(Texte revu et augmenté)
Parmi les rois wisigoths d'Espagne qui se rendirent en Septimanie, à l'exclusion de ceux, Liuva, Gundemar et Sisenand, qui furent dux de Narbonne avant leur accession au trône, figurent Récarède, alors qu'il n'était que prince, peut-être Léovigild, son père, et enfin un certain Wamba. Le règne de ce monarque, qui fut essentiellement marqué par la rebellion de l'un de ses anciens pairs, le "dux" Paul, mérite d'être largement évoqué, car cette révolte eut justement pour cadre la province des Gaules. Et aussi, parce que le personnage était attachant, et que son règne fut aussi peu ordinaire dans ses débuts qu'insolite dans son dénouement!
Certains monarques goths d'Espagne avaient pris l'habitude, à l'imitation de leurs lointains prédécesseurs de Toulouse, d'effectuer de longs séjours hors de leur capitale administrative, dans de somptueux palais de campagne. On sait que Léovigild avait, en 578, décidé de bâtir la cité de Récopolis, très en amont de Tolède sur le Tage, dont l'évêque Jean de Biclar a donné une idée de la magnificence. Vers le milieu du septième siècle, le roi Chindaswinthe avait choisi la province de Salamanque, dont il était sans doute originaire, pour édifier un palais en un lieu nommé Gerticos. C'est là que, le 1° septembre 672, son fils et successeur, Receswinthe, mourut subitement. Ce même jour, et en ce même lieu, fut alors élu, pour le remplacer sur le trône d'Espagne, un haut dignitaire de sa suite nommé Wamba. Cependant, pour des raisons qui échappent aux historiens, ce dernier ne fut couronné à Tolède, par l'archevêque de la capitale officiant dans l'église des Saints-Apôtres, que dix-huit jours plus tard.
Ce couronnement marqua une étape importante, en matière de rituel religieux, puisque Wamba fut le premier souverain européen à recevoir l'onction par les Saintes-Huiles, à l'imitation des anciens rois d'Israël, précédant en cela de plus d'un siècle les rois francs. Les Goths renouaient ainsi, quoique par une voie et un cérémonial différents, avec la tradition monarchique de droit divin de leur peuple, dont l'ultime représentant avait été le dernier Balthe de Toulouse, Amalaric, seizième descendant du roi Amala - et donc du dieu Odin,- par son grand-père paternel, Théodoric le Grand.
Les historiens espagnols connaissent peu de choses du passé de Wamba et de ses origines, sinon qu'il était Wisigoth - condition sine qua non pour accéder au trône,- et relativement agé lors de son élection. On sait seulement qu'un "vir illustris" de "l'aula régia" de Tolède, portant ce nom, avait été chargé, par le roi Receswinthe, de rendre public le testament de Saint-Martin de Braga, lors du concile tenu en cette ville en 656.
Peu de temps après son accession à la magistrature suprême, le nouveau monarque devait se heurter à l'inévitable problème de l'irrédentisme vascon et, dès le printemps 673, il était contraint de marcher vers le nord-ouest, pour mater une nouvelle révolte de ce peuple. C'est là, qu'il apprit qu'un important soulèvement s'était également produit en Septimanie, dirigé par le comte Ildéric de Nîmes, l'évêque Gumild de Maguelonne, et un abbé nommé Ranimirius. Les trois conjurés étaient des Goths, et les rebelles s'étaient rendus maîtres de la partie orientale de Septimanie, mais Narbonne, la métropole, échappait pour le moment à leur contrôle.
Pour tenter de mettre un terme à cette rebellion, Wamba envoya un corps expéditionnaire commandé par un membre important de son "aula régia", un certain Paul, "dux" de son état. Ce dernier, à qui certains prêtent des origines byzantines, était un pair de Wamba avant l'élection de ce dernier au trône d'Espagne, choix auquel il avait d'ailleurs participé. Arrivé en Septimanie, et tenaillé sans doute par une irrépressible ambition demeurée cachée jusque là, Paul conçut le plan d'accéder lui-même au pouvoir suprême et, pour ce faire, entra à son tour en dissidence, entraînant à ses côtés Ranosildus, "dux" de la province Tarraconnaise. Ensuite, fort de l'appui des rebelles qu'il était venu combattre, il s'empara de Narbonne; après quoi, dans le cadre d'un cérémonial religieux semblable à celui auquel il avait assisté à Tolède, il se fit oindre à son tour et couronner roi par l'archevêque de la ville. Il proposa alors à Wamba, qu'il considérait désormais comme son alter ego, de partager le trône d'Espagne, lui-même se réservant les provinces de Septimanie et Tarraconnaise et s'intitulant, dès lors, "roi de l'Est". Et pour donner plus de poids à son offre comminatoire, il passa une alliance militaire avec les Francs, qui lorgnaient depuis toujours la belle province du nord des Pyrénées.
Wamba, toujours en campagne en Cantabrie, décida alors, sous la pression des membres de sa suite, d'intervenir lui-même en Gaule. Après avoir rapidement repoussé les Vascons dans leurs montagnes, et pris certaines mesures conservatoires, il marcha sur Gérone, par Calahorra et Huesca et, après s'être emparé de cette cité, conçut le plan de pénétrer en Septimanie par trois voies différentes. Un corps d'armée, qui avait dû demeurer du côté de Lérida, devait remonter la vallée du Sègre et attaquer la Cerdagne, alors qu'une seconde colonne devait passer par Ausone - aujourd'hui Vich - et, après avoir franchi le col d'Ares, descendre la vallée du Tech jusqu'à Céret. Le dernier groupe, commandée par le roi lui-même, devait emprunter la chaussée romaine de la côte, la Via Augusta.
