples controverses.
Si l'on s'attache, tout d'abord, à ce que rapporte dom Vaissette de cette oeuvre, il apparaît que la partie la plus intéressante, en respectant pour autant que faire se peut la pensée du docte bénédictin, peut être résumée de la façon suivante: l'évêque Théodulf fait l'éloge de la cité de Narbonne, qu'il place au dessus d'Arles, et se loue de l'accueil de ses habitants pour lesquels il utilise le terme de "consanguinéos", c'est à dire frères de race. De là, le prélat "va à Carcassonne et ensuite à Razès (Redae), qui a donné son nom à une portion du diocèse de Narbonne mais qui n'existe plus à présent." Ensuite il retourne à Narbonne où il tient un plaid, avant de repartir pour la Provence. Le qualifificatif que l'évêque applique aux habitants de Narbonne, ancienne métropole de la Septimanie wisigothique, constitue bien une allusion à sa propre origine ethnique et semble bien indiquer qu'il se retrouvait chez lui dans cette province!
Au terme de cette entrée en matière, et afin de poser de façon plus précise l'énoncé du problème, voici à présent les trois vers intéressants extraits du poème "Paraenesis ad judices" qui, en réalité, n'était autre qu'un compte-rendu de caractère administratif que l'évêque adressait à son monarque.
" Mox sedes Narbona tuas urbemque decoram tangimus
Inde revidentes te, Carcassona, Rhedasque
Moenibus inferimus nos cito, Narbo tuis"
S'appuyant sur les deux derniers vers présentés ci-dessus, qu'il avait puisés chez Guillaume Besse, Fédié avança la thèse de l'origine wisigothique de cette cité dont seule l'importance, dit-il, pouvait justifier le déplacement de ces deux prélats de haut rang. Le simple fait que Théodulf la mette sur le même pied que Carcassonne en 798 prouvait, selon lui, qu'elle ne pouvait être de création récente. Etant postérieure à l'occupation romaine, elle n'avait donc pu être fondée que par les Wisigoths trois siècles auparavant. Raisonnement on ne peut plus logique, dont la conclusion était la suivante:
"La cité que le prélat visitait deux fois comme commissaire de l'empereur Charlemagne, et qu'il mettait au même temps que Carcassonne, devait occuper une place marquée dans la Septimanie."
Cette citation, qui résume la pensée de l'auteur, procède d'une déduction qui, pour aussi logique qu'elle apparaisse, pose en réalité de nos jours les bases d'une sérieuse controverse. En l'espèce, il semblerait que l'opinion la plus couramment admise par ses contradicteurs - notamment monsieur Descadeillas,- fasse de Rhedae une simple forteresse de création carolingienne. Ainsi, il n'y aurait jamais eu de "cité" en ces lieux et encore moins de cité d'origine wisigothique!
Le passage du poème de Théodulf, clé de voûte de la démonstration, mérite donc un examen approfondi. Rédigé en latin du VIII° siècle, on y identifie facilement les noms des cités mais on ne peut appréhender convenablement la pensée de l'auteur! Il est donc nécessaire de le translater en une tournure idiomatique moins rébarbative, et plus familière au lecteur moderne. Voici ce que cela pourrait donner:
- Bientôt nous atteignons ton séjour Narbonne, et ta ville ornée.
- De là, revenant te voir, Rhedae, par Carcassonne,
(ou revenant vous voir, Carcassonne et Rhedae)
- Nous nous portons aisément, Narbonne, dans tes remparts.
En première lecture, on s'aperçoit sans peine que dans ce passage Théodulf ne rend compte à son monarque que de ses déplacements successifs en Septimanie, au cours de l'été 798. La traduction, libérée de la contrainte de la prosodie latine, s'avère d'une relative platitude. Toutefois, pour aussi bizarre qu'apparaisse aujourd'hui sa tournure, le texte est concis et sans aucune redondance, ce qui permet de postuler que l'auteur était un esprit logique, clair et précis. Ce que l'on savait déjà!
L'analyse qu'en a fait Fédié, à l'appui de laquelle il n'a présenté que les deux derniers vers et qui a été résumée précédemment, était la suivante:
a) La cité, alors inconnue, visitée par l'évêque peut être comparée à Carcassonne, puisque celui-ci les place sur un même pied.
b) L'évêque visita deux fois cette cité au cours de son périple estival de l'an 798.