La première colonne s'empara facilement de Castrum Liviae - l'actuelle Llivia,- ainsi que d'une forteresse nommée Sordonia, tandis que celle qui descendait la vallée du Tech s'empara rapidement de Clausurae, aujourd'hui l'Ecluse près du Perthus. Après avoir procédé à un regroupement d'une grande partie de ses forces, vers Elne ou Castel Ruscino, Wamba se dirigea alors vers Narbonne, par la voie Domitienne, et envoya une puissante avant-garde pour mettre le siège devant la ville. Apprenant cela, Paul quitta précipitamment la métropole septimanienne et se réfugia à Nîmes; mais les forces qu'il avait laissées, pour défendre la cité, ne purent résister que trois heures à l'armée royale, leur chef fut fait prisonnier, et enchaîné avec les dignitaires goths déjà capturés. Les forces royales se dirigèrent alors, par terre et par mer, vers Maguelonne, qui n'offrit aucune résistance; le comte rebelle avait pris la fuite devant l'ampleur de l'attaque, et s'était aussi réfugié à Nîmes.
L'armée royale vint alors mettre le siège devant cette dernière cité, qui résista trois jours; après quoi, le feu ayant été mis aux portes, la ville fut envahie. Paul et ses partisans, désemparés, trouvèrent un dernier refuge dans les arènes romaines, transformées pour l'occasion en forteresse. Mais le 1° septembre 673, anniversaire de l'accession de Wamba au trône d'Espagne, Paul se dépouillait de ses vêtements royaux et capitulait.
Le rebelle et ses complices furent présentés, enchaînés, au roi entouré de son "aula régia" et de toute l'armée. Wamba leur rappela alors qu'ils avaient prété serment lors de son élection, un an plus tôt, et leur montra le document portant leurs signatures. On s'attendait à ce que les rebelles fussent mis à mort ou, pour le moins, qu'ils eussent les yeux crevés, mais il n'en fut rien! Ils furent conduits à Tolède, enchaînés, et la chronique dit qu'il souffrirent seulement la "décalvation", et que le Trésor confisqua tous leurs biens.
Wamba donna des ordres, pour réorganiser totalement l'administration de la Septimanie, et renforcer les défenses de ses principales villes. Après quoi, il entra en vainqueur dans Narbonne, et on sait qu'il en expulsa les Juifs qui avaient, selon la chronique, encouragé fortement la rebellion. C'était une mesure d'ordre politique et non religieux, et la seule qu'on lui connaisse à l'encontre de cette communauté, au demeurant fort nombreuse dans cette province. Enfin, pour terminer sa campagne, il mit en déroute une armée franque, commandée par un "dux" nommé Loup, qui avait pénétré en Septimanie par le nord-ouest et dévastait alors la région.
Après quoi le roi repartit pour l'Espagne, emportant avec lui les restes de Saint-Antolin - qu'il devait faire déposer dans la crypte de la cathédrale de Palencia - et, à quelques kilomètres de Narbonne, en un lieu nommé Canaba, prit congé de son armée, le 6 septembre 673. On sait qu'il était à Tolède au début de novembre, six mois après en être parti. A son arrivée, les rebelles enchaînés, dont Paul coiffé d'une fausse couronne, parcoururent les rues de la ville, montés sur un char tiré par des chameaux, sous les quolibets et la risée de la population.
Cette campagne de Septimanie incita Wamba à réorganiser l'armée royale de façon rationnelle et, pour cela, il fit établir une loi, qui fut promulguée lors de son arrivée à Tolède. On sait, par ailleurs qu'il fit fortifier et embellir considérablement "l'urbs régia", et une statue, qui fut élevée à sa gloire par ses sujets tolédans, est toujours visible face à l'antique château San-Servando.
Son règne se termina, de façon très bizarre, le dimanche 14 octobre 680 à la tombée de la nuit. Se sentant très malade, il demanda et reçut l'extrême-onction; après quoi, passant pour mort, il fut revêtu d'un habit monastique et tonsuré, en présence des dignitaires de la cour. En réalité il survécut et, plus tard, on sut que sa prétendue maladie était due à l'ingestion d'une drogue, qui lui avait été administrée par des conjurés parmi lesquels se trouvaient son successeur, Erwig, et sans doute l'évêque Julien, qu'il avait pourtant nommé lui-même métropolitain de Tolède cette année là. Il semble que, d'une façon générale, les évêques étaient hostiles à ce roi, car il avait considérablement augmenté le nombre de sièges épiscopaux du royaume, portant ainsi gravement atteinte à leurs intérêts personnels. Ayant été tonsuré, il fut exclu définitivement du trône d'Espagne, et se retira dans une abbaye située à Pampliega, dans les environs de Burgos, où on pense qu'il mourut vers la fin de l'année 683.
Le déroulement de la campagne de Septimanie, qui nous intéresse au premier chef, est relativement bien connu par les écrits de l'évêque Julien de Tolède, parvenus jusqu'à nous et intitulés "Historia Wambae Régis", autrement dit "Histoire du roi Wamba". On sait, par ailleurs, que ce prélat ne participa pas à la campagne, et que sa chronique, terminée vers l'an 680, a été rédigée d'après des témoignages oraux. Selon des éxégètes sérieux, tel l'érudit anglais E.A.Thompson, de qui est inspiré en partie le présent récit, elle comporte, comme toujours en pareil cas, certaines erreurs géographiques.
Aussi, pour éclairer plus complètement le sujet, convient-il d'essayer de diversifier les sources, et de confronter cette éxégèse à celle d'historiens qui possèdent mieux la géographie de cette province, et sont donc susceptibles d'apporter certains éléments contradictoires. C'est ainsi que dom Vaissette, s'il cite l'évêque Julien, s'appuie également sur un autre historien espagnol, plus tardif, connu sous le nom de Rodéric de Tolède. Celui-ci, qui n'était autre qu'un certain Rodérigo Ximénès de Rada, archevêque de cette ville au treizième siècle - et donc successeur de Julien sur le siège métropolitain,- est connu pour avoir publié plusieurs ouvrages sur l'histoire d'Espagne dont l'un, daté de l'an 1243, est intitulé "Chronica Hispaniae ab origine prima" et recouvre le règne du roi Wamba.
Pour ce qui concerne plus précisément l'expédition de Septimanie, voici ce que nous rapporte de cette oeuvre le docte bénédictin:
"...Ce prince (il s'agit de Wamba) fit marcher le premier (groupe d'armée) du côté de Livia, capitale de la Cerdagne sur les ruines de laquelle on a bâti, depuis, le château de Puigcerda. S'il faut s'en rapporter à Rodéric de Tolède, ce corps marchant sous la conduite de Didier, neveu de Wamba auparavant commandant dans la Narbonnaise, eut pour ordre de se rendre vers Albi et Rodez, après avoir passé les Pyrénées. Ainsi, suivant cet historien, ces deux villes étaient alors dans l'obéissance des Visigoths et devaient avoir secoué le joug de ce roi pour se joindre aux rebelles, ce qui paraît absolument faux."
Bien que contestant cette "erreur" de l'historien espagnol, dont il a tout de même jugé utile de présenter le témoignage, dom Vaissette s'en tient là, et n'établit aucune conjecture particulière, qui puisse nous éclairer davantage sur le fond de sa pensée. Son point de vue fait d'ailleurs l'objet, dans l'Histoire de Languedoc, de nombreuses notes annexes des commentateurs, dont Auguste Molinier, qui tendent à confirmer que, bien qu'elle ait troublé un temps certains esprits, cette assertion est effectivement fausse. En 673, ni Albi, ni Rodez, n'appartenaient à la province de Septimanie. D'ailleurs, le découpage ecclésiastique de cette province, fixé par le roi Wamba lui-même, donnait pour limites au diocèse nord-ouest - celui de Carcassonne,- Angéra et Montana. Selon l'abbé Sabarthès, qui est relativement fiable en la matière, ces toponymes correspondaient au lieu-dit La Leude-Montplaisir, au nord de Bram, pour le premier, et à la Montagne Noire, peut-être le Pic de Nore, pour le second. On sait, d'autre part, que la forteresse de Cabaret - Caput Ariétis,- qui avait été reprise aux Francs par le prince Récarède en 585, défendait la frontière nord de cette province.
Alors, pourquoi l'évêque Rodéric cite-t-il Albi et Rodez, villes dont on sait qu'elles appartenaient à l'Austrasie franque, situées respectivement à soixante-quinze et cent-cinquante kilomètres au nord de la frontière. Rodez qui fut enlevée aux Wisigoths après la défaite de Vouillé, en 508, reprise par ces derniers vers 515, et définitivement occupée par Théodebert, petit-fils de Clovis, en 533. Comment cet historien a-t-il pu commettre une telle bévue, et double de surcroît!
Pour tenter de se forger une opinion sur le sujet, il convient d'abord de se replacer dans le contexte historique et géographique de la Septimanie, au moment de la rebellion du dux Paul. Les faits montrent qu'il s'agissait d'une révolte très importante, aboutissant à une partition de fait du royaume d'Espagne puisque Paul, à l'instar de Wamba, s'était fait oindre et couronner par l'archevêque de Narbonne, et que la Tarraconnaise elle-même avait trahi. La totalité de la Septimanie était donc entre les mains des conjurés, mais l'épicentre de la rebellion se trouvait à Narbonne, capitale de la province. C'est donc sur cette ville, que le roi allait devoir faire porter son offensive principale. Mais pour l'atteindre, il lui fallait d'abord traverser les Pyrénées et, pour ce faire, la logique la plus élémentaire eut commandé d'emprunter la voie la plus facile, c'est à dire la voie Domitienne. Cependant, les forteresses qui défendaient les principaux passages des Pyrénées, des Albères à la Cerdagne, étaient tenues par les rebelles et, arrivé à Gérone qui venait de tomber entre ses mains, Wamba reçut une missive menaçante du nouveau "roi de l'Est", dans laquelle celui-ci le mettait au défi d'oser attaquer la forteresse de Clausurae, que l'on situe sur le versant nord des Albères, dans la montée du col du Perthus. Le roi d'Espagne décida alors d'entreprendre un mouvement enveloppant, et partagea son armée en trois groupes, devant franchir les montagnes en trois points stratégiques différents en neutralisant, au passage, les forteresses qui les défendaient. Le roi lui-même, qui commandait le groupe principal transitant par le bord de mer, s'empara de Caucolibéris, aujourd'hui Collioure, et les deux corps d'armée "orientaux" firent leur jonction quelque part, dans la plaine du Roussillon, sans doute à Elne.