La première assertion, génératrice de la fameuse controverse, est une extrapolation analogique tout à fait recevable. La seconde, par contre, est très discutable car le deuxième vers, s'il contient une information très intéressante, recèle également une ambiguïté de nature sémantique. L'interprétation qu'en a donné Fédié semble résulter du fait que, d'une part, il ne connaissait pas les origines wisigothiques de Théodulf et, d'autre part, qu'il n'a pas intégré totalement le facteur chronologique en "ignorant" le premier vers. Par ailleurs, la controverse actuelle sur sa thèse ne porte, essentiellement, que sur le fait de savoir si l'analogie entre Carcassonne et Rhédae doit être prise ou non au pied de la lettre. Bizarrement, et c'est là une lacune impardonnable, personne ne semble avoir relevé que, selon l'interprétation donnée par l'historien audois, Théodulf "aurait fait" deux visites successives à Rhédae. Ce qui n'est pas sans importance!
L'examen du fragment de poème de Théodulf montre que le deuxième vers :"De là, revenant te voir, Rhédae....", pourrait bien nous donner l'une des clés de l'énigme des origines. A sa lecture, Fédié avait pensé et écrit que les deux visites avaient eu lieu successivement au cours de l'été 798. Mais, comme on l'a vu, autant une visite à une simple forteresse isolée de montagne parait peu admissible, autant deux périples successifs dans un pays d'accès aussi malaisé, surtout pendant la canicule estivale, semblent encore plus difficilement explicables. En réalité, l'historien audois n'avait à sa disposition que des informations incomplètes. Il ne savait sans doute pas, d'une part, que Théodulf et Leidrade étaient des "Espagnols", nés dans la Péninsule mais ayant déjà séjourné en Septimanie et, d'autre part, ayant fait abstraction du premier vers, il n'avait à sa disposition qu'un message tronqué et amputé d'une partie de son information.
En effet, la lecture des trois vers dans l'ordre donne bien la chronologie de ses déplacements:
1) Théodulf arrive dans la belle ville de Narbonne, où il est accueilli en ami par les habitants, et où il séjourne quelque temps.
2) De là, chose très importante, il "revient voir" Rhédae et Carcassonne. C'est donc qu'il les connaissait déjà! Sinon il aurait dit: de là, allant vous voir...! L'utilisation consciente de la locution "revenir voir" contient, à l'évidence, une subtilité! Le fait de "revenir" à un endroit implique:
- soit qu'on en était parti: on peut revenir à son point de départ ou ... au pays natal!
- soit qu'on y était déjà venu auparavant: on "revient voir" un lieu, ou une chose, que l'on était déjà "venu voir" antérieurement, que l'on connaissait déjà!
3) Ensuite il retourne à Narbonne d'où il était venu.
Il y a tout lieu de croire que l'évêque d'Orléans, dont on sait qu'il avait une tête bien faite, a choisi les termes avec discernement, car ceci s'intègre très bien dans ce que l'on connait aujourd'hui de sa vie. Tout le "secret" de ce deuxième vers semble résider dans l'origine wisigothique de Théodulf! Et ce qu'il dit concerne peut-être aussi son compatriote et compagnon de voyage Leidrade! S'il se trouvait parmi les "Hispani" qui se réfugièrent en Septimanie après 778, il avait donc forcément séjourné dans cette province. On peut même tenir pour évident qu'il avait déjà visité Carcassonne, cité épiscopale connue dont les évêques avaient participé, pendant les trois siècles précédents, aux multiples conciles wisigothiques de Tolède. Mais si, comme il le dit dans son poème, il est revenu voir aussi Rhédae, c'est donc que cette seconde cité existait bien lors de son séjour antérieur, avant son exil en Italie puis en Francie.
Si on ignore à quel âge il s'est mis au service de Charlemagne, sans doute après 780, on sait par contre qu'il était né vers l'an 750. Si d'autre part on pense qu'il n'a pu, pour des raisons évidentes, faire ses études en Espagne, comme le présument nombre de spécialistes qui qui se sont penchés sur son cas, le respect d'une certaine chronologie impose de penser qu'il a du entrer en Septimanie bien avant 780, mais sans doute après 759, date de la "libération" de cette province par Pépin le Bref. Ainsi, quelle qu'ait pu être la date exacte de sa venue, obligatoirement située entre 759 et 780, encore aurait-il fallu que les Francs aient eu le temps matériel d'édifier cette cité avant son arrivée. Et qu'ils aient eu de solides raisons pour le faire! Or, on sait pertinemment qu'avant la création du royaume d'Aquitaine par Charlemagne, en 781, et la mise en place d'un certain encadrement carolingien, les Francs n'étaient qu'une poignée en Septimanie. Sans doute cantonnés dans le "pays-bas" plus hospitalier, ils n'avaient pas dû s'aventurer énormément dans les "terrae incognitae" des Corbières et de la haute vallée de l'Aude.