En réalité, tout porte à croire que la stratégie de l'invasion avait été pensée avant la prise de Gérone, puisqu'il apparaît que le troisième groupe, chargé de neutraliser les citadelles de la Cirritania - l'actuelle Cerdagne,- avait remonté la vallée du Sègre, et était donc parti de la région de Lérida, et non de Gérone. La principale place de la région, Castrum Liviae, tomba assez vite aux mains des loyalistes. Il en fut de même, un peu plus tard, d'une seconde forteresse nommée Sordonia, au sujet de laquelle dom Vaissette conjecture qu'elle se situait au Pays de Quérol ou Carol. Cependant, c'est après la traversée de la Cerdagne que les choses se compliquent, car les témoignages des deux prélats espagnols semblent diverger. Julien de Tolède, contemporain de Wamba, indique sans plus de précision que cette colonne occidentale "devait pénétrer en Septimanie par la vallée de la Têt", alors que son lointain successeur, Rodéric de Tolède, prétend comme on l'a vu "qu'elle devait prendre la route d'Albi et de Rodez"! Or, la vallée de la Têt conduit à la plaine du Roussillon - si tant est qu'on la suive jusqu'au bout!- alors que pour aller vers Albi et Rodez, il semble plus judicieux de cheminer vers le nord, et donc d'emprunter la vallée de l'Aude.
Est-il possible, dans ces conditions, de concilier le point de vue des deux historiens espagnols, et de reconstituer le cheminement réel de cette troupe?
Si Wamba avait envahi la Septimanie en neutralisant simplement la forteresse de Clausurae, et en "ignorant" la Cerdagne, il est certain que les garnisons de cette région montagneuse n'auraient pu le gêner dans sa progression, et seraient tombées comme des fruits mûrs après la chute de Paul et des conjurés. Le seul élément qui, au plan stratégique, pouvait entraver la marche de l'armée royale vers le nord, était une possible intervention des garnisons des places fortes de la frontière occidentale de Septimanie, de la vallée de l'Aude et des Corbières.
Un homme de guerre averti - et la conduite de la campagne prouve que Wamba en était un,- ne pouvait, en aucun cas, laisser planer la menace d'une intervention sur son flanc gauche, puisque l'armée royale cheminait vers le Septentrion en longeant le rivage de la Méditerranée. Tout porte donc à croire que le corps d'armée commandé par son neveu, qui connaissait bien le pays pour y avoir déjà exercé un commandement, était passé par la voie naturelle de Cerdagne, point le plus occidental de la frontière, pour rejoindre ensuite la vallée de l'Aude, et neutraliser les forteresses de cette zone jusqu'à Carcassonne.
Cette stratégie présentait d'évidents avantages. D'une part, comme on l'a vu, protéger la progression de l'armée royale contrainte de longer les Corbières pendant une soixantaine de kilomètres et, d'autre part, supprimer par la suite toute possibilité de retraite et de refuge à Paul et ses complices. Enfin, et surtout, contrer une attaque éventuelle des Francs, dont on sait que Paul s'était ménagé l'alliance, en tenant la place de Carcassonne, verrou de cette route d'Aquitaine qui était une voie d'invasion très fréquentée, un siècle plus tôt. Cette menace d'intervention étrangère était bien réelle, puisque la chronique dit que Paul, réfugié à Nîmes, attendait le secours d'une puissante armée franque venant de la vallée de la Garonne. Armée qui avait pris du retard, puisqu'on sait qu'il s'agissait de celle du duc Loup, qui pénétra tardivement en Septimanie, par Millau et Lodève, et fut chassée de la province par l'armée royale, à la fin de la campagne, en aôut 673. Le cheminement détourné, pris par le chef franc, expliquerait le retard de son intervention, et tendrait bien à prouver qu'il n'avait pu emprunter la voie la plus directe et la plus facile, celle du Seuil de Naurouze, par le fait que Carcassonne était tenu par une armée loyaliste.
On voit donc, qu'une approche purement stratégique de cette campagne, conduit à inférer que le groupe d'armée de Cerdagne "aurait du" - qu'il aille ou non vers Albi et Rodez par la suite,- prendre la route de Carcassonne, c'est à dire celle qui monte vers le nord par la vallée de l'Aude. Essayons de voir si l'adoption de cette hypothèse, dont la probabilité, bien que non mesurable est loin d'être mince, puisqu'elle correspond aux dires de l'archevêque Rodéric Ximénès, pourrait apporter un éclairage nouveau sur le sujet.
Au septième siècle, pour rejoindre la moyenne vallée de l'Aude depuis la Cerdagne, il existait deux cheminements, tous deux détournés, car la haute vallée était impraticable en amont de Quillan. L'un par le Capcir, le Donnezan et le Plateau de Sault, et le second par la vallée de la Têt, la Corbière de Sournia et le Haut-Fenouillèdes. C'est ce dernier qui devrait, logiquement, avoir été emprunté par la colonne occidentale, car il satisfait à toutes les conditions géographiques, et chronologiques, imposées par les deux sources espagnoles.
D'une part, il correspond aux dires les plus anciens, ceux de Julien de Tolède, puisque celui-ci rapporte que la troupe qui venait de la vallée du Sègre, et avait traversé la Cerdagne, "devait pénétrer en Septimanie par la vallée de la Têt". Ensuite il est en accord avec ceux de Rodéric de Tolède, car ce cheminement conduit à Carcassonne, donc vers les hypothétiques Albi et Rodez. Enfin, il satisfait chronologiquement au déroulement de la campagne, qui place la prise de Sordonia, par cette colonne, après celle de Castrum Lliviae. En effet, si l'on se fie à l'opinion du géographe Walckenaer, qui indique que l'ancienne Sordonia n'est autre que Sournia, il devient possible de reconstituer le cheminement, de ce groupe d'armée occidental, d'une façon très satisfaisante pour l'esprit. Il est le suivant:
- descente de la vallée de la Têt jusqu'au château d'Aria, aujourd'hui Ria, près de Prades.
- remontée sur le flanc gauche de la vallée, vers la Corbière de Sournia, et prise de la forteresse de Sordonia. Il est possible, ici encore, de présenter un commentaire intéressant sur la localisation de cette place, qui va dans le sens d'une implantation en ces lieux. On sait, par la chronique de Julien, que la nouvelle de la chute de Clausurae fut communiquée au dux Paul par un rebelle, du nom de Witimir, qui tenait alors la forteresse de Sordonia. Or Clausurae, qui chronologiquement semble avoir été prise avant Sordonia, est séparée de la Cerdagne par l'infranchissable massif du Canigou. Tout porte donc à croire que la forteresse de Sordonia ne pouvait être située dans le Val de Carol, comme le pense dom Vaissette. Par contre, il tombe sous le sens que Sournia est idéalement située, pour servir de relais entre le Perthus et Narbonne, ce qui renforce l'hypothèse de Walckenaer.
- descente sur l'actuelle Caudiès, après avoir neutralisé les places fortes de la région, puis remontée vers le col qui prit, plus tard, le nom de Saint-Louis.
Passé ce col, la troupe conduite par le neveu du roi pénétrait alors dans la moyenne vallée de l'Aude, région de hautes collines, hérissée de nombreuses places fortes, connue plus tardivement sous le nom de pagus Rhedensis, puis Razés. On sait, par le témoignage de l'évêque wisigoth Théodulf, qu'à quelques lieues au nord de ce col existait en effet, un siècle plus tard, une importante cité fortifiée du nom de Rhédae qui devait donner son nom au pays. Certains auteurs pensent que celle-ci était flanquée, localement, de deux puissantes forteresses dont l'une attenante, au nord, et l'autre située à un quart de lieue au sud.
Concernant l'histoire de ce lieu, l'une des sources d'information les plus sérieuses est évidemment dom Vaissette, qui a répertorié et publié de nombreux documents anciens, en latin et romano-occitan, dans lesquels apparaissent les noms de cette cité et de son suburbium.
Parmi les plus dignes d'attention figurent:
- d'une part, un acte daté du 2 mars 1067, qui concerne la vente du comté de Razés, par le vicomte Raymond-Bernard de Béziers et Albi et sa femme, Ermengarde, au comte de Barcelone. Cet acte se termine par une tournure intéressante, qui avait déjà été analysée par Fédié, et qui est la suivante: "...ambos castros de Rhédez."
- d'autre part une donation, concernant cette même affaire, datée du 13 mars de la même année, et faite par la vieille comtesse de Carcassonne, Rengarde - mère de la précédente,- au bénéfice de son gendre, le comte Guillaume de Cerdagne. Dans ce document apparaît la forme "Redez" encore plus significative.
Entre Rodez et Redez, ou Rhedez, on discerne bien qu'il existe une indéniable parenté de forme pouvant facilement prêter à confusion. Il pourrait donc ne pas y avoir d'erreur géographique, de la part de Rodéric de Tolède, mais simplement l'utilisation d'une graphie légèrement différente!
La dénomination "canonique", retenue aujourd'hui pour cette cité, est la forme latine léguée par l'évêque Théodulf, c'est à dire Rhedae. C'est heureux, car la fantaisie des scripteurs l'a affublée, depuis, de si nombreuses variantes que, sans lui, l'on ne saurait plus par quel nom la désigner! Lorsque l'on suit la dérive du toponyme entre 798 et 1347, période pendant laquelle se succèdent une bonne quinzaine d'appellations différentes - Redas, Redes, Reddis, Redez, Reddes, Rehnes, Rezae, Regnis, etc, - on s'aperçoit que Rodez pourrait être, effectivement, l'une des variantes qui présente le plus de cohérence avec les formes originelles. Beaucoup plus, en tout cas, que Rezae ou Regnis par exemple!
Historiquement, on mesure bien que cela change beaucoup de choses, car ce pourrait être là une preuve, ténue certes, de l'existence de Rhedae à l'époque du roi Wamba, c'est à dire cent vingt-cinq ans avant le témoignage de Théodulf. Mais cette "preuve" peut-elle, en l'état, être retenue comme valable? On sait que, dans l'approche scientifique d'un phénomène - dans les sciences exactes s'entend,- on considère que le résultat d'une expérience n'est valable que si, et seulement si, il est reproductible. Par analogie avec la méthode scientifique, il convient donc de rechercher si la forme "Rodez", mise en évidence ci-dessus, aurait pu être "reproduite" dans le temps par ailleurs! Autrement dit si elle peut être retrouvée dans d'autres écrits anciens, en particulier en Espagne, et si elle concerne la cité de Rhédae.
En l'occurence, il n'y a pas à chercher très loin, puisque l'historien Guillaume Besse fait parfaitement l'affaire. Si tant est, toutefois, que son témoignage puisse paraître suffisamment fiable aux gardiens de l'orthodoxie historique! Il cite les écrits d'un ancien chroniqueur espagnol, qui donne la version d'un document du treizième siècle dans laquelle Rhedae apparaît, effectivement, sous la forme Rodez. C'est un certain Fray Francisco Diago - dont la tournure du nom indique qu'il s'agit d'un religieux,- auteur d'un ouvrage intitulé "Historia de los Antiguos Condes de Barcelona". L'ouvrage en question donne la version ibérique - catalane semblerait plus adéquat,- de l'hommage que Raymond Trencavel, vicomte de Carcassonne, rendit à Raymond-Béranger, comte de Barcelone, presque un siècle plus tard. Voici le passage intéressant puisé dans l'oeuvre de Besse:
"Raymond-Bérenger, comte de Barcelone, mari de Pétronille, se rendit à Narbonne avec une armée. Le vicomte Trencavel se rendit lui-même à Narbonne et se soumit à l'obéissance du comte de Barcelone.... Le comte de Barcelone donna au vicomte Trencavel, au mois de novembre, la Cité de Carcassonne et tout le pays Carcassès, avec tous ses Châteaux et Forteresses, et la Cité de Rodez, je croy qu'il faut lire Rasez, avec toute sa terre, le château de Laurac et tout le Lauraguez, pour tenir le tout en fief; et le vicomte se rendit vassal du Catalan, et lui fit foy et hommage, dont l'acte est dans les archives de Barcelone suivant que nous l'avons appris de Francisco Diago."