Il est donc possible de penser que la création de la cité de Rhédae date d'une époque antérieure à l'arrivée des Francs. Mais aussi de celle des Arabes, demeurés trop peu de temps en Septimanie. Comme elle est absente des chroniques latines, ne demeure donc que l'éventualité d'une origine wisigothique...ce qu'avait bien subodoré Fédié! Voici donc un important élément de chronologie acquis! Afin de le conforter, il est nécessaire de se plonger, à présent, dans les profondeurs de l'histoire, vers ce cinquième siècle qui vit le déferlement des barbares germaniques, et l'établissement de certains d'entre eux dans la Narbonnaise.
© Jean Alain SIPRA
On ne peut quitter Théodulf sans évoquer l'une des multiples facettes de cet esprit encyclopédique que fut l'évêque wisigoth d'Orléans. Outre son savoir théologique et ses talents de plume, il était aussi un protecteur des arts qui fit bâtir en 806, à proximité de sa villa de Germigny-des-Prés, sur les rives de la Loire, un petit oratoire qui, bien que fortement remanié au siècle dernier, est considéré comme un modèle d'architecture carolingienne. Si l'on veut bien, toutefois, faire abstraction de certains détails bizarres!
Sa forme originelle, de plan quadrilobé, était semblable à celles des églises de Bagaran et Etchmiadziné, édifiées en Arménie au septième siècle. Analogie qui a conduit certains à inférer qu'il aurait pu utiliser les services d'un architecte originaire de ce pays. Mais les influences architecturales allogènes subies par le monument de Germigny ne se limitaient pas à ce simple apport, et il semble que Théodulf était, en matière d'art, un ecclésiastique très éclectique! L'impression de beauté et d'équilibre que dégage l'intérieur de ce petit édifice cultuel, si elle résulte de la répartition harmonieuse des volumes et des appuis, du très bel appareillage - l'ensemble étant bien mis en évidence par un éclairage central naturel,- doit beaucoup, également, au type d'arcature utilisé qui présente une particularité aussi exotique que rare sous une telle latitude. Tous les arcs, en effet, sont légèrement outrepassés, autrement dit en "fer à cheval". Il s'agit là, à l'évidence, de la signature wisigothique de l'évêque lui-même, et de la manifestation la plus septentrionale de cette forme architecturale que l'on ne trouve qu'en Espagne et dans l'ancienne Septimanie. En outre, il est un autre détail qui échappe au regard des visiteurs. Parmi les absides qui subsistent sur trois des côtés de l'oratoire primitif, celle située à l'est a aussi son plan en forme de "fer à cheval". Comme pour les arcs, il faut savoir qu'on ne retrouve cette très rare particularité qu'en Espagne wisigothique, dans une crypte de Brescia en Italie, et dans le sud de la France, en deux endroits du département de l'Aude. Dans les vestiges de l'église dite paléo-chrétienne de Montferrand, au Seuil de Naurouze et, en filigrane, à Rhédae. Quant au décor intérieur, il se caractérisait par son extrême dépouillement et seule une mosaïque, de style byzantin, orne encore la conque de l'abside orientale. La quasi-inexistence, au neuvième siècle en Europe occidentale, d'artistes capables de réaliser ce genre de chef- d'oeuvre, incita certains spécialistes de l'art à penser que la mosaïque de Germigny, comme sans doute celles d'Aix-la-Chapelle, provenait effectivement de Ravenne - ou d'ailleurs,- et avait été remontée dans l'oratoire lors de sa construction.
Cette magnifique oeuvre d'art, où dominent les teintes dorées, ne représente pas un "Christ en majesté", comme on pourrait s'y attendre en pareil lieu, mais l'Arche d'Alliance, telle qu'elle est décrite dans l'Ancien Testament. Le propitiatoire qui la recouvre est décoré de deux chérubins dorés, eux-mêmes surmontés de deux grands anges, aux ailes déployées qui s'entrecroisent. Ces derniers font des gestes vers l'Arche, au dessus de laquelle apparait également la "main de Dieu" émergeant d'une auréole dorée. Le sens de cette représentation, qui se caractérise bizarrement par l'absence de tout symbole christique, est difficile à saisir aujourd'hui. Pour tout dire, elle pose même un sérieux problème aux théologiens et aux historiens de l'art! Certains ont voulu y voir un reflet de la position de Théodulf, représentant de l'empereur d'Occident dans la querelle dite "des images" qui, comme on a pu le voir, agitait alors l'Eglise d'Orient et empoisonnait les relations entre Rome et Byzance. En effet, depuis le second concile de Nicée, réuni en 787 à l'initiative de l'impératrice Irène, le culte des images avait été rétabli en Orient mais Charlemagne, essayant d'entraîner avec lui l'Eglise d'Occident, refusait de se plier aux canons byzantins. Après avoir réuni lui-même un concile à Francfort, en 793, il demanda à ses conseillers religieux, essentiellement Alcuin et Théodulf, de réfuter les thèses qui prévalaient alors à Constantinople, ce qu'ils firent en publiant les "Livres Carolins". Théodulf était donc un partisan des thèses "aniconiques" et proscrivait l'adoration des images faites de la main de l'homme. Certains ont inféré de ceci que, pour lui, seule l'Arche d'Alliance, oeuvre d'art inspirée directement par Dieu, aurait pu alors être représentée et adorée.