Il est bien évident qu'ici, il ne peut s'agir de la véritable Rodez, mais bien de Rhédae et du Razés, qui avaient été enlevés à la famille du comte Béra par le roi Charles le Chauve, en 870, et donnés alors en fief à la branche cadette de la maison de Carcassonne, en la personne d'Acfred 1°. Après une période relativement trouble, liée aux destinées de l'ancienne Marche d'Espagne, et à un problème d'indivision dû à la proche parenté entre les familles de Barcelone et Carcassonne - elles descendaient toutes deux d'un certain comte Bellon,- le Razés demeura en possession de la famille de Carcassonne. Mais celle-ci, demeurait liée à la puissante maison de Barcelone par un lien familial de vassalité, ce qui explique "l'hommage" ci-dessus. Toutefois, les maisons de Barcelone et Toulouse se sont disputé la suzeraineté sur Carcassonne et le Razés jusqu'au treizième siècle car, lors du partage de l'ancienne Marche, ces deux comtés avaient été rattachés primitivement à Toulouse.
Ceci apparaît, d'ailleurs, dans un autre passage de Besse, qui conforte encore l'opinion précédemment émise sur la confusion des toponymes.
"...C'est en l'an 871, ou 75, que Bertrand ou Bernard, alors comte de Toulouse, qui descendait dit-on du sang de Mérovée, en suite de l'hommage qu'il rendit à Charles le Chauve de sa terre, reçut en don de sa majesté le comté de Carcassonne et le Rasez qui est ce Redas que, mal à propos, quelques uns prennent pour Rodez...."
On croirait, presque, que le jurisconsulte carcassonnais commente là certains écrits de Rodéric de Tolède! Mais restons encore quelques instants en sa compagnie, pour présenter un dernier passage significatif de l'oeuvre de l'historien catalan Diago auquel il se réfère. Il s'agit d'un testament du comté de Barcelone dont voici la teneur:
"...Raymond-Bérenguier, mari de Douce, par son testament du huitiesme juillet 1130 donne à Raymond-Bérenguier, l'un de leurs enfants, le comté de Barcelone,& ses dépendances,& outre les comtés de Vic, Bésalu, Manresa, Girone, Carcassonne,& Rodez, ou plutôt Rasez, avec leurs Eveschez; et à Bérenguier, leur second fils, le comté de Provence..."
Voici, enfin, un ultime témoignage issu d'une source locale: il s'agit de la confirmation de l'assignat du fief de Rhédae à Pierre de Voisins par Louis VIII, en 1231. Il figure chez dom Vaissette, et sa traduction en est donnée par Fédié dans sa monographie de Couiza. On y apprend que le roi Saint-Louis approuva cet assignat, par deux chartes datées de 1248 et 1260; la première est rapportée par Besse, dans sa liste commentée des sénéchaux de Carcassonne, de la façon suivante:
"1254. Pierre de Vicinis, c'est à dire de Voisins. Nous trouvons qu'en l'année 1248, Saint-Louis, à Ayguesmortes, confirma, autorisa l'assignation donnée à Jacques (erreur: il faut lire Pierre) de Voisins au mois de Septembre 1231 de mil livres Malgoreses (melgoriennes), autres cent livres sur les Villes de Rodez ou Reddez, Cadairan (Caderonne), Cousan (Couiza), Limoux, etc..."
Ceci est confirmé par un manuscrit, qui se trouve à la Bibliothèque de Carcassonne, et porte la référence 9551. Rhédae y figure sous la forme "Rodes", dans le texte, et "Rehnes", en annotation dans la marge.
Les divers exemples ci-dessus sont pour le moins significatifs, et appellent des commentaires intéressants. D'une part, ils montrent de façon évidente que certains auteurs, antérieurs au dix-septième siècle, utilisaient quelquefois la graphie Rodez, ou Rodes, pour Rhédae ou Redas. D'autre part, on s'aperçoit que cette fameuse "Rodez" n'était pas un simple château, puisqu'elle est qualifiée de "cité", à l'égal de Carcassonne - alors que Laurac n'est qu'un château,- et ensuite de ville, à l'égal de Limoux.
Cependant, ce qu'il convient de retenir plus particulièrement, dans la cadre de la présente démonstration, est bien le fait que la source ibérique, à laquelle Besse se réfère, le religieux catalan Fray Francisco Diago - compatriote de l'archevêque Rodéric de Tolède,- donne explicitement le nom de Rodez à la cité connue sous le nom de Rhedae depuis Théodulf.
Entre les diverses formes répertoriées, en particulier Rhédez ou Rédez (année 1067), et la Rodez des deux chroniqueurs espagnols, il ne semble exister, potentiellement, que l'intinitésimale mais inévitable erreur de transcription de quelque besogneux moine du haut Moyen-Age. On sait d'ailleurs très bien que dans les manuscrits anciens, il existe de très fréquentes confusions de voyelles, sinon de consonnes.
On peut comprendre, dès lors, pourquoi Rodéric de Tolède voulait envoyer une partie de l'armée de Wamba vers Rodez! Cependant, à ce stade, la démonstration est encore incomplète, puisque cet historien a écrit que la troupe de Didier devait se rendre vers Rodez, mais aussi Albi, rendant ainsi inséparables, en quelque sorte, ces deux entités géographiques. Pour conserver toute leur cohérence aux écrits de l'évêque tolédan, il convient donc de se pencher à présent sur le cas "d'Albi"!
A l'époque où Rodéric rédigeait sa chronique, dans la première moitié du treizième siècle, l'ancienne Septimanie wisigothe était ravagée, une nouvelle fois, par une sorte de fièvre récurrente. Une croisade conduite par Rome, et utilisant son habituel bras séculier, les barons francs du Nord, mettait à feu et à sang un pays dans lequel, pour le malheur de ses habitants, perduraient depuis toujours des hérésie tenaces: d'abord l'arianisme jusqu'en l'an 610, ensuite l'adoptianisme jusque vers l'an 850 et enfin, présentement, le catharisme!
En 1210, Simon de Montfort, déjà maître de Carcassonne, résolut de s'emparer des forteresses des Corbières et du Razés, dont la possession conditionnait la maîtrise totale du pays. Les faits et gestes de cette campagne nous sont relativement bien connus, par les écrits du moine navarrais Guillaume de Tudèle, et d'un chroniqueur occitan inconnu, appelé l'Anonyme Provençal, qui, rassemblés, constituent ce que l'on nomme "La Canso de la Crozada", en français "La Chanson de la Croisade". Ces connaissances sont complétées par la chronique d'un moine francilien, nommé Pierre des Vaux de Cernay. Or, nouvelle bizarrerie de l'Histoire, il se trouve que l'exégèse de certaines de ces sources fait apparaître un problème, qui à trait à l'identification d'une place forte du Razés, dont on sait seulement qu'elle pourrait être proche de Coustaussa. L'historien méridional Fernand Niel s'est penché, avec beaucoup d'attention, sur cette énigme qui avait, avant lui, déjà attiré l'attention d'Auguste Molinier, le commentateur de dom Vaissette. Guillaume de Tudèle fait en effet état d'un château, qu'il nomme "Albejes" et qui fut pris après Termes, alors que l'Anonyme Provençal parle, quant à lui, d'une forteresse nommée Albios.
Au terme d'une longue analyse comparative des sources, ainsi que de divers recoupements chronologiques, Niel a abouti à la conclusion que cette place forte ne pouvait, en toute logique, être identifiée qu'à Albédun, ou encore Albesuno, aujourd'hui Le Bézu. Il s'agissait d'une très puissante forteresse, aux défenses naturelles impressionnantes, située à six à huit kilomètres de la cité de Rhédae dont elle protégeait le flanc sud. Elle était alors tenue par un certain Bernard-Sermon, qui appartenait à l'indomptable famille d'Aniort.
On voit bien, qu'ici encore, on ne peut échapper à un inévitable rapprochement! Entre cet "Albejes", mis pour Albesuno, et la forme "Albeges", que ce même auteur médiéval - et Espagnol d'origine,- utilise pour désigner l'Albigeois, il n'y a que la différence d'une consonne. Et que dire, alors, d'Albios!
C'est ainsi que de l'ensemble de l'exposé qui précède, on peut inférer que les seuls lieux, appartenant réellement à la province wisigothe de Septimanie en 673, qui satisfont à l'ensemble des conditions imposées par les sources ibériques, et à la statégie logique d'invasion du roi Wamba, pourraient n'être, en réalité, que la place forte d'Albédun et la cité de Rhedae, désignées par Rodéric de Tolède sous les noms "d'Albi" et "Rodez" et dont on rencontre, à la même époque, les formes "Albejes" ou "Albios" et "Redez".
En s'entourant de toutes les précautions habituelles en la matière, on peut donc tenir pour vraisemblable - sinon pour hautement probable,- que la cité qui fut visitée par l'évêque d'Orléans, en 798, était la même que celle à laquelle font référence l'archevêque Rodéric de Tolède - pour la campagne de 673 en Septimanie,- et, plus tard, l'historien catalan Fray Francisco Diago. Bien qu'au regard des puristes il ne s'agisse pas là d'une preuve formelle, c'est tout de même une illustration de l'existence probable de cette mystérieuse cité, à l'époque où la Septimanie n'était plus, au nord des Pyrénées que la survivance de l'ancien royaume wisigoth de Toulouse.
En somme, l'erreur de Rodéric est explicable par le fait qu'il a du rencontrer, dans les sources anciennes dont il s'est inspiré, deux noms qui lui étaient étrangers mais dont la tournure, relativement caractéristique, lui a donné à penser qu'il s'agissait, probablement, des formes anciennes de ceux de deux évêchés connus dont l'un, Albi, était d'ailleurs à son époque sous les feux de l'actualité.
L'histoire ne dit pas si "Rodez" et "Albi" offrirent une grande résistance aux troupes loyalistes. On sait, cependant, que la plupart des rebelles avaient pris peur devant la vigueur de l'attaque royale et que certains, à l'instar de ce Witimir qui tenait la place de Sordonia, avaient rejoint Paul dans le pays-bas.