La description serait incomplète si l'on ne disait qu'au bas de la mosaïque court une inscription latine, relativement peu orthodoxe, dont voici une traduction:
"Regarde le Saint Oracle et les Chérubins, contemple la splendeur de l'Arche d'Alliance de Dieu et, à cette vue, songe à toucher par tes prières le Maître du tonnerre et associe, je t'en prie, le nom de Théodulf."
On peut ajouter que Théodulf souhaitait sans doute vivement que son nom passe à la postérité puisque, au dessus du porche sud de l'oratoire, on peut encore lire une inscription latine dont voici une traduction:
"Moi, Théodulf, j'ai consacré ce temple à la gloire de Dieu. Qui que tu sois qui entres ici, souviens toi de moi."
Enfin, pour ajouter à la confusion que génère dans les esprits la seule représentation d'origine vétéro-testamentaire de Germigny, il est bon de présenter un dernier témoignage, peu apte en vérité, à dissiper le mystère de la mosaïque "théodulfienne". Le célèbre historien Ferdinand Lot rapporte en effet que la mosaïque, aujourd'hui disparue, qui décorait la coupole de la Chapelle Palatine d'Aix avant sa rénovation, représentait "un Christ colossal bénissant de la dextre et tenant à senestre le Livre de la Loi. Au dessus de lui deux anges, à ses pieds les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse figurés en grandeur humaine, le tout sur fond d'azur étoilé d'or."
Les deux édifices d'Aix et Germigny étant contemporains, voilà qui va à l'encontre, si cet historien dit vrai, des thèses aniconiques prêtées à Théodulf. Cette représentation est en effet celle d'un "Christ Pentocrator" semblable à celle qu'on peut rencontrer dans de nombreuses églises byzantines telles que Daphni en Grèce, la Chora de Constantinople et Sainte-Sophie de Kiev. A Saint-Appolinaire in Classe, à Ravenne, on le trouve en simple médaillon, au dessus de la conque sur la mosaïque de laquelle ne figure qu'une grande croix - datant justement de la période iconoclaste,- surmontée d'une "main de Dieu".
Alors, quelle peut bien être l'origine de la mosaïque de Germigny? A-t-elle été réalisée effectivement au début du neuvième siècle, sur les directives de Théodulf, ou s'agit-il du réemploi d'une oeuvre plus ancienne, "empruntée" par l'évêque à Ravenne ou ailleurs, et datant peut-être de l'époque où une grande partie de l'Europe occidentale était gouvernée par des rois barbares ariens.
Aprés avoir assisté au sacre de Charlemagne, à Rome en l'an 800, et l'avoir fidèlement servi jusqu'à sa mort, en 814, Théodulf passa au service de son fils Louis le Pieux qui lui conserva toute sa confiance. Il tint même l'un des principaux rôles, lors du sacre de Louis par le pape Etienne IV qui, pour la circonstance, s'était lui-même déplacé à Reims en octobre 816. C'est d'ailleurs cette même année que le Souverain Pontife lui conféra le pallium, insigne habituel des plus hauts dignitaires de l'Eglise. Cependant, la cour du nouvel empereur était déjà devenue un foyer d'intrigues - cela devait empirer par la suite,- et l'évêque qui, à son habitude, préférait demeurer à Germigny, n'en devint pas moins la cible de fâcheux que son statut privilégié et son influence n'avait pas manqué d'irriter! C'est ainsi qu'en 818, le roi d'Italie, un certain Bernard qui était un neveu de Louis le Pieux, se révolta contre l'autorité impériale. Théodulf, tel le philosophe Boëce trois siècles plus tôt à Ravenne, fut accusé par une côterie d'avoir trempé dans ce complot. Néanmoins, il eut plus de chance que son très illustre prédécesseur puisqu'il ne fut pas emprisonné et mis à mort. Louis le Pieux, justifiant son second surnom de "débonnaire", se contenta de l'envoyer en exil dans un monastère d'Angers, où il mourut trois ans plus tard et où il fut inhumé. Il n'empêche qu'une légende, qui court encore sur les bords de la Loire, prétend qu'il serait mort empoisonné!
© Jean Alain SIPRA