Seul le voyage aller ayant été évoqué - avec force détails il est vrai,- il semble que, sur le présent chapitre, flotte comme une imperceptible sensation d'inachevé! Il fallait bien, pourtant, que Wamba retourne chez lui, à Tolède! Alors pourquoi s'arrêter en si bon chemin, et ne pas évoquer celui que ce roi aurait pu prendre pour rentrer en Espagne.
On pourrait ne voir là qu'une simple digression si, parmi l'un des nombreux écrits consacrés au site de Rhédae, ne figurait justement le personnage de Wamba. Comme on ne sait, à priori, s'il s'agit là de l'émergence de l'une de ces invérifiables légendes qui s'attachent à ce lieu, il a semblé intéressant, pour en terminer avec la campagne septimanienne de ce monarque, de se pencher sur ce problème.
Si l'on se réfère à "l'Histoire" de Julien de Tolède, on apprend qu'après avoir laissé une garnison à Narbonne, Wamba "prit congé de son armée", en un lieu nommé Canaba, situé par lui au sud de cette ville. C'est ainsi que l'idée qui vient immédiatement à l'esprit, est que le roi aurait pu ne pas retourner en Espagne par le même chemin que le gros de ses troupes qui, elles, allaient devoir, avec leur charroi, emprunter la route la plus facile, c'est à dire la Via Domitia, puis, en Espagne, la Via Augusta. Dom Vaissette pense que ce Canaba - qui en latin désigne une simple "halte" sur une voie romaine,- et qu'il nomme lui-même Canabac, se trouvait à l'emplacement de l'actuel lieu-dit les Cabanes de Fitou. Evidemment, entre Cabanes et Canabac, il n'y a que l'épaisseur d'une permutation de consonnes, autrement dit une métathèse; mais est-ce suffisant pour emporter l'adhésion? Selon ce même auteur, Wamba se serait ensuite arrêté deux jours à Elne, donc à une quarantaine de kilomètres au sud. S'il avait simplement congédié son armée pour partir en avant, celle-ci, même en avançant plus lentement, l'aurait inévitablement rattrapé en ce lieu. On distingue bien que tout ceci n'est pas très satisfaisant pour l'esprit!
Il existe, heureusement, une autre solution! En effet, si le monarque a quitté son armée à Canaba, il n'est pas saugrenu de penser qu'il aurait pu, tout simplement, décider de retourner à Tolède, accompagné de sa suite et d'une escorte, par une autre voie que celle qu'il avait empruntée à l'aller, et qui allait être suivie présentement par le gros de ses troupes. La bataille gagnée, et débarrassé de tout souci, il pouvait bien s'accorder un petit détour! Cependant, s'il a réellement pris une route différente, encore fallait-il, condition "sine qua non", que la fameuse Canaba fut située sur un carrefour de voies. Ce qui n'est pas le cas pour les Cabanes de Fitou! Hermès, dieu des carrefours, venez donc à notre secours!
Wamba, au cours de la campagne, avait pu visiter la plupart des cités comtales de la province des Gaules, à l'exclusion de Carcassonne et Rhédae. Pourquoi n'aurait-il pas profité de sa venue dans cette province, excentrée et rebelle, pour inspecter les défenses des deux principales places fortes de sa frontière occidentale.
On sait que la cérémonie de Canaba eut lieu le 6 septembre, et les éxégètes pensent que le roi était rentré à Tolède dès le début de novembre, puisque il y signa une loi sur la réorganisation de l'armée à ce moment là. Il avait donc disposé d'environ deux mois pour retourner dans sa capitale, ce qui donne à penser qu'il avait eu le temps, quel que fut l'itinéraire de retour, de faire des haltes plus ou moins prolongées.
Si l'on tient pour possible, que Wamba ait fait une visite aux cités sus-nommées, encore convient-il de trouver une Canaba qui satisfasse à cet éventuel itinéraire de retour!
C'est un ecclésiastique audois, l'abbé Sabarthès, qui en l'espèce vient à notre secours. Si l'on en croit le résultat de ses recherches, consignées dans son Dictionnaire Topographique de l'Aude, il aurait bel et bien existé une localité, orthographiée "Canabar", dans les environs de Narbonne. Cependant, celle-ci n'était pas située au sud de cette ville, mais à une dizaine de kilomètres à l'ouest, sur les bords de l'Orbieu, en un lieu-dit nommé aujourd'hui Villenouvette. C'était, au Moyen-Age, un ancien fief de l'abbaye de Fontfroide, puis de l'abbaye de Rieunette, répertorié dans la Gallia Christiana comme "locus de Canabar". De ce lieu - situé, comme son nom semble l'indiquer, sur la "strata" romaine,- on pouvait donc continuer sur Carcassonne, où aller directement à Rhédae, en remontant la vallée de l'Orbieu par Angosa: c'est une ancienne localité de l'actuel Val de Daigne, que ce même Wamba donna, comme limite sud du diocèse de Carcassonne, en 678.
On sait que les troupes de Wamba mirent en déroute, dans l'actuel Minervois et dans les derniers jours d'août, un duc de Francie nommé Loup, contraignant celui-ci à s'enfuir vers Aquitaine. Ceci pourrait expliquer, qu'une bonne partie de l'armée se soit trouvée dans le nord-ouest de Narbonne, donc de l'Orbieu, à ce moment là. Ce qui, bien entendu, irait dans le sens d'une localisation de Canaba sur l'Orbieu.
Il est donc du domaine du possible, allant en cela dans le sens de certaines assertions actuellement invérifiables, que le roi Wamba soit effectivement allé à Rhedae, et y ait séjourné, lors de sa campagne de Septimanie.
© Jean Alain SIPRA